Des migrants traités comme des fantômes

Etienne Dubuis, journaliste au quotidien suisse Le Temps, revient sur les raisons qui l’ont poussé à recueillir longuement la parole des migrants, puis à la restituer, sous forme de verbatims, dans un recueil de témoignages : «Les naufragés» (éd. Karthala). Scandalisé par la marginalisation de pans entiers de l’humanité, il entend défendre un droit universel à la parole dans le débat public.

Qui sont les migrants abandonnés sur des canots de fortune en Méditerranée ? Nous, résidents de leur continent de destination, devrions en avoir une idée précise tant ils occupent de place dans l’actualité. Pourtant, nous n’en savons à peu près rien. Et lorsque nous tentons de nous les figurer, nous devons le plus souvent nous contenter de suppositions ou de préjugés.

La raison en est simple. Quand les médias s’emparent du sujet, ils parlent de « nous », de nos réticences, de nos peurs, de nos élans, des sentiments qui nous animent et des réponses que nous leur apportons. Ils ne s’intéressent pas à « eux ». Ou alors, quand ils y consentent, c’est généralement pour les décrire en tant que phénomène, à grand renfort de termes physiques - vague, flux, courant - et, bien entendu, de chiffres. Des individus qui composent ces cohortes, des êtres humains de chair et d’os lancés dans l’aventure, il n’est presque jamais question.

L’inégalité des conditions se perpétue ainsi dans le champ médiatique. Les migrants qui, par définition, ont choisi de devenir acteurs de leur destin y occupent paradoxalement une fonction passive, un rôle d’objet sur lequel d’autres dissertent et non de sujet à qui la parole revient naturellement. Issus des périphéries du monde dominant, des franges du pouvoir économique et politique planétaire, ils y demeurent en dépit de tous leurs efforts, malgré leur capacité éprouvée de se prendre en mains et de s’inventer une nouvelle vie. Leur point de vue, autant sinon plus encore que leurs souffrances, est négligé.

Telle est la réalité, que ne sont pas parvenus à modifier les chercheurs, journalistes et humanitaires partis en quête de cette autre parole. Et pourtant ! La voix des migrants représente une part essentielle du débat. Essentielle moralement, cela va sans dire, parce que le droit élémentaire à être entendu devrait leur être reconnu et ne pas dépendre, comme c’est le cas aujourd’hui, d’un rapport de force favorable aux uns et défavorable aux autres. Mais pratiquement aussi : comment voulons-nous apporter de bonnes réponses à la question migratoire, une équation compliquée entre toutes, si nous choisissons d’en ignorer une dimension majeure ?

Accordons dès lors un instant d’attention aux migrants ! Écoutons, par exemple, les Africains de l’Ouest arrivés en Italie par la Libye ! Peu importe qu’ils soient largement considérés, contrairement à d’autres, comme des migrants économiques, autrement dit - le glissement est vite opéré - comme des opportunistes qui n’étaient pas menacés de mort dans leur pays d’origine et auraient très bien pu « rester chez eux ». Ils n’ont pas traversé leur continent sans raisons impératives. Et puis, ils seront sans doute les plus nombreux à se diriger vers l’Europe ces prochaines décennies, tant sont durables les causes de leur exil.

Que nous disent-ils ? Ces hommes et ces femmes se prétendent rarement réfugiés politiques : seule une poignée d’entre eux évoquent l’existence d’une dictature ou la présence d’une guérilla pour expliquer leur départ. Dans leur écrasante majorité, ils se réfèrent à une autre menace. S’ils ont pris la route, ce n’est pas parce qu’ils avaient peur de mourir, c’est parce qu’ils craignaient de ne pas vivre. Ils se sentaient condamnés à une existence étriquée, incapable de leur offrir une autre perspective que la misère et la soumission à un ordre social déprimant.

Des exemples ? Nombre de femmes fuient le mariage forcé, l’union imposée par leur famille avec un inconnu beaucoup plus âgé qu’elles. D’autres se révoltent contre la condition de servante qui leur est réservée, tandis qu’elles rêvent de scolarité et nourrissent des ambitions. Les hommes sont à peine mieux lotis. Eux aussi subissent la loi du groupe, celle de leurs aînés, auxquels ils doivent obéissance, comme celle de leurs proches, avec lesquels ils sont tenus de partager la moindre réussite. Il faut les entendre les uns après les autres raconter leur histoire dans le détail pour saisir le degré de frustration qu’un tel carcan peut générer chez des jeunes de quinze, vingt ou vingt-cinq ans suffisamment au courant de la marche du monde pour savoir qu’une vie différente, ailleurs, est possible.

Le salut ne se confond pas forcément avec l’Europe. Si certains en prennent d’emblée la direction, d’autres cherchent fortune dans leur région, en Afrique de l’Ouest, parfois dans le village d’à côté, parfois dans la capitale. Mais, ce faisant, ils se condamnent le plus souvent à fuir une misère pour en rencontrer une autre, d’autant plus accablante qu’ils se retrouvent plus isolés. Et quand ils tentent de s’en sortir en gagnant un pays voisin, ils en font presque systématiquement les frais. A la solitude s’ajoute le déracinement, la confrontation avec des langues inconnues, la disparition de réseaux de solidarité, l’aggravation de la condition d’étranger.

Revenir sur ses pas est encore possible physiquement mais ne l’est plus guère psychologiquement : un tel geste est considéré comme honteux. « Si tu as parlé à des gens de tes projets, tu n’as pas le droit de te dégonfler, explique un jeune Malien. Si tu le fais, les gens vont dire que tu n’es pas le fils de ton papa. » Beaucoup décident en conséquence de jouer le tout pour le tout et de se diriger vers un nouvel horizon, à la fois plus prometteur et plus dangereux : l’Afrique du Nord.

L’argent détermine la route. Ceux qui en possèdent prennent des bus longue distance pour rejoindre le plus rapidement possible les villes de Gao ou d’Agadez, aux confins du Sahara. Ceux qui n’en ont pas pratiquent des petits boulots ou s’endettent pour atteindre en quelques mois, parfois en plusieurs années, les mêmes destinations. Leur passage nourrit une armée de chauffeurs et de rabatteurs, ainsi qu’une myriade de « corps habillés », les porteurs d’uniformes, policiers, militaires et douaniers, qui les rançonnent au gré des barrages. Gare à ceux qui tentent de résister ! Les récits de tabassage et même de torture à l’électricité sont trop nombreux pour pouvoir être mis en doute. Rien de personnel, juste du business. La routine.

Le pire est à venir cependant, en tout cas le long de la principale voie de migration, celle qui traverse la Libye. Du Sahara à la Méditerranée, Nigérians, Gambiens et autres Sénégalais y sont dans l’obligation de recourir à des réseaux de passeurs. Et ces derniers le leur font payer extrêmement cher. A la cruauté du désert, dont le cœur se traverse en quatre jours quand tout va bien, s’ajoute celle des hommes, plus redoutable encore. Entre les mains de leurs guides, puis d’obscurs miliciens, les voyageurs subissent tous les sévices possibles et imaginables : torture, viol, incarcération, travail forcé.

Les migrants qui ont conservé quelques sous sont entièrement délestés dès leur arrivée dans les oasis du sud de la Libye. Les autres sont dépouillés de ce qu’ils n’ont pas. Enfermés dans des prisons clandestines, ils sont sommés de téléphoner à leurs familles pour demander de l’argent et, au cas où leurs interlocuteurs hésiteraient à obtempérer, torturés pendant l’appel. Les ravisseurs répètent les mêmes supplices des jours ou des semaines durant jusqu’à l’obtention de la rançon ou un changement de stratégie. De toute façon, ils disposent d’autres moyens d’exploiter leurs prisonniers, en les contraignant par exemple à réaliser des travaux pénibles, régulièrement non payés, dans les champs et les chantiers de la région. S’ils finissent par les libérer et par les convoyer vers le nord du pays, ce n’est pas qu’ils leur veuillent du bien. C’est qu’ils les ont essorés et souhaitent les remplacer par de nouveaux arrivants.

L’étape suivante, à Tripoli et dans ses alentours, n’est pas fondamentalement différente. Les rescapés des oasis y sont à nouveau soumis aux pires exactions, incarcération arbitraire, travail forcé, viol, torture, meurtre, des crimes largement documentés cette fois par des organisations internationales comme l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR) ou Médecins sans frontières (MSF). Un tel climat a pour effet que les migrants acquièrent en Libye de nouvelles raisons de poursuivre leur périple : ils fuient dorénavant une violence déchaînée dans l’espoir de sauver leur peau.

L’arrivée en Europe se joue à quitte ou double. Les hommes et les femmes qui remplissent les canots pneumatiques sur les plages libyennes comprennent au premier coup d’œil que leur vie ne tient plus qu’à un fil. Ces embarcations, pompeusement appelées zodiacs, n’ont pas été conçues pour prendre la mer. Et nombre d’entre elles prennent l’eau dès la phase d’embarcation. Les passeurs ne les utilisent pas pour acheminer leurs clients vers l’Europe mais pour s’en débarrasser, en leur soutirant une dernière fois de l’argent. Peu leur importent visiblement les milliers de décès décomptés en Méditerranée centrale par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) : les bateaux employés se sont avérés toujours plus fragiles au cours des ans.

La longue route qui mène les migrants ouest-africains vers l’Europe a été résumée ici en quelques lignes. Elle pourrait être racontée bien plus longuement en retraçant les trajectoires particulières des individus qui l’ont empruntée. Chacun de ces parcours vaudrait un ouvrage, tant les expériences vécues par les uns et par les autres sont bouleversantes, tant elles s’avèrent originales aussi, loin des récits standards redoutés par certains.

Les histoires ainsi récoltées peinent à surnager dans la masse des discours péremptoires sur le sujet. Elles n’en sont pas moins disponibles. Si nos enfants ou nos petits-enfants s’étonnent un jour de l’indifférence glacée avec laquelle l’Europe considère actuellement les plus misérables de ses prétendants, en les privant notamment de secours en mer et en les condamnant ainsi à mort par milliers, notre génération ne pourra pas dire qu’elle n’avait pas les moyens de connaître la détresse de ces gens. Si elle néglige leurs témoignages, si elle laisse des voix fortes couvrir celles des victimes, si elle continue à traiter ces êtres humains comme des fantômes, c’est qu’elle l’aura choisi.

 

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«Les naufragés - L’odyssée des migrants africains», Etienne Dubuis, Karthala, collection terrains du siècle, 2018. 

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