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Billet de blog 6 novembre 2023

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Peut - on pleurer de tout ?

Je dirais que oui. Mais je dis beaucoup d’âneries. Pleurer de tout, ça fait quand même beaucoup de larmes à verser. Peut – être faut - il choisir ses peines ? Ou bien vaut – il mieux ne pas pleurer du tout ? Et peut – être même qu’on a pas envie.

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« Peut – on pleurer de tout ? » est une question qui peut surprendre. On est plutôt habitué à sa grande sœur « peut – on rire de tout ? ». Sur elle, on a déjà tout dit. On pourrait même croire qu’il existe désormais une éthique du rire, tant nos grands penseurs du bien – vivre ensemble ont réfléchi à la blague.

Moi par exemple, au départ je croyais naïvement que l’on pouvait rire de tout. Puis on me précisa que l’on pouvait rire de tout, mais pas avec tout le monde. Enfin, on me dit qu’il valait mieux ne pas rire du tout, puisqu’on ne sait jamais comment l’autre le prendra. Conclusion : le « on peut rire de tout » est devenu un « on ne doit pas rire du tout ». Bon, on rit quand même, mais on fait gaffe.

Et pleurer alors, peut – on pleurer de tout ? S’agit – il de la question symétrique à « peut – on rire de tout ? » Doit – on alors traiter les deux questions de la même façon ? Pourquoi pas.

Moi par exemple, au départ je croyais naïvement que l’on pouvait pleurer de tout. Apres tout si ça fait chialer, les oignons font chialer par exemple, alors je chiale. Et puis on m’a précisé qu’on peut chialer, mais pas avec tout le monde. J’ai pas tout compris, alors on m’a expliqué la nuance : « tu peux chialer si c’est dans ton camps, mais pas si c’est dans le camps adverse ». Finalement, on m’a fait comprendre qu’il valait mieux ne pas chialer du tout, au cas où cela soit mal interprété. En effet, être sélectif dans vos peines peut vous obliger à justifier vos non - peines.

Conclusion : le « on peut pleurer de tout » est devenu un « on ne doit pas pleurer du tout ». Bon, on pleure quand même, mais on fait gaffe.

Mais il y a quelque chose qui cloche. Car dans toute cette analyse, nous faisons une hypothèse exubérante. Reprenons le cas du rire par exemple. Se forcer à ne pas rire suppose qu’on aie envie de rire. Mais pourquoi faire une hypothèse aussi forte ? De quel droit impose t’on au monde de produire les conditions favorables à l’émergence du rire ? Quand on voit l’état du monde, on a pas l’impression que le monde fasse le nécessaire pour nous faire rire.

Si l’on prend maintenant le cas du pleur. Se retenir de pleurer suppose qu’on aie envie de pleurer. Mais là encore, pourquoi faire une hypothèse aussi forte ? De quel droit impose t’on au monde de produire les conditions favorables à un torrent d’empathie ? Empathie, on dirait un pays d’atmosphère éthérée, un genre de Mont des Oliviers où le bien vivre ensemble est dans les gènes. L’empathie agit comme une forme de myrrhe agréable et efficace. Elle sent bon l’empathie.

...Certes, nous n’avons pas le cœur sec et ne sommes pas fait de bois. Mais, de là à voir « tes larmes couler dans mes yeux », non. Ce n’est pas ce que les faits nous donnent à voir.

Empathie pathos

Nous brillons par notre capacité à maintenir la bonne distance entre « tu » et « je », un genre d’empathy gap. On veut bien pleurer un peu, mais pas trop près et pas trop longtemps. De la sympathie oui, de l’empathie bof. Rien à voir. Imaginez empathie et sympathie sur un bateau. Si sympathie tombe à l’eau, empathie sautera sans se poser de question pour aller le sauver. Si empathie tombe à l’eau, sympathie est sympa mais de là à risque le trépas non merci.

De l’empathie, avec modération. Mais de l'empathie quand même. Par exemple, le fait que nous ne passions pas nos journées à nous taper dessus. N’est – ce pas un signe que « tu » et « je » éprouveraient finalement de l’empathie l’un pour l’autre ? A moins que cela s’explique simplement par des règles de bon voisinage. D’ailleurs nos amis les économistes n’ont pas besoin de faire l’hypothèse d’empathie pour produire le meilleur des mondes : il suffit juste que l’homo economicus soit rationnel et choisisse ce qui est le mieux pour lui, et l’intendance suivra (théorème du bien être).

Imaginons alors que l’empathie soit un idée surfaite, une fiction commode. Bien pratique l’empathie. En cas de malheur de l’un, l’autre a aussi mal, et propose alors son aide. L’empathie devient alors un formidable levier pour la survie d’une espèce, au départ bien mal engagée : l’Homo sapiens. L’empathie serait presque une forme de douleur à la carte, où l’on décide d’avoir mal par procuration, mais juste quand on en a envie. Et si la douleur est trop forte ou nous ennuie tout simplement, alors on zappe. Il suffit de penser à l’expérience de la main invisible : mettez la main sous la table, mettez maintenant une main en caoutchouc sur la table, un coup de marteau est frappé sur la main en caoutchouc, et c’est comme si votre main sous la table ressentait la douleur, sauf qu’il suffit de l’enlever et vous n’avez plus mal.

Le devoir de pleurer, pas les moyens

Sans empathie, aucune chance de pleurer pour l’autre. Et nous avons alors la réponse à notre question initiale. Peut – on pleurer de tout ? Oui, si on veut, mais on en a pas envie. Liberté négative : on a le droit de pleurer, mais pas les moyens. C’est ballot, car au vu de l’état du monde, on pourrait même se dire que l’on a le devoir de pleurer. Mais pas possible. Nous sommes inaptes. 

"Je cesse d'accuser, je cesse de maudire, mais laissez - moi pleurer"

Victor Hugo

 https://karleychenne.blogspot.com/ 

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