Portugal - Que nous dit le meurtre de Bruno Candé Marques?

Un jeune citoyen portugais, père de trois enfants, a été assassiné, à bout portant et en public, samedi 25 juillet à 14h dans les rues de Lisbonne. Meurtre dans un pays pionnier de la traite et de l'esclavage des noirs mais dont l'Etat est absent dans le devoir de mémoire et de transmission des enseignements d'une histoire coloniale non encore assumée.

cande-marques
Né au Portugal il y a 39 ans Bruno Candé Marques était marqué par une condition et une histoire dont il cherchera à s'affranchir toute sa vie. En vain. Jusqu'à cette terrible aprés-midi de l'été 2020.

Dans le quartier Loures de Lisbonne, au beau milieu de la journée caniculaire de ce samedi 25 juillet, un homme de 80 ans nous rappellera que sa vie ne compte pas, en lui ôtant la vie, à bout portant et en public sur l'avenue de Moscavide. La mort a été déclarée sur les lieux et l’homme de 80 ans responsable de la fusillade été arrêté.

Père de trois enfants, impliqué dans sa vie familiale et professionnelle, Bruno Candé Marqués n'est pas seulement un Noir confronté aux conséquences d'une histoire qu'il n'a pas choisi. C'est aussi un homme frappé par un terrible accident de la route.

Selon sa famille, il y a deux ans il est devenu invalide suite à un accident de vélo causé par un automobiliste qui prend la fuite en laissant au jeune acteur des séquelles irréversibles.

Respecté par sa famille et ses nombreux collègues dont plusieurs ont immédiatement exprimé leur colère et leur solidarité, Mr Candé Marques, acteur de la compagnie de théatre Casa Commode, a joué dans plusieurs films Telenovelas reconnus comme "Única Mulher" et "Rifar o Coração", en plus d’être un ancien membre de la société Casa Conveniente (depuis 2010).

Soulignant que Bruno « a été sauvagement assassiné », le communiqué de la famille précise que « son tueur l’avait déjà menacé de mort trois jours plus tôt, prononçant plusieurs insultes racistes à l’encontre de Bruno lui-même et de sa famille »« Face à cette situation, le caractère prémédité et raciste de ce crime odieux est évident », disent-ils, exigeant que « justice soit faite rapidement et rigoureusement ».

Dans un communiqué SOS RACISME de Lisbonne a déclaré : « le caractère prémédité du meurtre ne laisse pas de marge de doute qu’il s’agit d’un crime avec des motivations de haine raciale». Dans le communiqué, SOS Racisme demande que le ′′ meurtre de Bruno Candé Marques ne soit plus un sans conséquences «exigeant que justice soit faite. »

On aurait pu penser qu'à Lisbonne, première ville européenne où seront déportés des centaines de milliers d'africains, la vie des Noirs comptait plus qu'ailleurs en Europe ou même en Amérique. 

Dès le 16e siècle, 10 % de la population lisboète est noire, arrachée aux terres d'Afrique du Cap-Vert, de l'Angola, de Sao Tomé, du Mozambique et de Guinée Bissau. C’est que les Portugais, premiers colons Européens à débarquer sur le sol Africain et à se lancer dans la Traite et l’Esclavage des Noirs, s’installent d'abord sur la côte occidentale pour déporter des captifs vers les iles Africaines en leurs possessions comme le Cap-Vert ou Sao Tome mais aussi et surtout vers Lisbonne et le Brésil, leur principale colonie en Amérique où l'esclavage transatlantique sera le plus massif et le plus durable.

Pourtant aucun travail de reconnaissance et de transmission n’est fait par les autorités portugaises. Ce crime contre l'humanité qui a fait la prospérité de cette grande nation colonisatrice ne trouble aucune conscience politique. Pas de commémoration, pas de lieux de mémoire, discrimination, racisme à tous les étages de la société.

A Lisbonne plusieurs quartiers portent encore les traces de cette importante population Noire promise à l’esclavage et donc aux travaux les plus dégradants que les Lisboètes se refusaient en ce 16e siècle. En témoignent notamment la fameuse Rua Da Poca Negra au cœur de la capitale portugaise mais aussi l’étonnant quartier Cova Da Moura, sorte de Favellas sur les hauteurs de Lisbonne où on se croirait dans les ruelles de Praia.

Depuis les dernières élections législatives, trois femmes, originaires de ces anciennes colonies sont devenues de nouveaux députés conscientes d'un environnement raciste institutionnel qui a eu un impact considérable sur la manière dont les Africains et leurs descendants continuent à être compris dans la société. Convaincues de la nécessite de d'ouvrir le pays à sa diversité, elles savent que l’ouverture démocratique du pays est une longue et périlleuse marche que la mort de Candé Marques vient douloureusement rappeler.

Joacine Katar Moreira, historienne et député de Lisbonne, se déclarait en faveur de la collecte des données ethno-raciales. Selon elle, « l'Etat ne peut lutter contre les inégalités s'il n'est pas conscient de la réalité des minorités ethniques raciales » et de dénoncer les résistances institutionnelles « absolument incompréhensibles car il existe déjà plusieurs organisations qui collectent des éléments ethniques et raciaux : dans les hôpitaux, les maternités, les écoles et même agents immobiliers »

Le pays s’honorerait donc à respecter le devoir de mémoire sur les fondements de sa prospérité coloniale et de sa diversité pour rentrer aussi dans un travail de mémoire sur son histoire coloniale. Cela pourrait passer par le vote, comme l’a fait la France en 2001, d’une loi qui déclare la traite et l’esclavage des noirs crimes contre l’humanité. Un nécessaire devoir de mémoire pour ouvrir le chapitre des réparations d’une histoire qui a généré nombre d’inégalités contemporaines.

#justicepourcandemarques

Karfa DIALLO

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.