Redoubler, c'est tenter deux fois

Dans cette année de réforme sans issue pour les étudiants en PASS et LAS, la possibilité de redoubler devient un impossible Graal, alors qu'elle était abhorrée des PACES. Comment nos gouvernants ont-ils réussi ce tour de force?

Redoubler, c’est avoir droit à l’erreur

Personnellement je ne suis ni pour ni contre le redoublement, je suis contre l’interdiction dogmatique du redoublement.

Quand j’étais étudiante en première année de médecine, il y a fort fort longtemps, le redoublement était la règle, ce qui est un non-sens, puisque quand l’exception devient la règle c’est que le système dysfonctionne. Il est évident que si 80% des médecins ont eu leur première année en redoublant, c’est que la première année est inadaptée en quantité ou en qualité. Contrairement au redoublement de l’enseignement secondaire qui n’améliore pas le niveau des élèves et qui peut même les exclure de leur classe (car le problème vient de l’élève ou de son rapport au système éducatif), en médecine, le redoublement est clairement imputable au programme d’enseignement puisque les redoublants sont de brillants étudiants.

Ainsi lorsque je préparais ce concours j’avais quatre amies. Marie, une amie brillante, aidée de cours privés l’a eu du premier coup, Hélène avec qui je révisais l’a eu avec moi en redoublant et sans prépa, nous avions les capacités mais pas les codes, comme dirait Pierre Bourdieu. J’avais aussi une amie d’enfance Stéphanie, dont je savais qu’elle ne l’aurait jamais. Ce n’était pas à moi de le lui dire évidemment, je l’ai vue redoubler dans le mur… j’avais vu juste, elle s’est réorientée après les résultats des premiers partiels. Et puis enfin, ma quatrième amie, Christine, qui pour des raisons qui n’appartiennent qu’à elle, a triplé sa première année, elle est devenue un formidable médecin, tant par ses compétences que par son humanité.

Qu’en conclure ? Qu’il aurait fallu adapter le programme pour qu’il ne sélectionne plus à base de QCM truffés de pièges plus dignes de « La roue de la fortune » que de « Questions pour un champion » ? Qu’une analyse fine et personnalisée de chaque étudiant aurait permis d’éviter des redoublements inutiles et de permettre aux bons étudiants de redoubler quand leur échec était plus lié au nombre limité d’admis, à un accident de parcours qu’à leur niveau de connaissances ? Mon bon sens me paraissait une évidence…

Pourtant, la réponse du ministère et des doyens à l’excès de redoublement a été l’interdiction du redoublement. Raymond Devos nous aurait ravis d’un sketch à base de syllogismes absurdes et de ronds points infinis…

J’ai cherché la définition de redoublement, anciennement action de plier un tissu, pour le rendre plus solide. Renouveler avec une sorte d’augmentation. Et si en terme de chasse, redoubler signifie tirer un second coup pour achever le gibier, redoubler un champ en agriculture signifie cultiver le blé sur la même terre pendant deux années, pour faire germer des connaissances dans un cerveau fertile, permettre de redoubler d’effort, de redoubler d’intensité pour ceux qui n’avaient pas les codes dès le début…

Interdire le redoublement à programme égal (en fait alourdi par des options mineures obligatoires cette année, car c’est bien de la réforme dont je parle), c’est mettre tout le monde en échec. Interdire le redoublement c’est nier le problème de la conception de la formation dans son entier, c’est comme « interdire » les SDF pour nier la crise du mal logement, c’est « interdire » les migrants pour nier les guerres et les crises climatiques, c’est traiter la conséquence comme une cause, c’est bien une aberration du raisonnement !

C’est compter sans les « prépa » qui permettront aux plus aisés de faire une P0, sorte d’excroissance du système qui permet aux étudiants sous pression de faire un antédoublement, pour arriver avec assez d’élan dans la course sans pitié de la première année, le redoublement ne sera pas interdit à tout le monde, ce sera encore plus inégalitaire.

Pour brosser un tableau complet de cette année de transition, imaginez…

Imaginez un perchiste qui fait du saut en hauteur, à qui on ne permet qu’un seul saut le jour de la compétition. S’il échoue il garde sa hauteur obtenue comme limite maximale à vie. On n’accepte que ceux qui sautent d’emblée à plus de 6 mètres. On impose à notre perchiste qui n’a atteint que 5,90 mètres de faire l’année suivante du saut en longueur (car cette année, il n’y pas de choix réel), alors le perchiste dit « - Mais moi je veux sauter en hauteur, j’y étais presque ! On lui rétorque «- Mais de quoi te plains-tu, c’est bien de l’athlétisme que tu veux faire non ? ». Et, à la fin de l’année de saut en longueur où bien sûr il doit exceller, même s’il ne voulait pas le faire, même s’il n’en a jamais fait, il peut retenter la compétition de saut en hauteur, mais sans essai, juste avec ce premier saut gravé à vie dans son dossier.

Ah oui j’oubliais, il concourt avec des perchistes qui ont trois essais et dont on garde le meilleur saut…

Ah oui, j’oubliais, pour le malheureux perchiste, on change plusieurs fois la hauteur de la barre pendant sa course d’appel…

C’est une métaphore assez simple de la situation des PASS et des LAS cette année, qui d’une part ont moins de places que les prochaines années car une partie des places est prise par les derniers redoublants, d’autre part n’ont pas de réorientation car elle leur a été imposée par manque de licences prêtes à les recevoir, choisie à l’aveugle sur Parcoursup et finalement par manque de place dans l’université d’accueil.

Le ministère de l’Education Supérieure de la Recherche et de l’Innovation parle de deuxième chance, de bienveillance dans des publications de propagande déconnectées de la réalité du terrain, et tout ce qui paraît souple et logique dans leurs textes est heurté et douloureux en réalité. Rien ne fonctionne car rien n’est préparé.

Dans ce contexte, interdire le redoublement est une malédiction au même titre que redoubler l’était il y a trente ans, à contresens de l’esprit de la réforme.

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