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Billet de blog 13 mars 2024

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Les crottes de mouches de la finance

La finance accorde un statut exubérant à des entités que personne n’a jamais vues, ne verra jamais, mais qui expliquent tout. Les hausses éternelles des marchés, comme les fins du monde économique. Un point de vue que ne partage pas forcément le philosophe des sciences

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La finance joue des coudes. Elle aussi voudrait se faire science. Le jeu de l’imitation ayant fait ses preuves dans bien des domaines, une stratégie efficace consiste à alors à faire « comme si ». Comme si la finance était capable de comprendre, de rationnaliser, et pourquoi pas d’anticiper. L’inexplicable est réhaussé d’un cran, il devient inexpliqué. Jusqu’à ce que l’on trouve la pièce manquante pour terminer l’édifice théorique. Et lorsque cette pièce n’existe pas, alors on l’invente.

Mais au fait, on parle de quoi au juste ? De quelles variables imaginées s’agit – il ? On les appelle les primes. Prime de risque action, prime de risque crédit, prime de risque de change, prime de risque obligataire (prime de terme)… Rapport à l’argent. Il s’agit de compensations qui seraient exigées par l’homo economicus malin afin de le dédommager contre un risque qui pourrait altérer son bien être, le couvrir contre mauvaise fortune en quelque sorte, une forme d’assurance que prendrait tout gars prévoyant.

Et ces primes seraient d’une efficacité redoutable. Toujours là quand on a besoin d’elles. Par exemple lorsque le réel de la finance nous agresse avec des faits incompréhensibles. De la bulle au Krach, de l’exubérance au « sauve qui peut ». La prime intervient. Si les marchés baissent « trop », on dira que c’est la faute à la prime  : l’investisseur serait devenu trop exigeant. Si les marchés montent « trop », idem, on dira aussi que c’est la faute à la prime : l’investisseur serait trop complaisant. Pratique. Mais douteux.

Car jamais personne n’a vu ces primes dans la nature. Et pour cause, la prime n’existe nulle part ailleurs que dans la cucurbite du chercheur. Et si l’on arrive à dire quelque chose dessus, c’est au prix d’un formalisme pédant. Cette prime est déduite du modèle théorique retenu par le chercheur. Sujet d’un intérêt moyen pour le pékin économicus qui a déjà bien à faire avec le réel. Sauf que ces variables imaginaires sont utilisées sans complexe par la recherche académique, la finance professionnelle, et mêmes les autorités monétaires, pour justifier tout ou partie des mouvements de marchés, de leur expertises, produits, ou politiques menées.

Quel statut faut – il accorder à ces variables de la finance que personne n’a jamais vues, ni ne verra jamais ? La philosophie des sciences propose quelques éléments de réponse. Le bon sens aussi. 

Réalistes vs anti - réalistes

Le statut des variables inobservables est un sujet clivant en philosophie des sciences. Le financier de type réaliste proposera que même si une variable de son édifice théorique est inobservable, les indices en faveur de son existence sont tellement nombreux qu’il est raisonnable d’en inférer l’existence. Autrement dit, ce serait bien dommage qu’un si bel édifice soit finalement inutile.

A l’opposé, le financier anti – réaliste ne sera jamais convaincu sans avoir vu de ses propres yeux. Il établira d’ailleurs une subtile nuance entre les inobservables, grâce à l’argument des crottes de mouches (Bas Van Frassen philosophe anti - réaliste utilise plutôt les bruits de pas de la souris comme argument, The Scientific Image, 1980). La présence de telles crottes au plafond serait un indice suffisant pour postuler l’existence d’une mouche, même si cette dernière n’est plus là et donc n’est plus observable. Par contre, la présence de mouvements exubérants des marchés sur l’écran de l’investisseur ne sera jamais un indice suffisant pour postuler l’existence d’une prime, car on ne pourra jamais en croiser une à l’œil nu.

En pratique, les philosophes des sciences n’ont que faire de la prime. Et en réalité, les scientifiques n’ont que faire de la philosophie des sciences. « La philosophie des sciences est aussi utile aux scientifiques que l’ornithologie l’est aux oiseaux », Richard Feynman.

Un bémol, cela ne signifie pas que les variables inobservables ne sont pas digne d’intérêt. La plus connue à ce jour est (était) le boson de Higgs, la fameuse particule de Dieu qui sauva le modèle standard de la physique en 2012. Une particule élémentaire dont l’existence fut postulée conceptuellement, avant que d’être prouvée expérimentalement. Hélas, on ne peut pas être aussi ambitieux pour la prime. Son inobservabilité n’est pas un problème de lunette, mais d’inexistence.  

La finance accorde donc un statut qui peut paraitre exubérant à des variables inobservables. Des variables dont l’existence ne pourra jamais être attestée, ni à l’œil nu, ni à l’aide d’un collisionneur de particules. Et pourtant des variables qui semblent nécessaires pour faire tenir l’édifice théorique. L’antiréaliste de la finance restera critique, avançant que même s’il s’agit du moins mauvais des modèles, cela ne suffit pas pour en faire le vrai modèle, celui qui justifie l’existence d’une prime. Le réaliste de la finance n’en démordra pas, arguant que l’existence d’une prime est la seule manière de sauver non pas les phénomènes, mais l’Homo economicus d’irrationnalité. Ainsi naquit le terme de prime dans le langage de la finance.

La finance aurait dû se méfier, se rappeler André Bretton par exemple : « le langage a été donné à l’homme pour qu’il en fasse un usage surréaliste », Manifeste du surréalisme, 1024.

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