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Billet de blog 21 nov. 2021

Le droit de se taire

Pour une raison inconnue, le droit de se taire n’a jamais suscité le même engouement que la liberté d’expression. On abuse pas du droit de se taire, loin s’en faut. Alors que la liberté d’expression fait salle comble. Jamais dans l’histoire de l’humanité nous n’avons été en capacité de produire autant d’âneries à la minute. L’occasion était trop belle.

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Pour une raison inconnue, le droit de se taire n’a jamais suscité le même engouement que la liberté d’expression. On abuse pas du droit de se taire, loin s’en faut. Alors que la liberté d’expression fait salle comble, et c’est tant mieux. Mais pourquoi donc se tait-on si peu ? Après tout, personne ne nous oblige à donner notre avis sur tout. Il s’agit d’un droit, pas d’un devoir.

« Il a demandé leur avis à des tas de gens ravis, ravis de donner leur avis sur la vie », Alain Souchon.

On peut comprendre que certains éprouvent le besoin de beugler parler, afin de savoir quoi penser. Dans le même genre, Julien Green nous avoue qu’il « écrit ses romans pour savoir ce qu’il y a dedans ». On peut aussi comprendre que certains aient la hantise de la liberté négative, cette liberté en droit mais pas en fait : « j’ai le droit de parler, mais on m’a confiné ! » Mais quand même, ce flux incessant de mots, d’opinions, d’idées, venus de toutes parts, mérite t’il toute l’attention que l’on semble lui accorder ? 

On peut tenter de répondre à cette question, d’abord par une nuance. Il existe une différence subtile entre le bruit de fond et le brouhaha.

Le bruit de fond peut être l’écho d’une colère qui gronde, où la condition à l’émergence d’une idée féconde. Mais le brouhaha est bien moins ambitieux, et n’accouchera d’aucune révolution idéologique ou scientifique. Pour le dire très crûment, le brouhaha semble plus proche de sauvages beuglant que de sages discutant. Personne d’autre que Montesquieu ne semble avoir mieux saisi la nuance entre le bruit de fond et le brouhaha : « C’est le propre de la conversation d’être contagieuse lorsqu’elle ne vise pas à jeter l’autre à terre, mais à penser différemment pour parvenir à penser de même ».

Certes il peut être tentant de couvrir le brouhaha par une musique douce, ce qui revient à tenter une discussion constructive entre le sauvage et le sage. Mais le plus souvent le brouhaha est trop fort, et la musique ne couvre rien du tout : « la fugue de Bach n’était pas en mesure de résister aux marteaux piqueurs et aux voitures, ce furent au contraire eux qui s’approprièrent la fugue… », Milan Kundera, L’immortalité. Autrement dit la discussion entre les deux parties finit le plus souvent en chienlit.

Mais alors que penser de toutes ces pensées, idées, ou opinons qui nous parviennent ? A-t-on affaire à un bruit de fond ou un brouhaha ? Avantage au brouhaha.

Les idébiles

Jadis, on avait tellement peu d’idées que lorsqu’on en trouvait une, on se disait qu’elle était bonne. Un peu comme ce chercheur d’or du dimanche qui trouve enfin une pépite, heu finalement un caillou. Aujourd’hui, il semble que l’on soit tombé dans l’excès inverse. Nous produisons une quantité hallucinante d’idées, d’opinions, de pensées. Nous « pensons » davantage car nous disposons d’une quantité d’information exubérante : on parle d’obésité informationnelle.

Le problème, c’est que cette quantité d’idées ne dit rien sur la qualité des idées. Il ne suffit pas de mettre davantage de pièces dans la machine pour obtenir davantage de bonnes idées, même si le monde de la recherche fonctionne aujourd’hui sur ce mode là.

Et lorsque le nombre d’idées augmente, mais que le nombre de bonnes idées ne suit pas, fatalement le nombre de mauvaises idées connait une croissance exponentielle et finit par tout emporter sur son passage. On parle alors d’idées débiles, où idébiles. Cette idée de conjoindre les extrêmes de idées et débiles pour produire idébiles n’est pas anodin. En effet, il se trouve que les idébiles bornent deux types de personnages, eux aussi aux extrêmes : ceux qui ne savent pas assez (benêts), et ceux qui savent trop (complotistes). Nul jugement dans ces propos, juste une tentative de mettre le curseur au bon endroit entre le savoir juste et le juste savoir.

Ceux qui ne savent pas assez font avec ce qu’ils ont pour comprendre le réel. Lorsque les choses ne se déroulent pas comme ils l’espèrent, ils peuvent avoir tendance à mettre du mystère là où il n’y en a pas, usant parfois de sacrifices pour conjurer le mauvais sort. Ceux qui en savent trop on tendance à mettre du sens là où il n’y en a pas, à faire parler les apparences même lorsqu’elles n’ont rien à dire, à regarder par le trou de la serrure alors qu’il n’y a pas de porte.  

Celui qui sait trop est buté, impossible de le convaincre qu’il en dit trop. Celui qui ne sait pas assez est têtu, impossible de le convaincre qu’il y croit trop. Ils ne sont finalement pas si différents puisque tous deux refusent de voir ce qu’ils regardent, d’entendre ce qu’ils écoutent. Les deux pensent que le royaume de la contingence n’existe pas, et que nous sommes dans un archipel de « parce que ».

Finalement, buté et têtu appartiennent à la même espèce, un genre de butêtu, les deux faces d’une même pièce : preuve que le revers de la médaille, c’est aussi le revers de la médaille. Petit avantage pour le têtu quand même, en effet le benêt bénéficie de la présomption d’ « innocence ». Alors que le buté, le complotiste, celui qui en sait trop, est pris en flagrant délit d’abduction (technique de raisonnement foireuse prouvant une vérité générale à l’aide d’un cas particulier).

Traité de bave et d’éternité

Ainsi s’achève notre quête. Nous cherchions pourquoi le droit de se taire ne remportait pas les mêmes suffrages que la liberté d’expression. Il semblerait que deux types de personnages soient à l’origine du problème : ceux qui n’en savent pas assez, et ceux qui en savent trop.

Pourquoi ces personnages se manifestent-ils aujourd’hui et pas hier ?

Parce que nous produisons désormais une quantité hallucinante d’informations dont ces personnages ne semblent manifestement pas faire un usage à la hauteur des enjeux. Inévitablement, les mots moussent et finissent par déborder le réel, voire n’ont plus rien à lui dire. On endosse alors sans se forcer le premier rôle du Traité de bave et d’éternité, ce « film » où les mots n’ont rien à voir avec les images qui défilent (prix des spectateurs d’avant-garde au festival de Cannes en 1951).

...chut!

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