Etat de santé des études de médecine: un témoignage à la croisée des douleurs

J'ai trois enfants, trois parcours pour une même vocation. Mon fils ainé interne en 8 ème année de médecine est confronté au manque de personnel, ma fille redoublante PACES au stress d’un numérus clausus caduque et mon fils en PASS victime d’une réforme inaboutie, sans redoublement et sans deuxième chance.

Paul termine ses études de médecine, épuisé en CHU, enchainant les gardes de 24 heures certains week-ends, son service quotidien et la rédaction de sa thèse. Il fait face, jour après jour, au manque de personnel de santé à tous les échelons de son CHU. Il part tous les matins à 6 heures, et rentre rarement avant 20 heures, alors qu’il habite à 10 minutes. Pas le temps d’avoir une vie privée, seulement de se consacrer pleinement à son métier, ses études, c’est son choix, en tout cas pour le moment. S’ils me parlent de collègues passionnants, je l’entends aussi évoquer des médecins séniors en burn out, de suicides d’internes, alors je suis inquiète, pour lui, pour tous ces soignants qui dédient leur vie aux autres et qui s’y épuisent.

Camille redouble la PACES. Sa première année a été épuisante, fournissant un travail acharné, subissant la pression du concours additionnés au confinement, à l’arrêt des cours et de la prépa en présentiel et au report d’un mois du concours en juin, elle a vécu un marathon sans fin. Malgré les doutes, les interrogations, elle a été témoin de la fatigue de son frère ainé aussi, elle décide quand même de redoubler. Alors pour son redoublement elle choisit le tutorat, après le confinement, elle espère pouvoir être plus en contact avec ses pairs, elle a 19 ans…. Malheureusement, le contexte sanitaire va la cloitrer dans sa chambre dès les vacances de Toussaint. Aucun cours nouveau, elle ré-ingurgite les visioconférences de l’an dernier, aucun TD, aucun prof, quelques rendez-vous en visio avec ses tuteurs, et des séries de QCM à cocher, jour après jour. Elle craque souvent, prend des médicaments pour tenir et va finir l’année, comme tous ces jeunes bac S mention TB qui ont toujours bossé, avec acharnement pour aller au bout d’eux-même dans ces études de médecine. Elle apprend avec soulagement que la fac ne l’a pas totalement lâchée, le numérus clausus laisse entrevoir l’espoir d’obtenir une place pour elle après les partiels de Décembre. Elle s’est accrochée à ce petit espoir…. Ils sont 1207 pour 172 places en médecine.

Bertrand est rentré en PASS avec la volonté d’être kiné ou médecin du sport. Il leur a été annoncé que le numérus apertus serait plus favorable que le numérus clausus, alors il y croit. En novembre il doit choisir une mineure, la présentation est alléchante, il se dit que sortir un peu des matières scientifiques sera enrichissant. Il prend Economie naïvement. J’apprends fortuitement que les PASS qui ont mineure éco ne pourront pas présenter kiné en LAS2, puis après plusieurs recherches, contre ordre, les ex-PASS pourront candidater en L2 économie en cas d’échec en PASS mais 60 etcs obtenus. Ce n’était que la première des grandes angoisses de l’année. Vint la découverte du numérus apertus, je pressentais, vu les places accordées aux PACES, que ce serait compliqué pour les PASS, mais le gouvernement avait annoncé que le numérus apertus serait augmenté, j’y ai cru. Les chiffres tombent, 33 places en kiné, 104 en médecine, 43 en pharma, 7 en dentaire et 7 maïeutique…Ils sont 1841incrits!  Effroi, consternation, écœurement…. Avec des pourcentages de réussite pareils, trop peu d’espoir pour lui cette année. Il s’enferme seul dans son appartement, oublie de manger, ne voit plus personne, ne veut plus revenir chez nous pour ne pas casser son rythme de travail. J’adhère à un collectif PASSLAS, tente de lui donner de l’espoir. Il donne tout et oscille entre foi et désespoir….

Pas de redoublement, le seul espoir est un passage en LAS2 économie, puisque c’est sa mineure. Mais comment rattraper le niveau d’une L1 complète d’économie, alors qu’il n’aura passé que 3 UE, 80h d’enseignement au total ? Comment espérer réussir une L2 d’économie en partant avec des cours à rattraper ? Comment atteindre les 120 ects pour re-candidater en santé ? Comment travailler à fond les UE d’économie alors que sa plus grande motivation sera de réussir LAS, et ce, sans avoir aucune idée aujourd’hui du nombre de places qu’il y aura pour les LAS2 l’an prochain ? Peut-être le pourcentage de réussite sera encore plus faible que cette année…. Angoisse nouvelle.

Que dire à mes enfants ? travaillez !? Donnez le meilleur de vous-même !!?

J’ai un fils interne en médecine passionné et épuisé, une fille brillante et écœurée, et le dernier qui se sent pris au piège avec comme seul espoir la perspective de partir à l’étranger, mais là encore les places sont chères !

Mais que se passe t-il en France ? les pays limitrophes croulent sous les demandes croissantes d’étudiants français qui veulent entamer des études de santé et la France ferme ses portes à des jeunes sérieux, travailleurs, motivés qui vivent l’enfer. Ils devraient être épanouis, ils sont sclérosés, gris et angoissés.

Je suis une mère qui doit faire face, tenir bon devant mes enfants, mais je suis en colère face à l’incohérence, d’un côté mon ainé est débordé de travail et de l’autre les plus jeunes ont des chances tellement faibles de rentrer dans ces études de santé qu’ils perdent espoir, si jeunes… Ils perdent confiance dans le système, la gestion catastrophique de cette réforme est en train d’abîmer notre jeunesse, je veux dire, au sens propre mes enfants sont dans un abîme et tout le monde tourne la tête en attendant l’année prochaine.

J’ose espérer que notre pays peut encore offrir un avenir à ses étudiants, de la justice et de la compassion.

Sophie B.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.