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Billet de blog 30 juin 2024

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L’imaginaire est en fin de course

L’imaginaire a les traits tirés, amer et l’air si fatigué. Va-t-il jeter l’éponge ? Epuisé par les Hommes, gâché par leur Histoire. Il songe à se ranger sur le bas côté, nous laissant tout seul poursuivre notre route.

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Illustration 1

L’imaginaire a l’air infini comme ça, on a l’impression qu’on peut rêver à volonté. Mais c’est une faute de penser cela. L’imaginaire aussi s’épuise. Et pas qu’un peu. Il s’épuise par une production excessive d’idées foireuses, projets douteux, ou raisonnements boiteux. Il s’épuise par un usage intempestif de la machine à rêves, utopies, délires ou fantasmes. Il s’épuise parce qu’il n’a plus la niaque, plus d’appétit, plus d’espoirs disponibles, le stock est à sec. Finalement, l’imaginaire s’épuise par manque de moyens, manque d’ambition, par dépit.  

L’imaginaire gaspillé

Contrairement aux idées reçues, l’imaginaire serait une denrée rare. Et le problème vient alors de la manière dont nous l’utilisons. Car il semble bien que nous le gâchons. En effet, le nombre de nouvelles idées n’a jamais été aussi important pendant que le nombre de bonnes idées n’a jamais été aussi faible. Ce qui pose un problème en termes d’efficacité du rêveur. En quelque sorte, nous gâchons de l’imaginaire à produire beaucoup d’âneries. Peut être est – ce parce qu’il n’y a plus de bonnes à idées à produire, ne restent que les mauvaises ? « Voici venir les jours où les œuvres sont veines », nous proposait Robert Desnos, surréaliste à ses premières heures. Ce gâchis d’imaginaire ne prêterait qu’à sourire s’il ne s’agissait que de productions littéraires, musicales, ou autre expressions dite artistiques. Mais le soucis vient de ce que l’imaginaire est aujourd’hui gâché pour produire du spectacle politique, des fictions économiques, ou encore des utopies scientifiques.

L’imaginaire corrompu

Nous avons trop d’idées qui ne servent a rien. Nous gaspillons trop d’énergie a inventer du vent. Mais comme ce gâchis ne suffisait pas, nous avons aussi utilisé l’imaginaire pour produire des réponses à des questions qui ne se posaient pas. Un exemple débile, « comment enlever cette herbe qui pousse de trop sur ma pelouse ? » Réponse : « tondeuse ». Qu’il existe une hauteur d’herbe qui finisse par gâcher la vue, je ne dis pas. Mais il ne semble pas que les tondeurs attendent une telle hauteur pour passer à l’action. Ils sont tout simplement animés d’une envie irrépressible d’utiliser leur tondeuse, dès que l’herbe dépasse le bout de leurs orteils. La tondeuse n’est évidemment pas le seul exemple, puisque près de 99 % des objets qui nous entourent sont des réponses à des questions qui ne se posent pas. Et quand ce ne sont pas les objets, ce sont les vivants. Le politique par exemple, serait une réponse à une question qui ne mérite plus d’être posée.

L’imaginaire pris pour un con

En vérité, c’est pire que cela. Non seulement nous avons corrompu l’imaginaire, mais nous l’avons pris pour un con. Jean Yves Girard logicien XXL postule que nous avons carrément inversé les réponses et les questions. « La tondeuse » n’est plus la conséquence d’une cause qui serait « l’herbe trop haute ». C’est l’inverse qui opère. D’abord « la tondeuse » comme cause, et ensuite « l’herbe trop haute » comme conséquence. D’abord on imagine l’objet, et ensuite on cherche à quoi il pourrait servir. Le logicien nous propose alors sa métaphore, celle du nez qui aurait été inventé pour que les lunettes puissent y être déposées. Avec le politique, cela fonctionne aussi. Ainsi, ce n’est pas l’urne qui aurait été inventée pour y mettre un bulletin désignant le politique pour qui l’on vote, mais le politique qui aurait été inventé pour que l’on puisse mettre un bulletin dans l’urne. Et voilà comment l’imaginaire s’est fait prendre par derrière.  

L’imaginaire dépité

Imaginaire gaspillé, corrompu, pris pour un con. Cela fait beaucoup pour une fiction qui ne demandait qu’à nous aider. L’imaginaire était bien naïf de croire que nous l’utiliserions afin de nous élever un peu, sublimer le réel, enchanter le vivant. L’imaginaire a déchanté, il s’est desséché, fané en quelque sorte, par manque d’entretien. Carrément, nous n’avons rien fait pour lui, estimant qu’il résisterait à toutes nos infamies. Or l’imaginaire est une rose, pas un cactus.

Mais peut – être les choses ne pouvaient pas être autrement. Peut – être ne sommes nous tout simplement pas fait pour rêver, mais pour nous taper dessus verbalement, physiquement. L’imaginaire est alors un outil comme un autre, et puisque nous n’avons que des clous, il sera un marteau.

« Si la guerre continue de paraître nécessaire, c’est parce que nous ne savons pas comment raconter l’histoire de nos vies sans en parler. Nous ne pouvons supprimer la guerre parce que la guerre a subjugué notre imaginaire. Pour le dire simplement, nous ne pouvons pas comprendre à quoi ressemblerait un monde sans guerre », Stanley Hauerwas

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