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Le pofigisme serait une forme de « résignation joyeuse, désespérée face à ce qui advient ». Une attitude typique de l’Homme russe, si l’on en croit Sylvain Tesson dans « S’abandonner à vivre ». Le monde est si absurde et tellement imprévisible, pourquoi s’agiter en vain ? Le pofigiste serait cet Homme qui s’accommode de tout, et vit plutôt en Russie.
Mouais. Il est aussi possible que cette histoire de pofigisme ne soit qu’une vaste fumisterie. Après tout, des 3 frères Karamasov, aucun ne semble habité par cette forme d’apathie hébétée. Pas même le 4ème frère Smerdiakov, fils illégitime, qui pourtant n’était pas loin de faire l’affaire.
Mais admettons, et assumons le cliché, juste pour voir.
Si l’Homme russe est ainsi formaté, peut être alors doit – on se poser quelques questions quant à l’efficacité des sanctions économiques occidentales imposées à la Russie. Peut - être ces sanctions n’auront pas l’effet coercitif escompté. Il se pourrait même que ce qui ne « tue » pas rende plus fort.
Ce pofigisme russe sèmerait – il alors le doute chez l’Occidental ?
Il faut dire que l’Homme de l’Est a longuement pu travailler son sujet depuis plus d’un siècle. Si le pofigisme doit l’essentiel de son œuvre à l’ère soviétique, la mélancolie Poutinienne (25 ans déjà) n’est pas en reste. Entre les deux, une parenthèse sauvage de libéralisme débridé (1992 – 1998), invitant l’Homo economicus à faire le grand saut « du zoo à la jungle » pour paraphraser le cinéaste Miloš Forman.
Actes manqués
Pourtant, la Russie aurait pu. Elle fut même présentée jadis comme l’une des 4 économies émergentes majeures qui finiraient par damner le pion aux économies dites développées. Il s’agissait des fameux BRIC : Brésil, Russie, Inde, et Chine (2001). Mais aujourd’hui, la Russie est probablement celle qui a le plus déçu, un genre de cancre des BRIC. Tous les indicateurs qui vendaient du rêve ont raté leur cible : croissance économique, PIB par habitant, investissement productif, qualité de vie, inégalités, libertés… Certes, nombre d’économies occidentales ne doivent pas trop la ramener sur le sujet.
Pire encore, la Russie aurait dû. Mais elle fut victime de la fameuse malédiction des ressources naturelles. Toute rente tombée du ciel motive une politique d’investissement pantouflarde. La Russie n’a pas échappé à la règle. Les ressources naturelles ont agi comme « la plaie et le couteau » de Baudelaire. Seul motif de réjouissance, les finances publiques directement reliées aux hydrocarbures locaux, et faisant pâlir de jalousie les meilleures économies occidentales avec un ratio de dette sur PIB de seulement 15 %.
Malgré tous ces actes manqués, l’Homme russe n’a pas bronché ou si peu. Certes, il est fort probable que de broncher il ne fut pas réellement permis. Mais dans l’ensemble, il ne semble pas que les passions tristes l’aient emporté. À la place, on eut plutôt droit à une forme de douce torpeur de l’Homo œconomicus russe, quelque chose qui hésite entre la résignation et la résilience.
Le pofigisme de l’Homme russe a donc l’air d’être une affaire sérieuse. À tel point qu’il semble exclu d’anticiper une paralysie ou une asphyxie de l’économie russe à court terme, malgré la longue liste de sanctions.
Le pari de l'hypoxie
Peut - être alors les sanctions occidentales ont une autre ambition, ou plutôt un autre horizon ? Un horizon qui dépasse l’urgence Ukrainienne, mais leur permettrait de « mordre » l’économie russe. Avec pour objectif final : l’hypoxie financière, la dysthanasie économique de la Russie ; bref autant de termes médicaux signifiant la lente agonie de la « bête », jusqu’à la mise à l’arrêt.
Concrètement, le PIB potentiel de l’économie finirait par s’écrouler sur lui-même, accusant de plus en plus de retard en termes d’investissement, de nouvelles technologies, de connaissances, de savoir – faire, l’avenir prendrait ses distances. Un scénario d’autant plus dramatique que la croissance économique russe ne repose plus que sur la seule contribution du progrès technique (Document de travail de la Banque Mondiale), alors que les deux autres moteurs de l’économie sont grippés depuis bien longtemps : la force de travail et le stock de capital productif. Certes, la Russie n’est pas la seule dans ce cas de figure, mais les maux y sont plus prononcés, et les sanctions économiques en alourdiraient la charge.
L’Histoire des conflits nous apprend effectivement que les sanctions économiques ne font jamais plier l’adversaire, mais suffisent à la distancer. Dans ce scénario, le pofigisme serait alors sérieusement mis à l’épreuve. Privé d’horizon économique, technologique, isolé du progrès, l’Homme russe ne serait – il pas alors tenté par le doute ? La suite dépendrait de la réaction du pouvoir en place. D’après les économistes Daron Acemoglu et James Robinson s’interrogeant sur la ligne de crête à ne pas franchir, l’autorité pourrait alors incitée à modifier ses plans, voire à faire miroiter un zest de vraie démocratie si la tension devenait insupportable. On en-est pas là.
Une vaste fumisterie ?
Evidemment, il est aussi possible que le pofigisme russe ne soit que du vent. La science ne s’est jamais penchée sur le sujet sérieusement, mais il ne semble pas qu’elle ait identifié de gêne ou de corrélat neuronaux pofigiste chez l’homme russe. Même du côté russe, on reste muet sur le sujet ; toujours pas d’affaire Lyssenko donc.
Le politique non plus, ne plaide pas pour l’existence d’un pofigisme russe. En effet, théoriquement le pofigiste est abstentionniste, résigné, désenchanté, or il ne semble pas que le russe se distingue plus que le Français en la matière.
Enfin, pas de trace non plus d’un pofigisme dans les marchés financiers, qui aurait pris la forme d’une certaine indifférence de l’investisseur russe face au temps qui court ou à l’incertitude. Non, les taux d’intérêt et les primes de risque réclamées par l’investisseur russe ne semblent pas dénoter relativement aux investisseurs du reste du monde.
Le pofigisme est – il ou n’est-il pas ?
Difficile de prouver l’invisible. Vu d’Occident, on n’évitera pas les clichés : « l’Homme russe voit le verre à moitié plein, même quand il est vide ». Le pofigisme, cette capacité de l’Homme russe à vivre l’échec de manière aussi désinvolte, plutôt qu’être animé par un sentiment de révolte, semble incompréhensible. Et pour cause, impossible de le ranger dans une case : ni rationnel, ni révolté, ni passionné. Le pofigisme ne se loge dans aucune des 3 parties de l’âme telles que les concevaient Platon (La République – Livre IV).
Le mystère reste entier.