Mora certa, hora incerta. C’est Vladimir qui en parle le mieux. Pas lui mais l’autre, le philosophe de La Mort, Vladimir Jankélévitch. « Platon raconte comment Zeus, ayant retiré aux hommes le don d’immortalité et désirant pourtant leur rendre la punition plus supportable, décida qu’ils mourraient, mais n’auraient la prescience ni du jour ni de l’heure… L’homme sait qu’il mourra, mais il ne sait pas quand », (page 23). Sympa le vieux Grec, il nous épargnait le compte à rebours. Mais insuffisant pour l’Homme qui n’avait qu’une vie, bien décidé à couper l’herbe sous le pied du barbu. C’est ainsi qu’Homo mortalis entreprit de réécrire lui-même son tragique trépas, en 3 actes.
Acte 1 : peine de mort
Les Hommes ont décidé de se rendre justice eux même, en créant des droits, des devoirs, et des peines pour ceux qui les enfreignent. Zeus en fut un peu surpris, mais bon. Après tout, si les Hommes ont envie de jouer à la divine justice, qu’ils s’amusent un peu. Mais il y a quand même un truc qui chiffonna notre Zeus. On avait osé toucher à son jouet : la mort. Que l’Homme s’autorise à condamner à mort son prochain, OK passe. Mais que l’Homme décide du jour de la mort du condamné. Sacrilège. Zeus considéra que nous étions vraiment très très méchants. Il n’était pas le seul.
Leonid Andreïev avec ses 7 pendus et ce passage majuscule de Sergueï Golovine dans sa cellule : « le temps cessa d’exister, c’était comme s’il y avait un espace, un espace transparent, sans air, un endroit immense sur lequel il y avait tout : la terre, la vie, les hommes ; et on pouvait tout embrasser d’un seul regard, jusqu’au bout, jusqu’à ce précipice mystérieux qu’était la mort. Et la torture ce n’était pas de voir la mort, mais de voir à la fois la vie et la mort. Une main sacrilège avait tiré le rideau… ». Non vraiment, Zeus l’avait mauvaise. Il n’avait rien vu.
Acte 2 : fin de vie assistée
Cette fois – ci, Zeus est vraiment en colère, mais d’un petit sourire narquois. Le vieux grec se gosse des antinomies juridiques dans lesquelles nous nous fourrons. En France, le suicide n’est pas réprimé par la loi, mais cela ne veut pas dire qu’il existe formellement un droit au suicide. C’est un peu comme si on vous disait que rien n’interdit que vous portiez une plume sur la tête, ce n'est pour autant qu'il faille légiférer en gravant dans le marbre un droit à porter une plume sur la tête. Vous saisissez la nuance ? Pas moi. Autre curiosité. Se suicider n’est pas interdit, mais ne pas prêter secours à un suicidant est interdit. Il s’agit d’un problème indécidable : j’ai le droit de me suicider, mais je n’ai pas le droit de me regarder me suicider. Bug. Mais ce n'est pas cela qui préoccupe Zeus.
Le chevelu barbu découvre avec étonnement les expressions de suicide assisté, ou euthanasie, ou sédation longue. Que de vocabulaire pour dire la même chose à la fin. Dans tous les cas, il s’agit de donner les moyens à quelqu’un qui n’en a plus ou n’en aura plus bientôt, de décider à l’avance les termes de son départ. Et c’est cela qui fait débat chez les Hommes, mais pas chez Zeus. Le vieux Grec considère que l’on fait ce que l’on veut de son vivant et de sa mort, mais lui seul décide du timing. Le sablier c’est son affaire. L’incertitude du calendrier est une offrande qu’il nous a faite. Le privilège de l’incertitude ne nous intéresse pas ? Ingrats que nous sommes. Mais Zeus n’était décidemment pas au bout de ses surprises.
Acte 3 : IA prédictive
L’IA ne tranche pas la tête du condamné à mort, et n’injecte pas non plus de produit létal pour un suicide assisté. Mais l’IA peut faire bien mieux. Aujourd’hui, l’IA propose toute une palette de gadgets pour contrôler la trajectoire du mortel qui meurt, l’observer ou retarder sa chute. Il y a d’abord l’option low cost, consistant à s’assoir aux premières loges et se regarder mourir, en comptant les jours, les heures, puis les secondes qu’il reste, jusqu’au tut terminal. Une application vous propose ainsi de connaitre la date de votre mort avant la date de votre mort, avec une précision qui ne fait que s’accroitre à mesure que vous acceptez de câbler vos sens à ses bits. Quand même curieux. Quel intérêt de savoir exactement la date de délivrance des résultats quand on les connait déjà ?
Mais l’option la plus intéressante est à venir. On vous propose de ne pas rester spectateur de votre propre mort, ni même acteur, mais carrément réalisateur. Il s'agit de l’option dite transhumaniste. On vous propose de vous ajouter des trucs sur la tête ou dans la tête, aux extrémités, ou dans le fion pourquoi pas, pour durer un peu plus, voire durer jusqu’à ce que vous décidiez vous même d’appuyer sur le bouton « off ». L’éternité à portée de clic, dans une clef USB, le Cloud, le Métavers, ou clonée sur un autre vous, plus grand, plus beau, moins con. Le sablier de Zeus ? Confisqué, envolé, dans le Cloud ou dans le fion également. La science fait des hypothèses, la technoscience fait des promesses. Et Zeus fait la tronche.
Traumas
Nous allons tous mourir un jour. Ce genre de connaissance est de type propositionnel. C’est toujours vrai ou faux. En l’occurrence, ici c’est toujours vrai. Et c’est à Zeus que nous devons ce trauma propositionnel : je vais mourir, et je le sais. Mais il y a pire, le trauma épisodique : je vais mourir, je le sais, et je sais quand. Zeus n’avait pas osé être aussi cruel. Nous oui.
"Ne nous prenons pas au sérieux, il n'y aura aucun survivant", Alphonse Allais
Agrandissement : Illustration 1