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Billet de blog 14 février 2024

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Quelques questions qui turlupinent l’homo economicus

Quelles sont les 3 douleurs primaires ? L’inflation est – elle une idée corrompue ? La politique monétaire d’André Breton est – elle efficace ? Les raisins de la dette sont – ils trop verts ? Le temps qu’il fait a-t-il le taux qu’il faut ? Le petit financier est – il un plouc ou un esthète ? IA : fallait - pas l’inviter ?

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Quelles sont les 3 douleurs primaires ?

Quantophranie, futilitarisme, cingulotomie. Même principe que pour les 3 couleurs primaires. Vous mélangez ces 3 douleurs et vous pouvez reproduire toute la palette des douleurs existentielles de l’homo economicus contemporain. La quantophranie, cette sale manie du nombre, et bientôt du bit. Comme une étiquette sur nos têtes, et un algorithme dans nos têtes. Pensées émasculées ou neurones eunuques, la sentence est la même. Nous voilà murs pour un métavers peuplé de têtes de bits. Deuxième douleur primaire, le futilitarisme, point de fuite d’un utilitarisme défiguré. De la valeur d’usage, à la valeur d’échange, jusqu’à la valeur du vide. Homo festivus de type économicus pratique un onanisme agressif mais insatiable en termes de consommation. Un être inachevé qui ne se réalise pas inachevable. La guigne. Enfin, troisième douleur primaire, la cingulotomie. Genre de lobotomie qui vous prive du sentiment de douleur, mais pas de l’intention de la donner. Très efficace pour le marchepied économique, où comment s’élever un peu en marchant sur son voisin. A l’excès, ce type de comportement pourrait même susciter une certaine forme de jouissance scopique, du dominant au dominé. A la fin, une fois mélangé ces trois douleurs primaires on obtient un spectre de douleurs d’une richesse effroyable, mais très utile pour décrire les faits du contemporain.

L’inflation est – elle une idée corrompue ?

Oui. Une idée corrompue c’est quand on part d’une idée de départ, et qu’on la pervertit pour en faire une idée qui dure. L’inflation était au départ un banal choc d’offre (pénurie de biens utiles ou pas) ou un choc de demande (politiques du quoi qu’il en coûte rien). Et puis l’inflation a duré, au-delà du « transitoire » annoncé par les Banques centrales. La faute aux salaires exubérants ? La faute aux politiques extravagantes ? La faute à la Chine, à Poutine ? La faute aux petits hommes verts ? Oui, probablement un peu de tout ça. Et peut – être aussi un tout petit peu quand même la faute à l’inflation Kaleckienne ? L’inflation entretenue par l’entreprise surfant sur la vague des prix, comme un écho emporté dans son élan opportuniste : cf coût du caddie rempli avant vs après. L’occasion fait le patron larron. Et l’on s’étonne que les marges des entreprises se maintiennent sur un plateau, refusant de souffrir des salaires qui les pincent. L’inflation est donc devenue une idée corrompue, c’est-à-dire un mal entretenu au-delà du naturel, du raisonnable, du juste. Tous les termes sont possibles.  

La politique monétaire d’André Breton est – elle efficace ?

Oui, mais pour autre chose que ce à quoi elle fut destinée. Pas pour sauver le monde, mais pour sauver nos âmes en quelques sorte. Le surréalisme est la meilleure chose qui soit arrivée à l’art au cours du siècle dernier. Pas mieux pour faire dégonfler le melon de l’artiste en rut. Mais qui aurait cru que le surréalisme trouve matière à réenchanter la politique monétaire ? Nous avons vécu cette période exaltée où tout fut permis aux grands argentiers. On appela cela la politique non – conventionnelle, ultra – accommodante, l’argent magique, open - bar à la Banque centrale afin de financer le nécessaire, l’accessoire, et le tout - venant. On ne saura jamais ce qu’il serait advenu sans ce pas de côté surréaliste. Mais on s’en fout. Ce qui compte c’est ce qui a été vécu. En ce sens la politique fut efficace puisqu’elle permit de vivre un moment suspendu. Plutôt rare de nos jours. Précision. Le manifeste du surréalisme ne dit pas qu’il faut faire n’importe quoi. Il propose de faire tomber les cloisons, afin de dégager l’horizon.

Les raisins de la dette étaient – ils trop verts ?

On s’en moque. De toute façon, personne n’avait l’intention de les ramasser. La Fontaine extralucide. D’après la fable, lorsqu’on dit que les raisins sont trop verts pour être ramassés, on feint notre incapacité à les ramasser. Pour la dette c’est pareil. L’argument des raisins trop verts serait l’argument des taux « trop bas » pour « ramasser la dette ». En clair, pourquoi aurions – nous dû cesser de nous endetter alors que les taux étaient si bas. Au contraire, bamboche ! De toute façon, taux trop bas ou pas, la fin de l’endettement semblait récusée d’office, socialement impossible à gober. Je n’ai aucune idée du niveau de dette (sur PIB) à ne pas dépasser. La théorie non plus. Elle ne se prononce pas sur l’insoutenabilité d’une dette, tout simplement parce qu’elle ne peut pas prévoir l’avenir. La théorie dit juste qu’à ce rythme, la dette continuera de monter. Mais du rythme elle ne peut rien dire de certain. En pratique, la dette devient insoutenable dans un seul cas bien précis : le bon vouloir du bailleur de fond. Lui seul décide si vous êtes insolvable ou pas. Il peut avoir tort, il peut avoir raison. Ce n’est pas le problème, ce n’est pas votre problème. Tant qu’il prête, vous êtes solvable.

Le temps qu’il fait a-t-il le taux qu’il faut ?

Non. Le taux qu’il faut est un taux socialement responsable. Un taux suffisamment bas pour rehausser la valeur présente des générations futures…  C’est peut - être un langage indigeste, mais c’est comme cela que se parlent les gens qui décident de ce qu’il faut faire ou ne pas faire. Là maintenant ou demain peut – être. Ils calculent parce qu’ils savent calculer. Et leur calcul préféré c’est d’actualiser : je fais la liste de tous les possibles, et je leur donne un prix. Or, il faut savoir qu’actualiser les possibles est la plus grande arnaque intellectuelle de la finance théorique. La physique, la logique, ont compris cela depuis bien longtemps. On ne peut pas suspendre sur un étendoir tous les cas possibles, puisque cette liste est infinie. Mais admettons. Nous avons un autre problème. Le taux socialement responsable n’a aucune raison économique d’être égal au taux du marché. Manque de bol, le taux de marché est bien plus élevé que le taux socialement responsable. Des prémisses découlent la conclusion inaudible : « trop tôt pour sauver la planète, on va attendre un peu ».

Le petit financier est-il un plouc ou un esthète ?

Il fut un temps où l’on parla de ploucs devenus bourgeois, c’était au lendemain de la Révolution française. Avant qu’un certain romantisme finisse par regretter les bonnes manières du temps d’avant, celui d’un esthétisme délicieusement ridicule. Sommes – nous dans le même cas de figure aujourd’hui en finance ? Le plouc a-t-il pris le pouvoir sur l’esthète ? Pour cela, encore eut – il - fallu que le petit financier ait commencé par être un esthète, afin qu’éventuellement il devint un plouc. Je n’ai pas la réponse à cette question. (j’étais pas né). Certaines mauvaises langues disent qu’au vu des informations dont nous disposons, il nous est impossible d’affirmer que le petit financier n’ait jamais été autre chose qu’un plouc. Un peu excessif, disent des langues moins pendues. Peut – être le petit financier a-t-il un jour fait preuve d’un certain esthétisme, ou croyait – il en faire preuve. Par exemple, lorsqu’il usait d’outils narratifs agréables à l’écoute ou à l’égo, mais d’une inefficacité confondante en termes de performances. Autre exemple plus contemporain, lorsqu’il se pare d’ornements académiques pour vendre une nouvelle soupe de facteurs de risques ou éthiquement corrects, sans aucune mention des effets indésirables en cas d’abus. De toute façon, ce n’est pas son problème. Car si la finance se trouve moche, il ne semble pas qu’elle eut jamais souffert d’un quelconque complexe.

IA : fallait - pas l’inviter ?

Qu’importe, elle ne nous a pas demandé notre avis. Elle s’est invitée toute seule, avec ses gros sabots d’algos. Tant pis tant mieux, de toute façon c’est déjà là. Pour l’Homo economicus, l’IA a d’abord un goût amer. Car dans « destruction – créatrice » de Schumpeter, tout le monde aura remarqué qu’il y a d’abord « destruction ». Malheur aux fonctions à faible valeur ajoutée. Mais on n’avait rien vu. L’IA nous a pris par derrière. Elle s’est attaquée direct à l’Everest du genre humain : le langage. A sa décharge l’IA nous avait prévenus. Elle avait déjà réglé son compte à l’image et au son. Tout ça pour dire qu’à priori, ça fait potentiellement beaucoup d’emploi détruits. Et donc on espère beaucoup d’emplois crées. Schumpeter a du boulot. Quel sera le prix à payer pour ce nouveau pas du progrès ? Le jeu en vaudra t’il la chandelle ? L’IA sera-t-elle la condition nécessaire au réveil tant attendu de la productivité du travail ? L’élévation ultime de notre bien être, c’est à dire du PIB par habitant en langage économique ? Cornucopanisme, es – tu là ? De toute façon, là ou pas, I.A. pas le choix. Elle a décidé pour nous. Se profile alors une révolution juridique inattendue : du droit à la paresse, au devoir de paresse.

« Le vide économique c’est du plein rempli de rien. Toujours mieux que le néant économique, du rien rempli de vide. Il semblerait que la monade de l’Homo economicus hésite entre les deux mondes, superposée peut - être, ou susperdue »

Physique merdique de l’Homo economicus

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