Qui n’a pas lu ou entendu parlé du livre « Le journal d’un prisonnier » ? À moins d’habiter sur une île déserte ou d’être un vrai prisonnier, je ne crois pas que cela soit possible. Ce livre est un vrai succès littéraire, plus qu’un succès nous devons parler d’une formidable réussite économique, avec un retour sur investissement quasi – inégalé dans le monde de l’édition. Pensez donc. Un livre écrit en moins de 3 semaines, aussitôt étalé en tête de gondoles dans tous les bons supermarchés, puis propulsé en tête des ventes. Il faut reconnaitre un certain savoir – faire.
Pourtant il y avait un obstacle sérieux. L’obstacle Roland Barthes. L’intellectuel avait jadis réinventé la critique en proposant une abstraction totale de l’auteur pour juger de l’œuvre (La mort de l’auteur). Une fois écrit, le livre ne devrait appartenir qu’au lecteur, et ne devrait être chargé d’aucune autre ambiguïté que celle liée aux symboles défilant sur les pages. Si l’on retient cette approche, alors l’auteur de « Le journal d’un prisonnier » ne pouvait compter que sur son seul talent ou génie pour tisonner les sens du lecteur, le tout en 3 semaines. Je n’ai pas lu le livre « Le journal d’un prisonnier », je ne me permettrais donc pas d’en critiquer la prose. Mais si Barthes a raison, alors l’auteur du livre aura réussi ce tour de force extraordinaire de défaire promptitude et platitude. Alors que d’ordinaire la première se paie au prix de l’autre. Si Barthes a raison, ce succès littéraire est une véritable prouesse de l’auteur.
Pour se faire une idée du défi, rappelez – vous la Covid, lorsqu’il fallut pondre un vaccin efficace en un temps records. On est à peu près sur le même type d’exploit dans le cas de « Le journal d’un prisonnier ». Maintenant, sans avoir lu le livre, on peut aussi adresser le problème d’un simple point de vue statistique. Quelle était la probabilité qu’un auteur invisible écrive « Le journal d’un prisonnier » en 3 semaines et connaisse un tel succès ? Je dirais comme ça sans trop me mouiller une probabilité proche de 0. Mais proche de 0 ce n’est pas 0 me direz – vous, et vous avez raison. La nuance est nécessaire. On ne peut tout simplement pas écarter la probabilité qu’un tel livre ait connu un tel succès parce qu’il est tout simplement génial. On ne peut pas récuser d’office l’expression du génie littéraire, dépoussiérant le verbe, déclassant les outils narratifs contemporains. C’est possible et même souhaitable.
Si nous retenons la critique Barthienne comme seul critère justifiant le succès de ce livre, alors il s’agit d’une très bonne nouvelle pour les invisibles. En effet, leur seul génie peut donc suffire à produire un chef d’œuvre, nul besoin du contexte, d’une épreuve de la vie, d’un pédigré ou de préjugé. Une très bonne nouvelle pour tous les invisibles donc, en particulier le prisonnier d’à côté qui a très probablement commencé à écrire son journal. Mais bon. On ne peut quand même pas faire comme si on ne savait pas. Il y a des livres qu’il est difficile de lire sans savoir qui les a écrits. D’un point de vue marketing je dirais même qu’il y a des livres dont il est obligatoire d’afficher le nom de l’auteur en taille raisonnable afin d’assurer le parcours commercial de l’œuvre. Le prisonnier d’à côté peut donc s’il le souhaite poursuivre son journal, le même que celui de son illustre voisin, mais peut – être devra t’il produire un effort supplémentaire pour connaitre un succès similaire.
Le chef d’œuvre est une variété du miracle, disait Victor Hugo. Effectivement.