Faire une omelette sans casser des œufs. Pas facile. A vrai dire, je n’ai jamais essayé. Mais il y a des choses comme ça, qu’on essaie même pas. Parce qu’on est certain qu’elles sont impossibles à réaliser. Comme dormir les yeux ouverts. Monter les escaliers en les descendant. Parler sans rien dire. Heu non. Ca c’est possible. J’ai déjà croisé des gens capables de parler des heures durant, alors qu’ils n’avaient rien à dire. Mais quand même, faire une omelette sans casser des œufs, ça c’est plus dur. D’ailleurs, même l’imaginaire a du mal à produire une telle image qui bute sur les lois de la chimie sommaire. Peut – être, Sora y arrivera t’elle si on lui demande. Mais ça restera virtuel. Dans le vrai monde, celui où on peut se cogner, il est impossible de faire une omelette sans casser des œufs.
A moins de mentir sur la marchandise ? Par exemple, si on n’utilise pas vraiment des œufs pondus pour faire l’omelette, mais des œufs vegan (marque Papondu…). Mais dans ce cas là, on triche un peu quand même. Ou bien on fait pas vraiment une omelette, mais un truc qui ressemble vaguement de loin, genre une polenta. Ou encore, on casse les œufs en cachette, mais on dit qu’on a rien cassé du tout. « Mais non, le bruit c’est ma poêle qui couine ». Mieux encore, on fait pas d’omelette mais on dit qu’on l’a faite. « fermez les yeux, et régalez – vous ». Genre de vérité alternative. Plus c’est gros plus ça passe, dit – on. Mais quand même, si on est pas trop débile, on finit par se convaincre assez rapidement que faire une omelette sans casser des œufs, c’est pas possible, même avec de l’entrainement.
Et pourtant, c’est plus fort que nous. On veut y croire. Car on veut croire à des choses qui dépassent l’entendement, qui subliment le réel, le réhaussent à la hauteur de nos fantasmes, utopies, ou idéaux. On veut croire à l’omelette sans casser des œufs car nous sommes en manque de possible, empêtrés dans un monde nécessaire, déterminé, pétris de fatalisme, comme une équation à solution unique. « Manquer de possible signifie que tout nous est devenu nécessité ou banalité… le déterministe ou le fataliste sont des désespérés…, parce qu’il n’y a plus pour eux que de la nécessité. » Søren Kierkegaard, Traité du désespoir.
Nous avons donc besoin de croire. Non. En fait même pas. Nous avons juste besoin d’espoir, d’entendre des promesses. Même si le prix à payer est de nous faire enfumer. Nous sommes un bon public. Ne manque plus que le bon enfumeur, du genre Mario le magicien. Très bon candidat pour faire l’omette sans casser des œufs. Attention, le Mario de Thomas Mann est plus subtil que le père Ubu d’Alfred Jarry qui lui ne cache pas son jeu. Mario est un magicien, Ubu est un bourrin. Il existe des tas de père Ubu en exercice ici ou là. Mais ils ne font pas rêver du tout. Ils n’en ont pas besoin. Ils ont le droit faire taire ceux qui ont le devoir de la fermer. Le père Ubu n’est donc pas un gars très intéressant pour qui a besoin de croire. Alors que Mario le magicien est capable de nous faire gober n’importe quoi. Et c’est exactement ce dont nous avons besoin.
Nous avons besoin d’un gars capable de nous faire croire que le meilleur des mondes est à notre portée, à quelques ajustements prés qui ne dépendent que du politique que l’on choisira d’écouter. Besoin d’un gars qui nous dise que 1 + 1 ça fait 3, ou que 1 – 1 ça fait 2. Quelqu’un qui sait parler, nous dire les mots que nous avons besoin d’entendre. Nous avons besoin de croire aux miracles, et donc de gars qui les annoncent. Faire une omelette sans casser des œufs ? Oui c’est possible. En politique, ça s’appelle faire campagne, ou présenter son programme.