Ecrire pourquoi ? L'écrivain francophone contemporain face à l'acte d'écriture

Alors que le Salon du livre de Paris ou Livre Paris ferme juste ses portes, l’écrivaine et essayiste québécoise Lise Gauvin, qui publie un recueil de poèmes "L'effacement" (avec des photographies de Wanda Mihuelac, éd. Transignum) et un essai intitulé "Le roman comme atelier" (éd. Karthala), revient sur la problématique de la langue et de l'écriture dans les romans francophones contemporains.

Le Salon du livre de Paris a été, cette année comme les précédentes, l’occasion de présenter, à côté des éditeurs plus connus, des maisons d’édition de différentes aires francophones qui, pour la plupart, ont beaucoup de mal à être diffusées hors de leur contexte de production. L’invisibilité qui menace, au plan international, tout particulièrement les auteurs autant que les éditeurs non distribués ou diffusés en France et ailleurs dans la francophonie, ne peut être contrée que par des événements susceptibles de former des regroupements féconds. Cette question de la circulation du livre francophone a été également discutée dans divers ateliers organisés au moment du Salon de Paris en vue de la préparation des États généraux du livre en langue française. Le Parlement des écrivaines francophones, créé à Orléans en septembre 2018, est aussi une organisation collective qui permet de mettre en réseaux les écrits des auteures écrivant en français.

Mais la diffusion d'un récit ne se pose pas qu'en termes économiques. La question traverse, à des degrés divers, les romans francophones dans la mesure où ceux-ci mettent souvent « en scène » les enjeux de la fiction. Pour qui et pourquoi écrire ?, se demandent les uns après les autres les romanciers contemporains dans l’espace même de leur création. Ces questions fondamentales, on les retrouve dans plusieurs romans publiés au cours des dernières années.

Écrire, pour qui?

Rappelons d’abord que les écrivains francophones – ceux qui écrivent hors de la France hexagonale – ont en commun le fait de se situer « à la croisée des langues », dans un contexte de relations conflictuelles – ou à tout le moins concurrentielles – entre le français et d’autres langues de proximité. Ce qui engendre chez eux une surconscience linguistique qui fait de la langue un lieu de réflexion privilégié, un espace de fiction voire de friction. La notion de surconscience renvoie à ce que cette situation dans la langue peut avoir à la fois d’exacerbé et de fécond. Écrire devient alors un véritable « acte de langage ».

Ces écrivains ont aussi en commun le fait de s’adresser à divers publics, séparés par des acquis culturels et langagiers différents, ce qui les oblige à trouver les stratégies aptes à rendre compte de leur communauté tout en leur permettant d’atteindre un plus vaste lectorat. Comment en arriver à pratiquer une véritable « esthétique du divers »1 sans tomber dans le marquage régionaliste ou exotisant ? Quelle image du lecteur est-elle projetée dans leurs textes ? Quelles stratégies sont déployées afin de rendre justice aux cultures et aux mondes représentés sans perdre de vue le seuil de lisibilité nécessaire pour rejoindre les publics étrangers aux cultures d’origine ? Ce sont ces stratégies, et tout spécialement les «seuils »2 du récit, tel que l’usage de la note et d’un appareil explicatif, que j’ai examinées dans un ouvrage précédent, Écrire, pour qui? L’écrivain francophone et ses publics (Karthala, 2006), ouvrage qui fait suite aux entretiens sur la langue parus dans L’écrivain francophone à la croisée des langues (Karthala, 1997 et 2005).

 Écrire, pourquoi ?

Si la surconscience linguistique se traduit dans plusieurs récits par une interrogation sur la fonction du langage, une autre forme d’autoréflexivité traverse également l’ensemble de la production romanesque. Il s’agit alors de représenter, à travers un personnage d’écrivain, le «pourquoi écrire» et d’inscrire dans la texture même du récit la problématique de l’écriture. Ces « romanciers fictifs », doubles plus ou moins avoués de leurs auteurs, jalonnent les récits à la manière d’une figure récurrente dont les modalités renvoient à autant de variations autour du personnage de l’écrivain et de l’image publique qui lui est attachée. Quels sont leurs attributs et quelles fonctions leurs sont dévolues ? Quelles représentations de l’écriture sont ainsi projetées ? Quel discours sur la littérature tiennent les protagonistes écrivains ? « Un roman pour moi, avoue Chamoiseau dans un entretien joint à l’ouvrage Le roman comme atelier, c’est quelque chose qui se situe dans ma confrontation avec la grande question qui vaille, la seule question qui vaille : Qu’est-ce que la littérature ? ». Cette question fondamentale, les romanciers francophones contemporains, de Patrick Chamoiseau à Dany Laferrière, d’Assia Djebar à Maryse Condé et à France Daigle, d’Alain Mabanckou à Réjean Ducharme et Marie-Claire Blais, l’ont réfléchie selon des modalités qui leur sont propres.

Penser le monde, pour les romanciers francophones contemporains, c’est aussi penser le roman et le mettre en relation avec les formes adoptées pour le réfléchir. Pour les uns et les autres, il s’agit moins de décrire que de donner à voir et à méditer, de faire vivre « ce qui éclate dans tous les sens ! ». En laissant la parole aux plus démunis, en multipliant les points de vue et les doubles, ces écrivains ont interrogé et remis en cause une certaine notion du littéraire et de la littéralité. Du Guerrier de l’Imaginaire au chiffonnier, de l’observatrice militante à la confidente et à la sœur, du très éventuel personnage à l’écrivain en pyjama, la scène de l’écriture est à la fois exemplifiée et concrétisée. Cependant, cette mise en évidence de la fonction auteur renvoie à une posture contradictoire. Entre maîtrise et effacement, l’écrivain s’y affiche à la fois comme initiateur du récit, par narrateur interposé, et comme témoin d’une scène littéraire occupée par des doubles chargés de le contredire ou de le relancer.

 Dans mon dernier essai, j’ai donc cherché à identifier certaines figures archétypales chargées de représenter la scène de l’écriture – par des dédoublements astucieux ou par les mises en évidence de la production du texte –, instituant ainsi le roman comme atelier et invitant le lecteur à participer à son élaboration. Ces figures d’auteur dans les textes romanesques sont autant de questions posées à la littérature et à sa place dans l’espace social. En présentant leurs romans comme des œuvres en gestation, des works in progress qui réalisent le projet qu’ils sont en train de décrire, les romanciers contemporains désacralisent en quelque sorte leur fonction tout en dévoilant l’absolue nécessité de dire le monde tel qu’il est, avec ses ratés et ses déconvenues, afin de rendre en retour l’espoir possible.

 Par Lise Gauvin

 

1. Essai sur l'exotisme, une esthétique du divers, Victor Segalen, Belles Lettres, 1978
2. Seuils, Gérard Genette, Editions du Seuil, 1987

9782811126025

 

Lise Gauvin, Le roman comme atelier. La scène de l’écriture dans le roman francophone contemporain,  Paris, Karthala, 2019.

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