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Billet de blog 3 avril 2023

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« J'irai pas au bout de mes rêves »

Je n’ai absolument rien contre notre Jean – Jacques national, mais son « j’irai au bout de mes rêves » me fait tiquer 3 fois. 1/ On ne peut pas tous aller au bout de nos rêves en même temps 2/ Mon rêve peut s’avérer être ton pire cauchemar 3/ Comment sait – on qu’aller au bout de ses rêves c’est mieux ?

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Non, nous n’irons pas tous au bout de nos rêves. Encore heureux, vu les rêves tordus que nous faisons parfois. Cette simple évidence devrait suffire à prendre nos distances par rapport à la ritournelle de notre chanteur populaire Jean Jacques Goldman qui en 1982 nous prévenait : « j’irai au bout de mes rêves ». Mais il est fort Jeannot, son refrain armé d’une rythmique efficace arriverait presque à nous convaincre de réaliser nos rêves quoi qu’il en coûte :   

« Et même si l’on m’arrête

Ou s’il faut briser des murs

En soufflant dans des trompettes

Ou à force de murmures »

Il est vrai que les trompettes sont d’une efficacité redoutable lorsqu’il s’agit de bouter les vents contraires. Et il est vrai aussi que sans les trompettes, ça le fait moins : « une nation s'éteint quand elle ne réagit plus aux fanfares ; la décadence est la mort de la trompette », ainsi parlait Cioran, ce penseur de l’inconvénient d’être né. On imagine le personnage moins que enthousiaste que notre JJ national quant à la capacité du futur à nous élever un peu. Pourtant, « J’irai au bout de mes rêves » a l’air d’une promesse bien sympathique, pleine de panache, une promesse égoïste, naïve, déraisonnable, que l’on se fait à soi même en dépit du bon sens peut être, mais qui brave l’impossible. Alors pourquoi tiquer ? 

On ne peut pas tous aller au bout de nos rêves en même temps

« Mon rêve c’est d’être le plus riche »… « moi aussi, mon rêve c’est d’être le plus riche »… Mettez – vous d’accord ! On ne peut pas être le plus riche à deux. C’est le pauvre qui fait de l’autre un riche, il faut donc un pauvre dans l’affaire. Si l’un doit s’élever au dessus de l’autre, il faut nécessairement que l’autre passe en dessous, juste une histoire de bon sens. On appelle cela un jeu à somme nulle. Tous les jeux ne sont pas à somme nulle, certes, mais manque de bol les seuls qui sont intéressants impliquent qu’il y ait un perdant. Nos deux rêveurs ne pourront donc pas tous aller au bout de leur rêve en même temps.

Plus curieusement, même les rêves plus nobles sont confrontés à cette forme d’impossibilité technique d’aller au bout de ses rêves en même temps que les autres. « Mon rêve c’est que le monde soit heureux »… « moi aussi mon rêve c’est qu’il soit heureux »… Sauf que être heureux pour le premier ne signifie pas forcément la même chose que pour le second. D’ailleurs, ce genre de différence d’interprétation peut vite partir en sucette si l’un comme l’autre sont convaincus des valeurs qu’ils défendent. On appelle cela la tentation du bien, et lorsque les parties cherchent mordicus à aller au bout de leur rêve, en même temps, il peut y avoir quelques frottements idéologiques.   

Mon rêve peut s’avérer être ton pire cauchemar

La différence avec le cas précédent c’est qu’ici l’un veut aller au bout de ses rêves, alors que l’autre n’a pas forcément envie d’aller au bout de quoi que ce soit. L’autre ne rêve pas en vérité, l’autre vit sa vie tranquillou, le canapé, un café, la téloche, le chat, un autre café. L’autre ne demande rien à personne, si ce n’est qu’on lui fiche la paix. Le problème qui se pose alors est que le rêve du premier peut avoir des conséquences sur la vie du second qui n’a rien demandé. Un genre d’externalité négative. En fait, c’est pas tant que le premier ait quelque chose contre le second, c’est juste que le second se trouvait sur le passage de son rêve. Pas de bol. L’autre est alors considéré comme un obstacle. Et les obstacles, on les dégage.

On imagine alors que le rêve du premier implique le cauchemar du second. Un exemple banal du monde l’entreprise, le gars haut perché qui a le rêve de montrer aux gars encore plus haut perchés que lui qu’il sait prendre des décisions difficiles. Ce gars là sera prêt à transformer la vie d’autres gars en véritables cauchemars, eux qui n’aspiraient qu’à une vie professionnelle pépère, préférant curieusement se consacrer à d’autres occupations certainement merdiques. Et bien non, le premier en aura décidé autrement, ou plutôt en a rêvé autrement. Et qu’importe si le rêve du premier est exubérant, débile, ou malsain. Le truc c’est que lui a rêvé et pas l’autre, ou bien a rêvé plus fort que l’autre.  

Comment sait – on qu’aller au bout de ses rêves c’est mieux ?

En fait, on n’en sait rien. Aller au bout de ses rêves, quelle drôle d’idée en fait. Pourquoi faudrait – il aller au bout de ses rêves ? Pourquoi ne pas s’arrêter à moitié par exemple ? Voire pourquoi ne pas se contenter de notre triste condition, puisque de toute façon tout cela finira comme si rien n’avait jamais commencé. Mais non, le refrain s’entête jusqu’à l’intranquillité. Il faut nous rendre disponible afin d’aller au bout de nos rêves. Sinon ? Ben ce serait un beau gâchis.

Il est vrai que la vie est courte, et en plus il n’y en a qu’une. Alors remplissons la vie comme on remplit un caddie. Allons au bout de nos rêves.

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