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Billet de blog 8 janv. 2023

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Je me suis bien narré avec ChatGPT

La narratologie n’est pas une maladie. C’est une capacité que nous avons tous nous les humains de nous raconter des trucs, vrais ou faux, intéressants ou débiles, tragiques ou comiques. Mais il semblerait que nous ne soyons plus tout seuls désormais.

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Tout partait pourtant d’une bonne intention. « La technique est faite pour l'homme et l'homme pour le bonheur. Lorsqu'on a rappelé cette double évidence, on a dit l'essentiel », ainsi parlait Gaston Bachelard penseur lucide de l’expérience scientifique.

ChatGPT est fait pour l’homme. Ce pur produit de l’IA n’a pour seule ambition que de nous décharger de tâches ingrates afin que nous puissions aspirer à de plus nobles projets. De la technique au service de l’homme. L’enfer aussi est pavé de bonnes intentions.

Pour ceux qui vivent sur une île déserte ou dans une grotte, je rappelle juste que ChatGPT est ce robot conversationnel qui provoque un véritable effet waouh parmi ses utilisateurs. Certes, vous trouverez toujours quelques irréductibles. Mais dans l’ensemble on est scotché.

Alors puisqu’il semble que les dés soient jetés, qu’il y aura un avant et un après ChatGPT, avez – vous une réaction à chaud ? Ou bien un dernier mot ?

« Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu’ils en chérissent les causes. », Bossuet. C’est vrai qu’on l'a bien cherché. On la voulait tellement cet IA qui pense à notre place, qui discute, écrit, corrige, code, analyse, résume, imagine…Voilà c’est fait. Alors c’est pas maintenant qu’on va se plaindre quand même

« Les plus importantes révolutions scientifiques supposent toutes de détrôner l’arrogance humaine, de la faire descendre de ses convictions antérieures quant à la place centrale que nous occupons dans le cosmos ».  Stephen Jay Gould. Finalement, peut être que ChatGPT va nous remettre à notre place. Nous avions le melon, bien fait pour nous.

« Les conversations de Charles étaient plates comme un trottoir de rue, les idées de tout le monde s’y promenaient », Flaubert et sa Madame Bovary. Il est vrai que nous avons une tendance certaine à parler pour ne rien dire. Les mots que l’on débite sont trop souvent ceux qui débordent du bocal à mouches. Si c’est pour ne rien dire, autant que ChatGPT le fasse pour nous.

« La littérature est allusion… pour l’entendre il faut en être, l’allusion est exclusion », Madame Verdurin. De ce point de vue, ChatGPT serait une forme de bon Samaritain, un genre d’ascenseur social pour ceux qui ne manient pas la langue de Molière comme ceux qui bavent du verbe.

« Les historiens de la littérature ne servent à rien…  ils sont des prolixes muets… ils calculent indéfiniment l’âge du capitaine », Paul Valery. Peut être qu’avec ChatGPT, nos historiens seront mis devant un défi à la hauteur de leurs compétences : « ce poème me retourne les sens, son auteur a le cœur chargé, c’est évident… à moins que je me sois encore fait rouler par ChatGPT ? ». Ceci n’est pas un exercice. Il s’agit d’un vrai test de Turing.  

« Avec orgueil et présomption, comme des enfants nous démontons la montre, enlevons le ressort, en faisons un jouet, et nous nous étonnons que la montre ne fonctionne plus », Tolstoï. Mais quel besoin avions – nous d’aller sonder les tréfonds du langage, d’en extraire le moteur, et d’en faire un jouet ? Ne sais pas. On est comme ça c’est tout.

« Les limites de mon langage sont les limites de mon monde », Wittgenstein. Peut être cette fulgurance du penseur Autrichien met le doigt sur une différence indépassable entre nous et l’automate. Nos mots sont les mots du monde, ceux qu’il impose à nos sens. Alors que les mots de ChatGPT sont ceux du Cratyle de Platon, comme si les choses du monde étaient seulement là pour être recouvertes par les mots qui existent déjà.

« Quand c'est le monde qui vient à nous et non l'inverse, nous ne sommes plus "au monde", nous nous comportons comme les habitants d'un pays de cocagne qui consomment leur monde », Günther Anders. Il est fort probable que ChatGPT nous dispense d’expérience intellectuelle. Pourquoi penser le monde, puisque l’automate le fait pour vous.   

« Le réel ne suffit plus. » Jean – Jacques Schuhl. A vrai dire, il n’a jamais suffi. C’était d’ailleurs la principale motivation de l’imaginaire. Mais ChatGPT se propose d’imaginer à votre place. Que de temps gagné pour nous consacrer à … heu, je sais pas. C’est quoi qu’il reste à faire après l’imaginaire ?    

« Je me sens oisif, desséché lassé, rien, absolument rien d'attrayant à faire, pas d'intérêt dans la vie, pas d'espérance littéraire, scientifique ou morale. L'oisiveté de l'âme est une consomption; elle énerve, use, éteint. Le spleen équivaut à la castration: il stérilise et glace », Henri-Frédéric Amiel. Il est trop tôt pour livrer un diagnostic aussi noir. Ou pas.

« Un homme parle au téléphone derrière une cloison vitrée ; on ne l'entend pas, mais on voit sa mimique sans portée : on se demande pourquoi il vit », Camus dans son mythe de Sisyphe. Sans commentaire.

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