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Billet de blog 21 juin 2024

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L'effraie

La fenêtre d’Overton désormais grande ouverte, l’effraie s’invite dans l’isoloir, vampirisant nos âmes mortes à vendre au plus offrant. La chouette Tchichikof.

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Illustration 1

« Dans un moment comme celui – ci, c’est le feu de l’ironie qu’il nous faut, pas la force de l’argument », Frederick Douglas

Cela fait bien longtemps que les preuves par l’absurde ne font plus plier personne. Et pour cause, le dogme et le ressentiment sont imperméables à la raison pure. Alors inutile d’user du modus ponens ou de syllogismes aristotéliciens, les raisonnements captieux font bien plus de fidèles.

On ne prouve plus, on éprouve. De la peur, de l’hystérie, des voix, des sons, des urnes. Le monde devient hostile, ses habitants à la dérive. Nous sommes à la lisière d’une hallucination collective et de l'hyper-réalité anxiogène. Platonicien et stoïciens se renvoient la balle : « qu’est ce qui nous arrive ? » vs « pourquoi en sommes – nous arrivés là ? ».  

Et c’est alors que se produit l’évènement.

« Vient cet appel qui se rapproche et se retire, on jurerait une lueur à travers bois, ou bien les ombres qui tournoient, dit-on, dans les enfers. Mais ce n’est que l’oiseau nommé l’effraie, qui nous appelle au fond de ces bois de banlieue. Et déjà notre odeur est celle de la pourriture au petit jour, déjà sous notre peau si chaude perce l’os, tandis que sombrent les étoiles au coin des rues. », Philippe Jaccottet, l’effraie, 1953 – p.9

L’effraie est une chouette, aussi nommée Dame blanche, chouette des clochers, Tyto alba, qui n’a jamais laissé personne indifférent. Hier encore considérée comme un oiseau de mauvaise augure…

« Elle pousse différents sons aigres, tous si désagréables, que cela, joint à l'idée du voisinage des cimetières et des églises, et encore à l'obscurité de la nuit, inspire de l'horreur et de la crainte aux enfants, aux femmes, et même aux hommes soumis aux mêmes préjugés et qui croient aux revenants, aux sorciers, aux augures : ils regardent l'effraie comme l'oiseau funèbre, le messager de la mort ; ils croient que quand elle se fixe sur une maison, et qu'elle y fait retentir une voix différente de ses cris ordinaires, c'est pour appeler quelqu'un au cimetière. », Histoire naturelle des Oiseaux, Buffon, 1770-1783

Aujourd’hui, l’effraie se fond dans la masse des rapaces, et ne tisonne plus les âmes. « Les chouettes effraies détestent les squatters. Il arrive que des pigeons qui nichent avant elles viennent s’installer dans leur abri. Elles ont vite fait de les déloger et de récupérer leur maison…. Elles avalent entièrement leur proie, sans les dépecer et rejettent des boulettes compactes. »

Désormais, la dame blanche ne fait plus peur à personne, contrairement au Moyen-âge où elle était clouée sur les portes des granges pour conjurer le mauvais sort. Au contraire, l’effraie rassure, le « peigne » sur les premières plumes de ses ailes se dessinant comme une série de pointes rigides, lui assure le vol le plus silencieux de tous les oiseaux de la planète. La chouette glisse dans l’air du temps, apaisant nos sourdes pensées des préjugés hier inaudibles. Le destin des âmes mortes, celle du génie russe Gogol dont le héros Tchichikof cherchait à faire quelque profit en les vendant au plus offrant.  

En attendant, il reste encore un peu d’ombre avant l’obscurité. Et tant qu’il y a de l’ombre, il y a de l’ambre, brin de sagesse, ou bruit de la pensée. 

« Nous voudrions garder la pureté,

Le mal eut – il plus de réalité

Nous voudrions ne pas porter de haine,

Bien que l’orage étourdisse les graines

Qui sait combien les graines sont légères,

Redouterait d’adorer le tonnerre »

Philippe Jaccottet, l’effraie, 1953 – p.47

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