KARFA SIRA DIALLO
Fondateur et Directeur de l'association internationale Mémoires & Partages
Abonné·e de Mediapart

53 Billets

0 Édition

Billet de blog 26 juil. 2020

Portugal - Que nous dit le meurtre de Bruno Candé Marques?

Un jeune citoyen portugais, père de trois enfants, a été assassiné, à bout portant et en public, samedi 25 juillet à 14h dans les rues de Lisbonne. Meurtre dans un pays pionnier de la traite et de l'esclavage des noirs mais dont l'Etat est absent dans le devoir de mémoire et de transmission des enseignements d'une histoire coloniale non encore assumée.

KARFA SIRA DIALLO
Fondateur et Directeur de l'association internationale Mémoires & Partages
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Né au Portugal il y a 39 ans Bruno Candé Marques était marqué par une condition et une histoire dont il cherchera à s'affranchir toute sa vie. En vain. Jusqu'à cette terrible aprés-midi de l'été 2020.

Dans le quartier Loures de Lisbonne, au beau milieu de la journée caniculaire de ce samedi 25 juillet, un homme de 80 ans nous rappellera que sa vie ne compte pas, en lui ôtant la vie, à bout portant et en public sur l'avenue de Moscavide. La mort a été déclarée sur les lieux et l’homme de 80 ans responsable de la fusillade été arrêté.

Père de trois enfants, impliqué dans sa vie familiale et professionnelle, Bruno Candé Marqués n'est pas seulement un Noir confronté aux conséquences d'une histoire qu'il n'a pas choisi. C'est aussi un homme frappé par un terrible accident de la route.

Selon sa famille, il y a deux ans il est devenu invalide suite à un accident de vélo causé par un automobiliste qui prend la fuite en laissant au jeune acteur des séquelles irréversibles.

Respecté par sa famille et ses nombreux collègues dont plusieurs ont immédiatement exprimé leur colère et leur solidarité, Mr Candé Marques, acteur de la compagnie de théatre Casa Commode, a joué dans plusieurs films Telenovelas reconnus comme "Única Mulher" et "Rifar o Coração", en plus d’être un ancien membre de la société Casa Conveniente (depuis 2010).

Soulignant que Bruno « a été sauvagement assassiné », le communiqué de la famille précise que « son tueur l’avait déjà menacé de mort trois jours plus tôt, prononçant plusieurs insultes racistes à l’encontre de Bruno lui-même et de sa famille »« Face à cette situation, le caractère prémédité et raciste de ce crime odieux est évident », disent-ils, exigeant que « justice soit faite rapidement et rigoureusement ».

Dans un communiqué SOS RACISME de Lisbonne a déclaré : « le caractère prémédité du meurtre ne laisse pas de marge de doute qu’il s’agit d’un crime avec des motivations de haine raciale». Dans le communiqué, SOS Racisme demande que le ′′ meurtre de Bruno Candé Marques ne soit plus un sans conséquences «exigeant que justice soit faite. »

On aurait pu penser qu'à Lisbonne, première ville européenne où seront déportés des centaines de milliers d'africains, la vie des Noirs comptait plus qu'ailleurs en Europe ou même en Amérique. 

Dès le 16e siècle, 10 % de la population lisboète est noire, arrachée aux terres d'Afrique du Cap-Vert, de l'Angola, de Sao Tomé, du Mozambique et de Guinée Bissau. C’est que les Portugais, premiers colons Européens à débarquer sur le sol Africain et à se lancer dans la Traite et l’Esclavage des Noirs, s’installent d'abord sur la côte occidentale pour déporter des captifs vers les iles Africaines en leurs possessions comme le Cap-Vert ou Sao Tome mais aussi et surtout vers Lisbonne et le Brésil, leur principale colonie en Amérique où l'esclavage transatlantique sera le plus massif et le plus durable.

Pourtant aucun travail de reconnaissance et de transmission n’est fait par les autorités portugaises. Ce crime contre l'humanité qui a fait la prospérité de cette grande nation colonisatrice ne trouble aucune conscience politique. Pas de commémoration, pas de lieux de mémoire, discrimination, racisme à tous les étages de la société.

A Lisbonne plusieurs quartiers portent encore les traces de cette importante population Noire promise à l’esclavage et donc aux travaux les plus dégradants que les Lisboètes se refusaient en ce 16e siècle. En témoignent notamment la fameuse Rua Da Poca Negra au cœur de la capitale portugaise mais aussi l’étonnant quartier Cova Da Moura, sorte de Favellas sur les hauteurs de Lisbonne où on se croirait dans les ruelles de Praia.

Depuis les dernières élections législatives, trois femmes, originaires de ces anciennes colonies sont devenues de nouveaux députés conscientes d'un environnement raciste institutionnel qui a eu un impact considérable sur la manière dont les Africains et leurs descendants continuent à être compris dans la société. Convaincues de la nécessite de d'ouvrir le pays à sa diversité, elles savent que l’ouverture démocratique du pays est une longue et périlleuse marche que la mort de Candé Marques vient douloureusement rappeler.

Joacine Katar Moreira, historienne et député de Lisbonne, se déclarait en faveur de la collecte des données ethno-raciales. Selon elle, « l'Etat ne peut lutter contre les inégalités s'il n'est pas conscient de la réalité des minorités ethniques raciales » et de dénoncer les résistances institutionnelles « absolument incompréhensibles car il existe déjà plusieurs organisations qui collectent des éléments ethniques et raciaux : dans les hôpitaux, les maternités, les écoles et même agents immobiliers »

Le pays s’honorerait donc à respecter le devoir de mémoire sur les fondements de sa prospérité coloniale et de sa diversité pour rentrer aussi dans un travail de mémoire sur son histoire coloniale. Cela pourrait passer par le vote, comme l’a fait la France en 2001, d’une loi qui déclare la traite et l’esclavage des noirs crimes contre l’humanité. Un nécessaire devoir de mémoire pour ouvrir le chapitre des réparations d’une histoire qui a généré nombre d’inégalités contemporaines.

#justicepourcandemarques

Karfa DIALLO

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

Les articles les plus lus
Journal — Nouvelle-Calédonie: débats autour du colonialisme français

À la Une de Mediapart

Journal — France
Des militants à l’assaut de l’oppression « validiste »
Ils et elles se battent contre les clichés sur le handicap, pour la fermeture des institutions spécialisées et pour démontrer que, loin de la charité et du médical, le handicap est une question politique. Rencontre avec ces nouvelles militantes et militants, très actifs sur les réseaux sociaux.
par Caroline Boudet
Journal — France
Une peine de prison aménageable est requise contre François Fillon
Cinq ans de prison dont quatre avec sursis, la partie ferme étant « aménagée sous le régime de la détention à domicile », ainsi que 375 000 euros d’amende et dix ans d’inéligibilité ont été requis lundi 29 novembre contre François Fillon à la cour d’appel de Paris.
par Michel Deléan
Journal — France
Au tribunal, la FFF est accusée de discriminer des femmes
Neuf femmes accusent la Fédération française de football de les avoir licenciées en raison de leur sexe ou de leur orientation sexuelle. Mediapart a recueilli de nombreux témoignages mettant en cause le management de la FFF. Son président Noël Le Graët jure qu’il « n’y a pas d’atmosphère sexiste à la FFF ».
par Lénaïg Bredoux, Ilyes Ramdani et Antton Rouget
Journal — France
« La droite républicaine a oublié qu’elle pouvait porter des combats sociaux »
« À l’air libre » reçoit Aurélien Pradié, député du Lot et secrétaire général du parti Les Républicains, pour parler de la primaire. Un scrutin où les candidats et l’unique candidate rivalisent de propositions pour marquer leur territoire entre Emmanuel Macron et l’extrême droite.
par à l’air libre

La sélection du Club

Billet de blog
Penser la gauche : l'ubérisation des militant·e·s
Les mouvements politiques portent l’ambition de réenchanter la politique. Pour les premier·e·s concerné·e·s, les militant·e·s, l’affaire est moins évidente. S’ils/elles fournissent une main d’oeuvre indispensable au travail de terrain, la désorganisation organisée par les cadres politiques tendent à une véritable ubérisation de leurs pratiques.
par Nicolas Séné
Billet de blog
Escale - Le cinéma direct, un cinéma militant qui veut abolir les frontières
Briser le quatrième mur, celui entre cinéaste et spectateur·rices, est un acte libérateur, car il permet de se réapproprier un espace, une expérience et permet d'initier l'action. C'est tout le propos de notre escale « Éloge du partage » qui nous invite en 7 films à apprendre à regarder différemment.
par Tënk
Billet de blog
Militer pour survivre
Quand Metoo à commencé j’étais déjà féministe, parce qu’on m’a expliqué en grandissant que les gens étaient tous égaux, et que le sexisme c’était pas gentil. Ce qu’on ne m’avait pas expliqué c’est à quel point le sexisme est partout, en nous, autour de nous. Comment il forge la moindre de nos pensées. Comment toute la société est régie par des rapports de forces, des privilèges, des oppressions, des classes sociales.
par blaise.c
Billet de blog
Un jour dans ma vie militante : l’Etat réprime impunément des familles à la rue
[Rediffusion] Jeudi 28 octobre, soutenues par Utopia 56, plus de 200 personnes exilées à la rue réclamant l’accès à un hébergement pour passer l’hiver au chaud ont été froidement réprimées. L’Etat via son organe répressif policier est en roue libre. Bénévole au sein de l’association, j’ai été témoin direct de scènes très alarmantes. Il y a urgence. Voici le témoignage détaillé de cette journée.
par Emile Rabreau