Journées du patrimoine : Où est passée « l’Africaine » des momies de St-Michel ?

VIDÉO - A Bordeaux, la 36e édition des journées du patrimoine a été l’occasion de vérifier les crispations politiques que la présence des noirs en métropole révèle. Quelques semaines après l’incident du quartier de la Négresse à Biarritz, chronique d’une culture de l’amnésie volontaire et décomplexée dans l’ex-premier port colonial français.

Journées du patrimoine : Où est passée " l'Africaine " des momies de St-Michel ? © Mémoires Partages
C’est par le jeune et brillant adjoint à la culture de la mairie de Bordeaux que nous avons appris l’histoire des momies de Saint-Michel et son lien avec l’Afrique.

A l’époque, conseiller municipal, Fabien Robert est le premier élu bordelais à faire la visite-guidée du Bordeaux Négre, dès sa création en 2012. Accompagné de son inséparable acolyte, Joan Taris, tragiquement disparu en 2017, l’élu du Modem avait impressionné par un courage et une curiosité intellectuelle rares parmi les hommes politiques locaux, de droite ou de gauche.

A l’issue de la visite-guidée, sur l’esplanade de Girondins de la place des Quinconces, sans doute rassuré par la teneur de cette visite-guidée, Fabien Robert nous faisait un aveu de taille. Il y aurait eu, parmi les soixante-quatorze momies de la crypte de l’Eglise St-Michel, une femme noire, une africaine. Mieux, il nous indiqua que, c’est lors de la préparation du film diffusé aux touristes, que les services de la ville décidèrent de ne pas mentionner la présence de cette femme.

Il n’en fallait pas plus pour exciter notre curiosité. Quoi ? La ville serait allée aussi loin, jusqu’à escamoter sciemment la vérité, pour préserver sa bonne-conscience ?

Si jusque-là, notre passion de l’histoire bordelaise faisait feu de tout bois, l’histoire de ces momies, découvertes au 18e et véritable attraction bordelaise pendant deux siècles (au point d’attirer Victor Hugo et Théophile Gauthier), nous était inconnue.

Dare dare, nous courâmes payer cinq euros pour faire la visite de la crypte de l’église que propose l’Office de tourisme.

Cette visite confirma l’absence de la momie dans le récit officiel. En effet, le film projeté sur les murs de la froide et humide crypte évoque, par la voix d’un guide du milieu du 20e siècle, Octave Lalanne, les différentes momies retrouvées. Sa fine description, fantasmée ou réaliste, va jusqu’à détailler les conditions dans lesquelles certaines momies seraient mortes.

Mais quid d’une « négresse ou d’une africaine ». Nous commencions à penser que le conseiller municipal d’Alain Juppé s’était joué de nous.

Mais, décidé à avoir le fin mot de l’histoire, nous avons interpellé la direction de l’Office de tourisme qui, gênée, nous communiqua la bande-son originale du film. Et là, stupéfaction !

Octave Lalanne mentionne bien une « négresse ou africaine » !

La ville de Bordeaux a, ainsi, décidé de couper au montage cette partie de la bande-son, de peur de choquer avec l’évocation de la présence d’une femme noire parmi les momies du 18e siècle.

Confirmés dans le sentiment de la frilosité du pouvoir local sur l’histoire de la traite et de l’esclavage des noirs, mais, néanmoins désireux de ne pas trahir la confiance du jeune élu et confiants dans la rapide réparation de cette escroquerie historique, nous décidâmes de ne pas rendre publique cette calamiteuse opération patrimoniale.

Jusqu’à cette dernière journée du patrimoine où, souhaitant vérifier les informations que nous communiquons, nous partîmes, donc sept ans après et gracieusement cette fois-ci, visiter la crypte, avec l’espoir que la bande-son originale serait présentée au public.

Et patatras ! La bande-son n’a pas été remplacée. Le mensonge par omission continue.

Comment une ville qui a fait des efforts certes notables mais notoirement insuffisants pour assumer son passé négrier peut-elle encore avoir peur, à ce point, de raconter la vérité historique ?

Comment, à une époque où les noirs sont considérés comme « biens meubles » (marchandises selon l’article 44 du code noir), une négresse s’est-t-elle retrouvée enterrée et momifiée en compagnie de bordelais ?

Comment mettre fin aux légendes et fantasmes de nombreux bordelais à propos de la présence d’« esclaves » à Bordeaux au 18ème siècle ?

Pendant que des milliers de bordelais suivent et soutiennent la démarche d’ouverture, de connaissance et de reconnaissance de cette histoire, comment mettre fin à l’amnésie volontaire de la Mairie de Bordeaux ?

VOIR ICI LA VIDÉO DIFFUSÉE DANS LA CRYPTE (enregistrée 22 septembre 2019)

 

Karfa Sira DIALLO

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