« Vous me connaissez mal : la même ardeur me brûle, et le désir s'accroît quand l'effet se recule… », Corneille. Il faut probablement se trouver dans une certaine disposition d’esprit, afin d’entendre les fesses plutôt que l’effet se dans la phrase précitée. Néanmoins, une fois l’effort grivois convoqué, on ne peut plus s’empêcher d’apprécier la rime autrement que celle que fut l’intention initiale du dramaturge. Le recul devient alors agréable, quoique le plaisir ne dure pas éternellement.
Mais le recul n'est pas un concept qui s'exporte facilement. Le recul en termes d'acquis sociaux par exemple ne semble pas motiver les mêmes sens que ceux éprouvés à la relecture en kakemphaton des vers de Corneille.
Un éloge du recul est – il possible ?
Retraite, santé, chômage, tout s’effiloche. Fini la bamboche ! seniors, malades, fainéants, reculez s’il-vous plait. Un recul de vos acquis sociaux est requis afin de nous protéger tous contre un futur hostile. Fin de la gabegie donc, récitez après moi : « je ne gobergerai plus avec mes amis autour du triclinium, je ne regarderai plus les autres travailler par la fenêtre, je me sortirai enfin les doigts du c.. afin d’éviter la constipation sociale».
La question est clivante. La réponse n’est pas dans cet article. Ici, on ne se prononce pas sur l’injonction au recul du gouvernement, ni sur la foule frondeuse gouvernée. On s’interroge sur la notion de recul. Le recul, dans l’absolu, c’est bien, ou bien ?
Chômage, santé, retraite : moins, moins, moins. Le planificateur bienveillant semble obnubilé par une logique du moins. La foule en ignition ne comprend pas cette obstination du gouvernant à lui soustraire ce qu’il lui ajouta un jour. Pour sa défense, l’air du temps et l’art contemporain sont aussi dans cette tendance - là : le moins. L’air du temps déboulonne les gaspilleurs en tout genre (ressources non renouvelables, produits de consommation) ; et l’art contemporain fait l’éloge de la soustraction (Jean Baptiste Farkas). Moins serait donc mieux que plus. Pourquoi pas.
« Donner c’est donner, et reprendre c’est voler ». A priori, les mots font mouche, et récusent toute injonction gouvernementale. En gros, « Touches pas à mes acquis sociaux ! », un genre de 49.3 à l’envers, du gouverné au gouvernant. Mais, il existe un contre - adage : « bien mal acquis ne profite jamais ». L’idée serait que les acquis sociaux reposent sur des promesses en bois financées par des bouts de ficelle des années durant par les différents gouvernements. A bout de souffle mais pas à court d’imagination, les autorités nous auraient même fait gober qu’il existait de l’argent magique, sortant du chapeau du Banquier central, et mis à disposition du gouvernant en échange de dette à dudulle.
« Reculer pour mieux sauter ». Pas besoin d’éclairer l’adage, tout le monde a compris l’idée. Dans le cas qui nous intéresse, un recul sur les acquis sociaux serait – il alors le prémisse d’un progrès plus grand à venir ? A priori non, le recul proposé par le planificateur bienveillant n’anticipe pas de progrès, mais chercher à nous éviter le bourbier. Mais pourquoi pas. Peut être le recul dont on parle ici serait une prise d’élan salutaire, tel celui du sauteur en hauteur ou en longueur, afin de passer par-dessus l’obstacle. On a quand même un problème avec cet adage. C’est qu’il nous demande de reculer dans un premier temps, mais rien ne nous assure que c’est pour mieux sauter dans un second temps. Imaginons qu’on ne recule pas pour mieux sauter, mais pour fuir. Un genre de recul exubérant. Pourquoi pas après tout. C’est une stratégie comme une autre. Il ne s’agit pas d’un recul couillu, mais d’un recul couard.
Et puis il y a bien évidemment le recul de l’Homme qui pense, à priori un recul plutôt intéressant. Il peut s’agir du recul du philosophe qui choisit de se poser sur un banc pour voir le monde autrement, de faire un pas de côté comme dans l’An 1. Il peut s’agir du recul du théoricien qui s’impose de voir les choses de tout en bas, ou de tout en haut, mais de loin afin de tout remettre en perspective. Il peut s’agir enfin du recul de l’Homo canapus / bordelus qui pose son smartphone et sa bière, et décide de penser un peu avant de beugler beaucoup. Ces reculs là sont évidemment plutôt bien connotés. Mais il ne semble pas qu’ils soient ici convoqués. En effet, le recul dont il est question n’est pas vraiment une invitation du gouvernant à la réflexion du gouverné.
Terminons par deux anagrammes du mot recul. Récréatif, et parfois instructif. Il y a lucre, qui signifie gain, avantage, profit tiré d'une activité quelconque. Cet anagramme apporte donc une touche plutôt positive à la notion de recul. Mais il y a aussi l’anagramme cruel, qui produit tout l’effet inverse. Inutile de faire un dessin.
« Les concessions sont les marches vers l’échafaud », Nicolás Gómez Dávila.