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Billet de blog 7 déc. 2022

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Le Banquier central se prend pour Pierre Ménard

On accuse le Banquier central contemporain de relire bêtement la politique monétaire de ses ancêtres pour lutter contre l’inflation. Mais Pierre Ménard le héros de Borges nous apprend que cela ne suffit pas pour en faire une pâle copie.

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Pierre Ménard est ce personnage de Borges qui choisit de réécrire le Quichotte exactement de la même façon que l’original de Cervantes, mais 3 siècles plus tard. Aujourd’hui, le Banquier central choisit aussi de réécrire sa politique monétaire en employant exactement les mêmes termes que ses ancêtres : « il faut remonter les taux d’intérêt directeurs autant que nécessaire afin de freiner l’inflation, et cela même si l’activité économique et l’emploi doivent en pâtir. »

Est – ce une raison suffisante pour accuser le Banquier central de paresse intellectuelle ?

Illustration 1

Non. Pas plus que l’on ne peut accuser Pierre Ménard de pratiquer un copier - coller sec et sans âme du Quichotte de Cervantes.

En vérité, le défi est même plus grand encore pour nos 2 héros.

Borges défend ainsi son poulain Pierre Ménard : « Être au XXième siècle un romancier populaire du XVIIème siècle lui semble une diminution. Être en quelque sorte, Cervantes et arriver au Quichotte lui sembla moins ardu – par conséquent moins intéressant – que continuer à être Pierre Ménard et arriver au Quichotte à travers les expériences des Pierre Menard ». Notre Banquier central aussi semble avoir quelques projets, contrairement aux apparences. Il n’a pas l’ambition du Canard mécanique de Vaucanson, bien au contraire. Et il voit bien davantage de difficultés à reproduire la politique d’antan, en sachant ce qu’il sait aujourd’hui, et ce que les autres savent aussi. En clair, c’est parce que le monde l’attend au tournant, que le Banquier central considère l’exercice de la simple réplique comme le plus difficile.

Il est vrai que le Banquier central ne peut pas faire comme s’il ne savait pas. Il n’a pas l’avantage de l’innocence de son prédécesseur, son horizon des possibles est éclairé des errements passés. Le Banquier central qui propose la même politique s’impose du même coup une exigence particulière. Il sait que sa hausse des taux réveillera de vieux démons, mais il l’impose quand même pensant alors qu’elle n’en sera que plus foudroyante. Borges le dit à sa façon lorsqu’il fait parler son Pierre Ménard : « Il est indiscutable que mon problème est singulièrement plus difficile que celui de Cervantès. Mon complaisant précurseur ne repoussa pas la collaboration du hasard : il composait l’œuvre immortelle un peu à la diable, entrainé par la force d’inertie du langage et de l’invention. Moi, j’ai contracté le mystérieux devoir de reconstituer littéralement son œuvre spontanée ».

En reproduisant le même texte que son prédécesseur, le Banquier central choisit d’ignorer certaines exigences du contemporain. Il s’agit d’un monde plus riche en hypothèses, plus contraint. Les mots sont les mêmes, mais le lecteur a donc changé, il est plus retord, plus agressif encore, il se laisse moins ensorceler par les mots du sorcier. Le passage en force du Banquier central n’en est alors que plus impressionnant. Un exercice auquel se plia aussi Pierre Ménard dans sa réécriture du Quichotte : « Dans son ouvrage, il n’y a ni « gitaneries », ni conquistadors, ni mystiques, ni Philippe II, ni autodafés. Il néglige en proscrit la couleur locale. Ce dédain indique un sentiment nouveau du roman historique. »

En conclusion, notre Banquier central semble relever le même défi que Pierre Ménard. User du seul passé pour traverser tout le contemporain. Les mêmes mots sont supposés produire des effets différents. Comme si le mot d’hier n’était plus le mot d’aujourd’hui : on osera dire que l’inflation n’est plus l’inflation… et ce n’est pas tout à fait faux. L’inflation d’aujourd’hui est une surprise qui ne devait plus arriver, une histoire à dormir debout à laquelle on ne croyait plus, l’inflation était morte et enterrée, et 10 années de politique monétaire ultra – accommodante n’avaient rien pu faire pour la ramener à la vie. Par contre, l’inflation d’hier était un épiphénomène, un épisode récurrent des phases d’expansion économique, la conséquence d’une cause bien connue de tous : le prix montent quand la demande est trop forte ou l’offre trop faible.

Ainsi, l’inflation est devenue l’inflation, et user de la politique monétaire d’antan pour juguler l’inflation contemporaine est donc un sacré défi, presque plus proche du kitsch que de l’anachronisme. « Ceux qui ont insinué que Ménard a consacré sa vie à écrire un Quichotte contemporain ont calomnié sa claire mémoire…. Comme tout homme de bon goût, Ménard avait horreur de ces mascarades inutiles, tout juste bonnes – disait – il – à procurer le plaisir plébéien de l’anachronisme ou (ce qui est pire) à nous ébaudir avec l’idée première que toutes les époques sont semblables ou différentes. »

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