«Africaneries» diasporiques parisiennes pour un Etat fantoche

Dans l’indifférence quasi-générale, l’annonce de l’installation de « l’Etat de la diaspora africaine » a révélée de profondes divisions au sein de la communauté diasporique africaine. Un vieux rêve en passe de mourir avant même que d’être compris et partagé. La faute à qui ?

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Dans l’indifférence quasi-générale, l’annonce de l’installation de « l’Etat de la diaspora africaine » a révélée de profondes divisions au sein de la communauté diasporique africaine. Un vieux rêve en passe de mourir avant même que d’être compris et partagé. La faute à qui ?

On ne peut pourtant reprocher à son promoteur principal, le tonitruant Louis-Georges Tin, ni activisme tous azimuts, ni bagout, ni intelligence. Présenté comme normalien français en poste à l’École supérieure du professorat et de l’éducation de l’université d’Orléans, d’origine martiniquaise, cet homme de 47 ans, habitué des plateaux de télévision parisiens, s’est fait connaitre dans la mouvance de la lutte contre l’homophobie avant de s’ériger président du conseil représentatif des associations noires de France. Auto-proclamé « premier ministre » du nouvel « état de la diaspora africaine », il vient de vivre son premier coup d’état dans le cossu 9e arrondissement parisien ce jeudi 24 octobre 2019. N’est pas autocrate africain qui veut !

Ce serait néanmoins lui faire grands honneur et tort que de lire, à l’aune de sa seule personne, les raisons du psychodrame politique de la journée d’installation de cet « état de la diaspora africaine ». Le « coup d’état » du 24 octobre interroge, en effet, des imaginaires et des stratégies piégées par une lecture du monde qui part toujours du haut vers le bas, de Paris vers le reste du monde, de la métropole vers ses colonies, des puissants vers les gueux.

Dispersés à tous vents par des migrations forcées, et notamment par le crime originel de la traite des noirs du 7e au 20e siècle (traite arabo-musulmane et occidentalo-chrétienne), les africains de la diaspora ont dû, non seulement constituer de colossales ressources morales et mentales pour se libérer d’une servitude à laquelle nombre de princes africains les avaient destinés, mais aussi, et tragiquement, revenir à cette source africaine pour participer à la libérer de l’oppression coloniale et l’ensemencer.

Du succès de la première révolution de captifs qui donnera naissance à la première République noire, Haïti (1804), des premières conférences panafricanistes du début du 20e siècle, aux combats pour l’indépendance en Afrique, dans les Caraïbes, et celui pour les droits civiques aux États-Unis, la diaspora africaine en Occident ne cessera de nourrir l’idéal d’unité des Afrodescendant-e-s.

C’est ainsi que l’imaginaire des militants panafricanistes se nourrira du rêve de racheter la culpabilité de certains aïeux en réunissant les filles et fils d’Afrique, au mieux en favorisant le retour de cette diaspora dans le continent, au pire dans une forme d’organisation politique qui l’intègre dans les stratégies de développement des nouveaux états nés sur les décombres des empires coloniaux. Malgré des courants différents, la pertinence contemporaine de l’idéal panafricaniste continue de reposer sur l’unité et l’interconnexion de destins liés par une histoire commune de la précarité (la traite des noirs, l’esclavage, le colonialisme et le racisme) et un but commun (l’émancipation des peuples).

Concrétisé en 1963 à Addis-Abéba par la création de l’Organisation de l’Unité Africaine, l’idéal panafricaniste se contentera de favoriser le retour de la diaspora avec des fortunes diverses selon les pays. C’est d’ailleurs le constat de l’échec du désir d’Afrique, surtout échec du « retour physique » dans un continent gangrené par les dictatures et la corruption, qui fait émerger, dans les années 2000, l’idée d’une annexion de cette diaspora comme 6e région du continent africain.

« 350 millions de personnes », selon l’éphémère « premier ministre » de ce nouvel état qui dans son dossier de presse ne craint pas d’en faire « potentiellement le 3e pays du monde, après la Chine et l’Inde, mais devant les Etats-Unis (323 millions), l’Indonésie (258 millions) et le Brésil (205 millions). »

Louis-Georges Tin annonce aussi « l’élection d’un parlement, une constitution et un gouvernement de vingt personnes...basé à Accompong, en Jamaïque, cet ancien territoire d’esclaves marrons qui a recouvré son indépendance au XVIIIe siècle de la couronne britannique. »

Tout ceci pourrait passer pour sérieux n’eut été une autre personnalité à la réputation sulfureuse dont se revendique les promoteurs. En décembre 2014, l’ancien président Mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz, qui présidait alors l'Union africaine, l'avait mandaté pour mettre en place les institutions de cette diaspora africaine. Président d’un pays où l’esclavage des noirs continue d’être constaté, dénoncé et impuni, Mohamed Ould Abdel Aziz est-il si bien placé par parler de panafricanisme ?

Mais revenons à la métropole. A Paris où s’ambitionne le nouvel état de la diaspora africaine. Depuis toujours.

C’est d’abord par un discret communiqué d’organisations, réunies autour de la Fondation Frantz Fanon, de la Ligue Panafricaine-UMOJA et du Front Uni des Immigrations et des Quartiers Populaires-FUIQP, que commence le coup d’état contre le projet de nouvel état.

Publié le 22 octobre sur la page FB de la Fondation Frantz Fanon, ce communiqué présente le nouvel état comme « une enfumade », initiée « de manière unilatérale et au nom d’un panafricanisme dévoyé». On comprend à la lecture du communiqué que c’est une opposition plus de forme que de fond. Puisqu’il semble que des réunions se soient tenues et aient achoppées notamment sur « une constitution originelle écrite, puis modifiée de manière unilatérale par M. Tin qui a mis son veto sur la nomination d’un vice-Premier-Ministre ainsi que sur la nouvelle constitution rédigée par les instances de l’UA, sans que les membres de la 6è me Région en soient informés. »

Mais c’est le jeudi, fameuse journée d’installation du 24 octobre, que s’écrit le dernier acte du jeune état de la diaspora africaine.

Tout bascule au moment où le premier ministre Tin présente son gouvernement dans lequel on trouve des personnalités comme Cheick Modibo Diarra, ancien Premier-ministre du Mali et candidat à l’élection Présidentielle malienne de 2018, Wyclef Jean, artiste international et ancien candidat à l’élection présidentielle haïtienne, Felix Maradiaga, ancien Secrétaire Général du Ministère de la Défense du Nicaragua, Mylene Pereira RAMOS, Juge brésilienne, Vanessa Moungar, membre du Conseil Présidentiel pour l’Afrique d’Emmanuel Macron, etc.

Des individus pénètrent dans la salle et se dirigent vers l’estrade où, devant la stupéfaction générale, ils s’imposent par la voix d’un certain Dreyfus Louyebo pour « dénoncer et condamner cette imposture. »

Face à l’entre-soi et l’auto-satisfaction apparente de la salle, il y a donc la voix tonitruante d’un homme qui dit la nécessité de « changer cette image de l’Afrique où les coups d’Etats sont perçus, à tort ou à raison, comme une pratique courante, la société civile africaine et sa diaspora regrettent de ne pas avoir été consultés conformément aux principes démocratique et d’éthique qui devraient s’appliquer en matière de transparence et de bonne gouvernance…. »

Il n’en fallait pas plus pour enflammer la salle et précipiter la fin prématurée de cette réunion constitutive du nouvel état de la diaspora africaine. Confusion pour confusion !

Comment être panafricaniste au 21e siècle ? Comment faire avancer les choses ? Doit-on être à la remorque des Etats et des formes d’organisations éculées et en faillite ? Quelle direction prendre ? Quelles sont les priorités ? Qui est l’ennemi et qui est l’allié ?

Être Panafricaniste, être africain, être humain, n’est ni un extrait de naissance encore moins un extrait d’ADN. C’est un extrait de conscience. D’une conscience vigilante sur les dominations conscientes et inconscientes qu’on transporte par devers soi.

Le mouvement Panafricaniste se doit de démystifier les pouvoirs. On voit bien que la fréquentation du pouvoir émousse, éteint et corrompt. C’est par des mouvements horizontaux, par le peuple que peut s’inscrire l’avenir du Panafricanisme. Le changement doit venir des peuples. « L’histoire par le bas » doit nous guider. Les résistances des masses populaires et leurs créativités sont nécessaires pour changer les processus de domination.

Les interventions étrangères sont toujours légion en Afrique. La décolonisation n’est pas terminée. Aussi bien politique que mentale. Aussi bien de celle de l’imaginaire colonial occidental que celui de l’imaginaire colonial arabe. La question du devoir de mémoire et de réparation des crimes du passé demeure. A l’exception du Sénégal (2010), aucun autre pays africain n’a déclaré la traite et l’esclavage des noirs crimes contre l’humanité.

Comment la Diaspora peut t’elle prendre au sérieux des dirigeants toujours incapables de tirer les enseignements des drames passés et présents ?

Karfa Sira DIALLO

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