Contre vents et marées

« Et bien quelle claque. Tout. Cette année a mal commencé, elle finit mal. Le flou est complet finalement. Mais quelque part, j'espère encore, peut-être de manière irrationnelle, que j'aurai une petite chance... ». Faire des études de santé l'année de la réforme... Léo témoigne de tous ses combats pour sortir de l'(im)PASS contre vents et marées.

 Et bien quelle claque. Tout.

Cette année a mal commencé, elle finit mal.

J'ai dû quitter ma Rochelle natale et le domicile familial quatre jours après ma majorité, le 15 juillet, pour enfin échapper à des violences. J’ai atterri à Montpellier chez Chloé, que je ne remercierai jamais assez, sans affectation Parcoursup, ni en PASS, ni ailleurs, sans appartement, sans bourses, sans rien.

En un été, j'ai dû me démener. Appeler le rectorat pour grappiller une place supplémentaire, visiter des appartements, faire des demandes de bourses, travailler d'anciens cours de PACES trouvés sur le net pour m'entraîner, recommencer. Voilà l'ensemble de mon été.

Le 28 Août, première bonne nouvelle : j'ai un appartement. Le 30 Août, seconde bonne nouvelle : le rectorat a décidé (et je l’en remercie) de me donner une chance. Quelques jours après c’est la pré-rentrée, je suis admis en PASS option sciences à la Faculté de Montpellier. Courir à droite à gauche, apprendre qu'il n'y a plus de places dans les amphis de la fac de médecine, aller à la fac de pharmacie pour y demander mon inscription, faire toutes les démarches administratives en mode accéléré.

Pré-rentrée, le bonheur. La scolarité et la vice-doyenne de la fac de pharmacie, Sophie Mary, m'ont beaucoup aidé, ne serait-ce que psychologiquement, à m'adapter à ces changements rapides.

Premiers cours. Chimie, biochimie, biologie, histoire, physiologie. Travailler, ne pas s'arrêter, « c'est trop beau pour être vrai » pensais-je... Tutorat, colles, révisions, cours, TD, BU, recommencer.

La fac passe à distance, confinement oblige. Pas d'espace de travail chez moi, immeuble et colocataires bruyants. Pas de WiFi ? Débrouille-toi, tu es grand ! Alors je me suis débrouillé, j'ai bricolé un pseudo-bureau, trouvé une rallonge pour charger mon ordinateur, et j'ai commencé. Vidéo, vidéo, visioconférence, vidéo, vidéo, tuto visio, vidéo. Recommencer.

Le temps passe, novembre arrive, un coup de déprime avec. « Pourquoi je réussirais moi ? Les autres ont tout : des parents médecins ou pharmaciens, des prépas, un appartement près de la faculté... Et moi ? Rien. Mes parents ne souhaitent que me voir couler, je n'ai pas un sou pour une prépa, j'habite à Celleneuve et j'ai 30 minutes de tram pour aller à la fac à chaque trajet... C'est trop dur ». Heureusement, les tuteurs sont là. Probablement que je ne remercierai jamais assez Violette, elle qui m'a remonté le moral en me disant que tout était possible, et à Zian, qui, comme moi, fils de rien, a réussi. Et je sais parfaitement qu'ils ont raison.

Le moral revient. Les examens blancs arrivent. Aux résultats, déception. Mais j'ai continué à travailler, avec acharnement, parce que c'est tout ce qu'on nous demande après tout.

Rupture amoureuse entre temps. Il me manque, j’ai besoin de lui… Mais bon, je ne peux pas forcer les gens. Il faut continuer à travailler, je suis le seul que je peux forcer à faire quelque chose…

Noël s'est passé chez mes parents qui m'ont accepté sous leur toit à cette occasion. Il faut faire illusion, simuler une famille unie, même si quand Papi et Mamie ne sont pas là, on tape sur son fils, on l’insulte parce qu’il le mérite bien, à sortir avec d'autres garçons ou à avoir des convictions politiques. C'est bien normal. Quel parent aimant ne ferait pas ça ?

Les vrais examens arrivent. Épreuve numéro 1. Fin de l'épreuve. SMS rapide à mes amis : « Ça s'est bien passé, je vous tiens au courant. » Puis l'épreuve 2. 3. Épreuve 4, dernière du premier jour : « J'ai fini, je sors de la fac, je vais dormir. »

Épreuve 5. Épreuve 6. « Ça y est, c'est fini. Je peux pas croire que plus de 150h de cours viennent d'être testées en même pas 6h. Ça me dégoûte. »

Pause d'une semaine. Peur des résultats.

Les cours reprennent, à distance toujours. Je me découvre une passion pour la biophysique. Comme au premier semestre, j'ai travaillé, travaillé, travaillé. Mirco du tutorat m'a beaucoup aidé, il a partagé avec moi sa passion pour la biophysique, c'est lui qui m'a empêché de tout abandonner dès le début quand je ne comprenais pas une formule.

La mineure sciences ? Je l'ai abandonnée. Moi qui veux devenir médecin ou biologiste, pourquoi m'échinerais-je à travailler des cours de physique et de mathématiques, qui ne me permettront de toutes façons pas de faire ce que je souhaite sans devoir à nouveau déménager et refaire toute ma vie ?

Les résultats du premier semestre tombent.

15.1 de moyenne. C'est super ?! Je peux y arriver !

Vidéo, vidéo, visioconférence, vidéo, tuto visio, recommencer.

Et puis, ce coup de téléphone. Ma grand-mère qui m'est très chère est malade. Très malade. Je tente d'être optimiste. Mais désormais, ça sera téléphone tous les jours à mes grands-parents.

Le 08 Février, ma grand-mère est hospitalisée.

Le 12 Février, on lui diagnostique une carcinose péritonéale. Mes démons reviennent. À ce moment, tout colle dans mon esprit. Mon propre cancer, celui de ma grand-mère, ceux de mes oncles dans sa branche de la famille... « Et si..? » Mes démons recommencent à me hanter, mais je ne les écoute pas, je dois travailler.

Le 14 Février, elle décédera sans que j’aie pu la revoir. Pour toujours.

Train en urgence pour La Rochelle. Avec toujours de quoi travailler : un ordinateur, un casque audio.

Dix jours plus tard, les obsèques, après une attente interminable. Les gens meurent du COVID, donc il n'y a pas de place au crématorium. Soit. Pendant ce temps, je fais au mieux pour travailler dans la maison de mon enfance, où dix personnes se crient les unes sur les autres, au lieu de cinq habituellement. Peu importe, il faut continuer à travailler, absolument.

Les funérailles arrivent. Deux jours sans pouvoir travailler, non par manque de temps, mais par tristesse. Je n’entendrai plus jamais ma grand-mère dire qu’elle est fière de moi. Plus jamais. Je ne pourrai pas lui annoncer, fier, que j’ai réussi, que je vais devenir médecin. Cela n’arrivera jamais.

Peu après, je suis revenu à Montpellier. Vivre chez mes parents était insupportable. Je suis parti sans avoir fini mon deuil. Il faut travailler. À tout prix. La routine reprend. Vidéo, vidéo, visio, vidéo, recommencer.

Les examens blancs finissent enfin par arriver. Puis les vrais examens. La halle au sport est effrayante. Mais j'ai fait ce que j'avais à faire. Comme au premier semestre, j'ai écrit à mes amis entre les épreuves. La dernière, physique, m'a laissé complètement à plat, après avoir, en vrac, réinventé une formule du cours, trouvé un résultat tout juste à la fin de l'épreuve et coché une mauvaise case au dernier moment (qui a fini par s'avérer juste, ce fut une heureuse erreur de lecture...).

Puis, le repos. La mineure ? J'irai aux examens pour ne pas perdre ma bourse, qu'on ne m'en demande pas plus.

Les examens de la mineure arrivent. Rien compris au sujet de physique, sorti après une heure d’épreuve à peine. Puis, les mathématiques. Entendre les profs qui surveillent dire « c'est terrible les étudiants ne connaissent même pas leur groupe de TD... » Envie de leur répondre « évidemment, on a pas eu de vrais cours, seulement des polycopiés, comment voulez-vous qu'on retienne un chiffre qui ne nous sert pas ? » mais les conditions d'épreuves me font taire.

Enfin, les vacances. Celles qu'on mérite tant, selon à peu près tout le monde. J'en ai profité pour changer d'appartement, et me reposer. L'attente jusqu'aux résultats est interminable.

Le 03 Juin, les résultats tombent. 15 de moyenne. Pas trop mal.

Le 04 Juin ce fameux mail. « C'est compliqué les classements, on fait au mieux ». OK.

Le 05 Juin, la manifestation. Peu de personnes, pas mal de parents. Pas vraiment d'organisation de la manifestation. C'est pas grave, je vais aider. Prendre la parole au mégaphone, je sais faire. Inventer des slogans aussi. J'ai appris ça au lycée, c'est bien utile dans la vie, de sécher les cours pour aller manifester.

Puis le 06 Juin. Le 07 Juin

Et enfin. Enfin, aujourd'hui : le 08 Juin. Ça commence comme un déménagement normal. Transférer des cartons, des sacs... Des affaires, j'en ai un petit peu, mais c'est surtout des polycopiés.

Puis, ce mail dans la journée. Confirmation que la candidature est recevable. Merci, je sais. Je me doutais que j'avais plus de 300 points. Fin de journée de déménagement avec les amis. Et puis, retour à l'ancien appartement, pour peut-être l'avant dernière fois.

Et là, 22h51. Le mail. « Admission MMOP : publication des résultats ». Montée d'adrénaline. Petit message à mes amis, qui me répondent de regarder. Alors je regarde.

Ajourné à 15.01 au numerus de médecine. 220/687.

L'effondrement de ce qui était un rêve, de l'enfant qui a passé des années dans des lits d'hôpitaux à faire ses chimios et qui voulaient empêcher d'autres de souffrir comme lui, du jeune homme qui avait tout juste commencé à reprendre confiance en lui après tellement de blessures, l'effondrement de ce rêve d'aider les prochains PASS aussi. Un effondrement silencieux. Tant de temps, tant de travail... Tout ça pour rien...?

Que faire maintenant ? Écrire un mail à Sophie Mary, certes. Je lui avais promis de le faire, quand elle m'a aiguillé à la pré-rentrée. Ça sera fait. Mais ensuite ? Que faire l'année prochaine ? Aller en licence de biologie comme proposé par Parcoursup ? Oui, mais pour faire quoi ? Candidater en médecine ? Quand ça ? Est-ce que j'en ai le droit, dès la L1 ? Après tout, j'aurai 120 ECTS à la fin de ma L1… En tous cas je crois ? Ou alors en L2 ? Oui, mais avec quel argent vais-je faire mes études ? Le CROUS ne donne que sept droits à la bourse par personne... Ou alors aller dans une L2 par l'UE de réo ? Oui, celle que j'ai négligée pour gagner du temps dans la course aux minutes des études de santé. Aurais-je une place en chimie ? Certainement pas. Dommage, parce que je ne me pense pas capable d'aller ailleurs...

Le flou est complet finalement.

L'année a mal commencé, elle a mal fini.

Mais quelque part, j'espère encore, peut-être de manière irrationnelle, que j'aurai une petite chance... On verra bien.

 

Léo A.

 

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