Ford Blanquefort: ultime jour d'un lieu de mémoire de l’immigration

Ainsi une part importante de notre patrimoine culturel s’en va. La direction de Ford aura jusqu’au bout manifesté son mépris à ses salariés. Imaginez que les 852 derniers salariés venus travailler comme tous les matins ont été sommés de rentrer chez eux ce mercredi. Une annonce de fin de contrat d’une brutalité inouïe.

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La direction de Ford aura jusqu’au bout manifesté son mépris à ses salariés. Imaginez que les 852 derniers salariés venus travailler comme tous les matins ont été sommés de rentrer chez eux ce mercredi. Une annonce de fin de contrat d’une brutalité inouïe. A l’image de la mise à mort sociale et économique à laquelle cette entreprise américaine, installée en bords de Garonne depuis 1973, a soumis la région ces dernières années.

Je me rappelle au début des années 2000, pendant que je travaillais quelques mois à l’Usine de Blanquefort, que le papier toilettes des cadres de l’entreprise était différent de celui des salariés de l’usine.

Ainsi, avec une violence inattendue, l’un des premiers employeurs en Aquitaine, qui jusque dans les années 90 employait jusqu’à 3 500 salariés, ferme définitivement son site. Sans information préalable, des centaines et des milliers de vies sacrifiées, privées de salutations, de deuils.

Certes, ils savaient que cet été allait sonner le glas des espérances et des souvenirs des années de labeur, de combat, de fierté et de dignité. En effet, malgré la mobilisation des élus aquitains et les combats mémorables des syndicats de salariés, l’industriel américain avait refusé les dernières offres de reprise dés le mois de février dernier.

Mais cette usine avait tant représenté pour eux qu’ils ne pouvaient se résoudre à cette mise à mort. Pas seulement pour eux d’ailleurs. Mais pour la mémoire nationale et la mémoire de l’immigration. Pour l'immense patrimoine que cela constituait.

Il fut, en effet, un temps où l’appel de Ford résonnait au loin. Des villages de Casamance aux souks de Marrakech des ruelles d’Istambul aux banlieues parisiennes, partout roulait prometteuse la rumeur qu’une usine américaine embauchait à des conditions avantageuses près de Bordeaux.

Et Amadou Baldé, retraité de Ford et membre de l’association des travailleurs sénégalais, de se rappeler « que dans les années 1974, j’étais à Paris et c’est grâce à un ami qui travaillait à Ford que je suis venu à Bordeaux. A l’époque, je travaillais pour 6 f de l’heure à Paris alors qu’à Ford c’était 8 f de l’heure. C’est ainsi que j’ai été embauché le 20 avril 1974 jusqu’au mois de novembre 1991 où j’ai fait un départ volontaire…S’il y a une importante communauté africaine, c’est grace à Ford. Cela a entrainé une solidarité entre les Africains… Donc s’ils ont des problèmes, notre devoir est d’être solidaire à eux pour que Ford demeure. Je ferais en sorte que nous participions à cette mobilisation…Si on a construit des maisons au Sénégal, c’est grâce à Ford. Si on a nos familles ici, c’est grâce à Ford. Donc, il faut être avec eux… »

Mamadou Mballo (« fordiste de 1974 à 2007) quant à lui indique être arrivé à Bordeaux en 1971 « nous on est de l’ancienne immigration. On a vécu beaucoup de choses dans l’immigration…J’ai d’abord travaillé dans les raffineries de sucre à Bacalan. J’ai postulé à Ford et on a failli me refuser l’embauche car j’ai été syndiqué à la CGT. Le patronat voulait diviser les salariés. Ce qui est important, il faut fusionner les revendications entre salariés immigrés et salariés français. Je suis parti en pré-retraite en 2007. Il y avait encore beaucoup d’avantages à l’époque. On ne peut pas laisser Ford fermer. Actuellement c’est vraiment dur. Je faisais confiance à Macron mais si on ne se mobilise pas nous perdrons beaucoup de nos avantages…»

Cette époque où l’intérêt national justifiait le recours massif à une main d’œuvre immigrée dont nul ne se préoccupait ni de la langue ni de la religion ni de la nationalité tant qu’elle pouvait prêter ses bras et accepter de s’entasser dans les banlieues de la rive droite de Bordeaux.

Cette immigration, surtout individuelle, est d’abord le fait d’hommes. La plupart d'entre eux pensent vivre à Bordeaux seulement quelques années. Mais au fur et à mesure, les uns font venir leur famille, les autres épousent des Françaises. Sans aucune des contraintes hystériques et instrumentalisées que nous connaissons aujourd’hui sur le regroupement familial.

Tous ceux qui ont fréquenté les familles immigrées dans les années 80-90 peuvent témoigner d’ailleurs de la joie de vivre des familles « fordistes », les rencontres le week-end, les investissements au pays, les études pour les enfants et l’autorité des pères.

Ainsi une part importante de notre patrimoine culturel s’en va avec la fermeture de Ford. Et cela dans une période de sévérité sans précédent des politiques de l'immigration pour ce qui est de l'entrée des étrangers.

Aujourd'hui, les étrangers qui demandent un droit de séjour en France doivent prouver qu'ils connaissent la langue française. Si ce critère avait été pris en compte pour les salariés de Ford un grand nombre d'entre eux n'auraient jamais pu se fixer dans notre pays, car la plupart d'entre eux ne parlaient pas le français.

Les récentes expulsions de squat ordonnées par la préfette d’Aquitaine jettent à la rue des centaines de familles dans une situation de canicule sans précédent exposant des familles et des enfants à des risques sanitaires.

Mais comment peut-on oublier, passer par pertes et profits tant de vies ?

Karfa Sira Diallo

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