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Billet de blog 8 mai 2023

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« Jamais tu doutes ? »

Non, jamais il ne doute. Le doute est accessoire chez celui qui a du pouvoir. Qu’il s’agisse de pouvoir politique, économique, mamamouchique. Pourquoi douter si on peut décider de la vérité en petit comité ou par décret ?

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Il nous faut dissiper un malentendu. Les gens qui ont une autorité sur les autres n’ont pas plus raison que les autres. Leur autorité ne dit rien sur leur capacité à lever le voile de l’ignorance mieux que les autres. Le pouvoir peut donner l’illusion de faire plier le réel, mais le réel ne plie pas aux injonctions du patron. Le réel n’a pas de N+1.

Le pouvoir n’est donc pas le savoir. Mais le pouvoir s’en moque. Le pouvoir n’a pas le temps de savoir, quelle que soit la nature de ce pouvoir. En effet, l’Homme de pouvoir sait qu’il sera bientôt soumis au tribunal de l’expérience des urnes, ou des assemblées d’actionnaires, ou encore des conseils d’administration. Celui qui a du pouvoir doit donc agir vite.

Alors pourquoi perdre du temps à acquérir de la connaissance, à éprouver ses convictions ? Cela signifierait que l’Homme de pouvoir se risque à l’apprentissage, qu’il progresse par tâtonnements, au jeu des essais – erreurs. Non merci. L’erreur est un droit, peut être, mais c’est surtout devenu un luxe. L’erreur suscite aujourd’hui un agacement incommensurablement plus fort que le dommage causé. Il n’est plus question de se tromper. Et si l’on ne peut plus se tromper, alors le doute n’est plus permis.

Ainsi, l’Homme de pouvoir a pris la décision de ne plus douter. « Le doute, non merci... mais toi si tu veux, tu peux douter ». Il est vrai que le doute est assez bien représenté dans le camps adverse. Sauf que le doute a mauvaise presse depuis quelques temps. On doute mal, on doute trop, comme si le doute raisonnable avait plié bagage sans laisser son 06. On serait même passé du doute radical au doute ridicule. Du sceptique indécrottable au complotiste indécidable. De Pyrrhon au p’tit con.

Et pourtant et pourtant, il suffirait au moins de faire semblant. Il suffirait que l’Homme de pouvoir donne au moins l’illusion que d’écouter ceux qui n’ont à rien à dire. Quitte à les enfumer à la fin, ils ont l’habitude. Il suffirait que l’Homme de pouvoir fasse preuve de scepticisme à l’intention d’autrui, comme disait Marcel Conche :

« Le scepticisme à l’intention d’autrui, cela veut dire d’abord que je ne suis pas sceptique. Je suis tout à fait assuré de la vérité de ce que je dis. Mais ce n’est pas le cas de toute le monde ; alors je suis sceptique pour laisser une porte de sortie à ceux qui ne voient pas les choses comme moi. Parce que vivre dans l’illusion les rend heureux, pourquoi pas ? Cela ne me gène pas du tout… »

Mais même cela, il ne semble plus que cela soit à l’ordre du jour. L’Homme de pouvoir ne feint même plus le scepticisme à l’intention d’autrui. Il ne fait plus semblant de douter avec lui. Il n’a même plus recours à la mauvaise foi ou au mensonge. Comme si l’Homme sans pouvoir se retrouvait finalement dépourvu de la faculté même de se faire enfumer par l’Homme de pouvoir.  

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