Dent dure et langue de bois, où comment j'ai rencontré la politique

Médecin et mère d'un étudiant en PASS, je me suis engagée dans un collectif passlas. A cette occasion, je découvre les codes de la politique mais aussi la puissance de la société civile qui s'organise et perturbe les rapports de force. Un témoignage personnel avec ses maladresses et sa détresse. Conclu par une lettre ouverte d'un autre membre du Collectif, un témoignage multiple.

Je ne pensais pas me frotter un jour au monde de la politique. Enfin, de mon point de vue c’est un mur plutôt qu’un monde, rugueux, hermétique et très haut, une expérience douloureuse et formatrice.

Il y a vingt ans, mon bac en poche, je m’inscrivais à la faculté de médecine pour tenter le concours de P1 où seuls médecine et dentaire étaient proposés. Réputé pour être accessible en redoublant et en travaillant sept jours sur sept, je me disais que c’était jouable. Je ne suis pas d’une famille de médecins mais de travailleurs obstinés et courageux, j’ai été élevée à la méritocratie. J’étais quand même perplexe quant à faire de ma capacité à remplir très vite des QCM retords un critère de qualité pour être un bon médecin. Je trouvais aussi que classer les médecins devant les dentistes hiérarchisait les professions de façon sournoise… mais bon, qu’est ce que j’y pouvais ? Enfin, je ne savais pas à époque que ça deviendrait MMOPK!

Aujourd’hui, je suis parent d’étudiant en PASS, je suis médecin acupuncteur, simple actrice de terrain et depuis que je me bats dans un collectif pour que la réforme des études de médecine soit appliquée avec équité, je me suis donc heurtée au monde de la politique… Oui, j’avais espoir en la réforme, finie la sélection par les maths et par les QCM retords, un peu plus de qualité humaine mises en avant… C’était compter sans le filtre de la politique, et sa logique économique imparable. Tout d’abord, j’ai découvert le sophisme politique, "en première année de médecine il y a trop de redoublement, le redoublement est un échec, interdisons le redoublement », intéressant mais surtout pour faire des économies…

Et la sélection par les maths est encore plus prégnante aujourd’hui puisque l’algorythme de Parcoursup propose les filières LAS (licence option santé, la voie « douce »  d’accès aux études de santé) aux élèves qui ont des bacs scientifiques mention très bien et plus de 16 de moyenne générale.

Les LAS comme les PASS (voie « difficile », en un an et interdit de redoublement) cette année sont en concurrence avec les derniers redoublants, à qui on devait attribuer des places spécifiques pour laisser la place aux nouveaux venus… Mais, on change les règles du jeu, on tord les pourcentages, on nous regarde droit dans les yeux et on nous dit que « 8% de primants reçus est un échec, faisons une réforme pour plus de succès, l’année de transition 8% de PASS reçus est un succès, de quoi vous plaignez-vous ? » encore un sophisme…

Dans ce monde, où plutôt derrière ce mur, madame la Ministre de l’Enseignement supérieur sous prétexte de Covid oublie en mars 2020 « d’appuyer sur le bouton envoi » (dixit Mme Frédérique Vidal), elle oublie quand même pendant 8 mois, le Covid a bon dos, d’informer les étudiants sur le nombre de places qui leur restera! Alors que la loi prévoyait que le nombre de places prévues pour les néobacheliers soit annoncé au 31 mars 2020, ce qui aurait permis, avec l’annonce d’un si faible taux de réussite de faire un  autre choix, ils l’ont su huit mois plus tard, le 20 Janvier 2021, APRES les premiers partiels, quand ils étaient prisonniers, mais qu’est ce que 50 000 étudiants aux yeux de Mme la Ministre et du gouvernement ?

Il a été décidé à la hâte et semble-t-il unilatéralement, que les étudiants ayant « échoué » en PASS mais validé leur année iraient en 2ème année de licence dans d’autres facultés pour éventuellement revenir en santé après… Mais les universités sont en tension, elles n’ont pas de moyens pour leurs propres étudiants, elles n’ont donc pas de places pour des étudiants qui viennent par défaut, elles se sentent le « dépotoir » des filières de santé, je cite, ça se passe très mal entre les facultés, entre les doyens, c’est catastrophique.

Sans compter que cette année, dans la précipitation - et on se demande quelle urgence il y avait en pleine pandémie à lancer cette réforme - trop peu de licences étaient prêtes et les étudiants de PASS ont « choisi » leur réorientation SANS EN CONNAITRE LE CONTENU sur parcoursup, ceux qui ont choisi sciences ont eu droit à maths/physiques ou maths appliquées aux SHS… Ah oui c’est vrai on veut nourrir les qualités humanistes des étudiants et élargir les profils ! (A ce qui m’expliqueront que les mathématiques donnent de la rigueur, je répondrais que c’est parce qu’on est rigoureux qu’on est bon en maths et pas l’inverse). Alors, faire une licence qu’on ne veut pas où 80% du programme à ingurgiter est nouveau, et où il faut être le meilleur à la fin pour repartir en deuxième année est bien plus difficile que de redoubler, je sais de quoi je parle.

Pour cette année de transition ainsi, tout va mal à cause d’un malheureux oubli et d’un enchaînement de mauvaises décisions et on essaie de nous flouer à coup de sophismes.

Les étudiants cette année ont moins de chance que ceux de l’année dernière, que ceux de l’année prochaine, à niveau égal, parce que la décision a été prise. Point. 

Nous proposons le dialogue, des solutions, Rien. 

L’année où les derniers redoublants s’ajoutent aux premiers étudiants INTERDITS de redoublement, il semblerait qu’on ait privilégié les redoublants car étant déjà dans la place, ils auraient pu s’organiser pour protester, alors que des néobacheliers sont plus facilement manipulables… et manqueront de temps pour s’organiser (erreur!). Il semblerait aussi que par corporatisme, certains syndicats étudiants aient poussé pour privilégier les doublants de PACES, déjà dans le sérail, alors que des bacheliers, ce sont un peu des étrangers… bel esprit...

Tous ces arguments fallacieux sont tellement moches à tenir qu’à Montpellier, deux responsables d’enseignement ont successivement jeté l’éponge ne pouvant assumer cette réforme, le dernier en date souffre mais reste encore...

On vante cette réforme car elle permet d’élargir les profils, d’être plus humaine, plus accessible en cette période de manque de soignants, mais dans les textes, on nous parle de « grands admissibles » une petite minorité d’élite, et de « grand oral » (opaque, les modalités ce 28 avril 2021 après toutes les épreuves écrites n’est toujours pas connu), ce qui ne m’évoque pas du tout la bienveillance et l’ouverture tant vantée mais plutôt un élitisme forcené. Il semble même que l’on a atteint le summum du cynisme, du management de l’université comme une entreprise libérale, car du côté des autres doyens, on s’enferme dans une tour d’ivoire, on se drape dans le silence, on se mure dans le mutisme, ou peut-être l’inverse, bref, on se rend inaccessibles et on attend les examens, on compte sur les abandons pour faire augmenter les pourcentages de réussite! Bref, il y a l'esprit de la réforme d'un côté sa mise en application de l'autre, très loin.

Epuisés de ce mépris, nous nous sommes réunis en collectifs pour nous faire entendre, ce qui est une gageure en cette période de pandémie, mais alors imaginez le moral des étudiants qui cumulent tous les travers de notre époque…

Contre ce mur sans interstice, je me suis écorchée aux effets de langage, cognée contre les langues de bois, mais j’ai aussi découvert la solidarité d’un groupe qui réunit ses compétences, j’ai découvert que la société civile peut fissurer ce mur pour laisser sourdre sa colère et son désespoir, avec toute la maladresse des non initiés mais avec le sentiment pressant qu’il faut que le message passe…

Et il y a urgence.

Karine Aledo Remillet

 

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Je suis parent d’étudiant en première année d’études de santé.

Je suis pharmacien, enseignant, médecin, secrétaire, orthoptiste, directeur d’EHPAD, agent territorial, universitaire, femme au foyer, chercheur, cuisinier, commerçant, aide-soignante, chef d’entreprise, avocat, ambulancier…

Je suis parent d’étudiant en santé et j’ai adhéré à un collectif de défense des droits des étudiants en cette année de transition de la réforme. J’ai moi-même été à l’initiative de la création de ce collectif, j’ai tout lu, tout parcouru, concernant cette loi du 24 juillet 2019 inscrite dans le programme ambitieux #masanté2022.

Je suis parent d’étudiant en santé et depuis quelques mois je ne quitte plus mes écrans ni mon téléphone. Je suis sur Twitter, Instagram, Facebook, je multiplie les appels, mails, courriers. Je sensibilise élus, syndicats de professionnels, grands pontes de la médecine, médias, journalistes et écrivains, réalisateurs, acteurs, youtubeurs. Je tente tous les messages privés. Qui sait… 

Je suis parent d’étudiant en santé et je rencontre les doyens, les présidents d’université, j’écris aux Ministres et au Président. J’élabore des supports de synthèse, des PowerPoints, des communiqués de presse, des points de situation. Je programme des rendez-vous, des visioconférences et je suis le fil de mes groupes WhatsApp 12h sur 24h comme un ado.

Je suis parent d’étudiant en santé et je tords les chiffres et les projections, les 33% en plus, en mieux, en places de redoublements pour compenser l’iniquité, en nombre de places pour intégrer une hypothétique deuxième année. Je fais aussi des propositions concrètes, pour augmenter les lieux de stage, la qualité de l’enseignement, l’accueil des futurs médecins, dentistes, sage-femmes, kinés, ou pharmaciens. 

Je suis parent d’étudiant en santé et je sais compter, écrire, concevoir, construire, élaborer. 

Je suis parent d’étudiant en santé et je vis au jour le jour avec mon fils, ma fille, confiné depuis de longs mois, collé à son écran, qui ingurgite avec foi les fascicules de cours et de TD, qui y croit encore ou a tout abandonné, qui se fane comme une plante sans lumière, grossi ou maigri, pleure ou se tait. Je suis parent d’étudiant en santé et je le sais loin de moi, isolé, dans sa chambre de cité u. sans âme, privé du soutien et de l’amour de ses proches, seul. Face à ses angoisses, à ses doutes, à ses peurs. 

Étudiant qui souffre de cette situation inadmissible vécue cette année par plus de 50 000 “pass” ou “las”, année de transition de la réforme des études de santé. 50 000 étudiants qui à plus de 90% se verront fermer les portes des universités l’an prochain, soit parce qu’ils auront échoué au « concours », soit parce que l’hypothétique deuxième chance avancée ne sera ni souhaitée ni possible. 

Je suis parent d’étudiant en santé et je suis fatigué. Excédé. Désabusé. Alors je me mobilise encore et encore, je constitue une association locale ou nationale et je confie aux mains de la justice ce que le législateur ou l’université n’a pas pu anticiper : l’avenir de nos enfants.

Parce qu’avancer aujourd’hui, comme cela a été fait par Mme la Ministre Frédérique Vidal ou par des doyens d’université, l’argument de la pandémie est un affront à cette jeune génération méritante, disciplinée, studieuse, assidue qui elle la subit de plein fouet depuis de longs mois.

Alors je garde espoir qu’en cette époque troublée le bon sens et la bienveillance des adultes vis-à-vis de nos enfants puissent refaire surface et qu’à l’heure du « quoi qu’il en coûte » universel il reste dans l’enveloppe de nos budgets de l’enseignement supérieur ou de la santé de quoi financer les 4 500 places en 2e année d’études de santé tant attendues par nos étudiants. 

Je suis parent d’étudiant en santé et j’ose encore croire que notre pays avec ses valeurs républicaines de liberté, égalité, fraternité va enfin relever la tête et nous redonner de quoi espérer.

Muriel Brajon

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