Que nous dit l’assassinat de Mamoudou Barry?

« Sale noir, fils de pute, on va vous massacrer » c’est l’insulte qui a précipité le tragique destin d’un jeune africain au destin prometteur. Déclenchant au sein des communautés africaines en France une vague d’émotion inégalée où le sentiment d’impuissance le dispute à la colère et à l’indignation face à ce que nombre d’entre elles appellent « racisme anti-noir » au Maghreb.

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« Sale noir, fils de pute, on va vous massacrer » c’est l’insulte qui a précipité le tragique destin d’un jeune africain au destin prometteur. Déclenchant au sein des communautés africaines en France une vague d’émotion inégalée où le sentiment d’impuissance le dispute à la colère et à l’indignation face à ce que nombre d’entre elles appellent « racisme anti-noir » au Maghreb.

C’est que cette dernière coupe d’Afrique des Nations aura cristallisée des oppositions inédites entre africains du Sud et du Nord. Et la finale, qui a opposée l’Algérie au Sénégal, semble avoir été l’étincelle des tensions sourdes au sein de communautés aux destins liés par une histoire coloniale douloureuse, des indépendances contrastées, des fortunes contemporaines aléatoires et des situations diasporiques inégalitaires.

En France, où réside une part importante de ces diasporas, cette finale de football africain a entraîné l’instauration d’un dispositif sécuritaire digne d’un Etat d’urgence avec l’objectif, avoué par les autorités, de contenir les débordements des supporters algériens dont les comportements d’après-match ont fini d’agacer les populations locales des grandes villes françaises et ceci indépendamment de leurs origines.

Aussitôt annoncée, la mort tragique de Mahmoud Barry mettra pratiquement 48 heures à avoir le traitement politique et médiatique à la hauteur de l’émotion ressentie aussi bien en France qu’en Afrique.

Christophe Castaner, le ministre de l’intérieur français a été obligé de réagir sobrement ce dimanche matin sur twitter : « tout est mis en œuvre pour identifier et interpeller l’auteur de l’agression…il appartiendra à la justice de faire toute la lumière sur cet acte odieux. Mes premières pensées vont à ses proches dont je partage l’émotion et l’indignation. »

Et le premier président africain à s’émouvoir de cette mort brutale est le président sénégalais, Macky Sall. Sans doute dans l’euphorie de la finale perdue par l’équipe de football du Sénégal, le président Sall utilise aussi le réseau social twitter pour une déclaration le même dimanche à 20h « Je condamne le crime odieux perpétré contre Mamadou Barry, un citoyen guinéen en France, suite au match Sénégal-Algérie. Je présente mes sincères condoléances à sa famille éplorée, au peuple frère de Guinée et au Président Alpha Condé »

En réalité, c’est d’abord les médias guinéens qui déclenchent l’émotion des populations africaines et afrodescendantes. Leur traitement de ce drame est, d’ailleurs, très personnel et assez élitiste finalement. L’histoire et les photos de Mahmoud Barry sont rapidement publiées. Elles racontent et représentent l’image d’un garçon souriant et confiant de 31 ans, marié et père, arrivé récemment de la Guinée Conakry pour poursuivre des études de droit à Rouen où il enseignait à l’Université.

L’information sera aussitôt reprise par quelques médias africains en ligne et devient virale sur les réseaux sociaux où cet assassinat, survenant à peine quelques jours après la répression brutale par la police française des « gilets noirs » ces groupes de migrants subsahariens qui réclamaient de meilleures conditions d’accueil à Paris, fera l’objet de commentaires révélateurs des crispations entre populations africaines et afrodescendantes du continent et de la diaspora.

En vérité, bien avant la finale de la coupe d’Afrique des Nations, les réseaux sociaux ont été le théâtre d’une vigoureuse bataille entre les supporters des deux équipes. Une propagande pathologiquement installée sur le terrain du racisme et des inepties les plus absurdes. Des vidéos de propagande ou d’insultes proférées par des maghrébins à l’endroit des subsahariens. Et à l’inverse des accusations sont proférées par nombre d’internautes subsahariens reprochant aux algériens leur « racisme anti-noir » et leur refus de se considérer comme africains.

J’ai moi-même été l’objet d’attaques inqualifiables de sénégalais, pour la plupart, outrés que j’ai pu soutenir, sur le réseau social Facebook, avant la finale que « l’Algérie méritait la CAN pour récompense de sa belle Révolution du sourire » et après la victoire qu’« il y avait une justice pour les peuples qui se soulèvent contre leurs bourreaux ».

C’est ainsi que l’assassinat de Mahmoud Barry sera aussitôt attribué aux « supporters algériens ». Sans aucune précaution, des milliers d’internautes, avec des motivations différentes, embouchent la trompette de l’anti-algérianisme primaire pour s’attaquer à un peuple qu’une décolonisation violente aura laissée exsangue pendant plus de cinquante ans avant que 2019 ne lui permette de sourire avec une Révolution dont l’exemplarité n’a pas fini d’être établie.

On ne verrait, cependant, dans ces tensions que l’expression d’une querelle de supporters qu’on se tromperait.

Les discours et comportements sportifs rendent souvent compte du subconscient des peuples. Et si, les peuples, africains du Nord et du Sud ou dans la diaspora, sont si épuisés, par les conséquences désastreuses de politiques sociales et économiques, nationales ou internationales, qu’ils se réfugient dans l’aveuglante euphorie sportive, ils n’en restent pas moins vrai que la dose de patience des subsahariens face au silence des autorités maghrébines quant aux violences infligées aux noirs dans le Maghreb touche à ses limites.

On est loin des années 60 à 80 où un engagement panafricaniste visait à visait à mettre fin au colonialisme et à l'apartheid. La sainte alliance entre l’Afrique du Nord et du Sud pour les indépendances africaines n’a introduit ni la démocratie, ni mit fin à la pauvreté et aux inégalités, ni mit fin ni à la mentalité coloniale.

Si le monde continue d’être aussi inhospitalier pour les Noirs d’Afrique et de la diaspora. Dans les pays arabo-musulmans, il est impitoyable par l’oppression impunie qui a fait du Noir sa cible privilégiée. Blessés par les traumatismes du passé, il ne sait par quel moyen guérir, cependant qu’il raconte leur traversée terrible et interminable du Sahara.

Ainsi, pour ceux qui semblent découvrir que les violences sur les corps noirs au Maghreb ne font l'objet d'aucun travail politique et citoyen sérieux de mémoire et de déconstruction des stéréotypes, il faut rappeler qu'il date de 15 siècles et qu'à défaut de le traiter, au Maghreb comme en Occident, on abandonne à leur ignorance, à leur dangerosité et à leur haine de nombreux citoyens. Et on expose le corps social à ces soubresauts réguliers de haine. Et pour des raisons évidentes liées à la liberté d’expression, l’Occident risque d’être le terrain de règlement de ce compte.

Cependant, malgré le caractère ignoble de l'assassinat de Mahmoud Barry et l'émotion légitime qui l'accompagne, il convient de se ressaisir pour ne tomber ni dans la haine, ni dans l'amalgame, ni dans les généralisations abusives.

Karfa Sira Diallo

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