Joyeux anniversaire Tintin ! 90 ans après, que pouvons-nous encore apprendre ?

Philippe Delisle est professeur d’histoire contemporaine à l’Université Jean Moulin de Lyon. Il s’intéresse depuis une dizaine d’années au discours politique et religieux porté par la BD franco-belge, et a fondé chez Karthala la collection « Esprit BD » qui entend promouvoir l’analyse historique ou sociologique du 9e art.

Je viens de publier chez Karthala un petit ouvrage intitulé : La BD au crible de l’Histoire. Hergé, Maurras, les jésuites et quelques autres… Évoquer d’emblée, dans le sous-titre, le nom du créateur de Tintin, c’est prendre en compte l’importance du petit reporter à la houppette, qui fête cette année ses 90 ans. Hergé, encore tout jeune homme quand il lance la série en 1929, se contente au départ de récits un peu échevelés, de gags pas toujours très bien reliés. Mais dès 1934, avec Le Lotus bleu, il franchit un cap et marque l’histoire du 9e art : à un dessin épuré mieux maîtrisé répond un scénario fourni et complexe, mais qui reste toujours fluide. Tintin s’impose rapidement auprès de la jeunesse belge, puis conquiert l’Hexagone, d’abord par des réseaux catholiques, puis par le biais de l’hebdomadaire éponyme, dont une version française est lancée en 1948. La série devient un modèle pour les jeunes dessinateurs, mais aussi, du fait de l’esthétique épurée et de la qualité des intrigues, la BD que lisent ou connaissent même ceux qui de coutume ne fréquentent pas la BD ! Des intellectuels comme Michel Serres s’enthousiasment pour l’œuvre d’Hergé, qui suscite progressivement de plus en plus de commentaires ou de critiques. Deux « tintinologues » ont d’ailleurs recensé, dans un ouvrage récent, quelque 400 essais consacrés au petit reporter de papier. Dans ces conditions, peut-on encore dire des choses originales ou pertinentes sur Tintin ?

Dans mon ouvrage, j’ai pris le parti de mentionner et d’analyser certains albums de la série, mais en décentrant quelque peu le regard, en replaçant les aventures du petit reporter au sein de l’œuvre globale d’Hergé, et plus largement de la BD franco-belge. J’ai par exemple voulu revenir sur le discours politique perçant outre-quiévrain à travers les cases et les bulles au cours des années 1930. Le sceptre d’Ottokar, publié en 1938, montre un Tintin empressé à secourir un monarque d’Europe centrale, menacé par des puissances ennemies. Le souverain en question apparaît comme un jeune homme dynamique, prêt à défendre son pays, portant d’ailleurs toujours un uniforme, et qui sait prendre les décisions qui s’imposent. A travers une telle figure, Hergé rend sans doute hommage à Léopold III, jeune roi des Belges, qui entend interpréter la constitution dans un sens autoritaire, au dam de la gauche. Mais on peut aller plus loin en mettant en relation Le sceptre d’Ottokar avec des gags de Quick et Flupke, autre série créée par Hergé. Dans des épisodes parus au milieu des années 1930, les deux « gamins de Bruxelles » apparaissent totalement dépités devant une liste interminable de scandales frappant le monde politique, ou devant le discours inaudible de chefs de gouvernements confrontés à l’agressivité des dictatures nazie ou stalinienne. Ces éléments mis bout à bout conduisent à penser qu’Hergé fait écho à une pensée traditionaliste, qui se défie de la démocratie et du jeu des partis, et place tous ses espoirs dans une monarchie forte. Mais le père de Tintin n’est alors pas le seul à manifester de tels sentiments. En 1938, le petit groom de papier qui donne son nom au Journal de Spirou, premier périodique belge de BD, rend lui aussi hommage à l’autorité de Léopold III. Dans un gag en une planche, il court chercher un parapluie pour protéger des gouttes un souverain altier, qui défile à la tête des troupes. Tout cela nous rappelle que la BD belge de langue française est née dans des milieux catholiques conservateurs, traditionnalistes, et même largement gagnés par la pensée maurrassienne. De tels liens ne sont guère surprenants. L’Église jouissait outre-quiévrain d’une position particulièrement privilégiée en matière d’éducation de la jeunesse. Et les milieux catholiques conservateurs wallono-bruxellois, comme Le Vingtième siècle pour lequel travaille Hergé ou la maison Dupuis, confrontés à l’essor du socialisme, étaient prêts à expérimenter de nouveaux médiums pour capter l’attention des jeunes…

Mais s’ils appellent de leurs vœux un pouvoir autoritaire, ces milieux sont aussi marqués par une forte vocation sociale. Tout en rejetant la lutte des classes, ils entendent promouvoir une relation charitable avec le monde ouvrier. Cette préoccupation sociale semble très présente dans les aventures de Tintin ou de Spirou. Dans Le Lotus bleu, le petit reporter à la houppette combat les tenants d’un capitalisme anglo-saxon jugé inhumain : le terrible Rastapopoulos, pseudo-cinéaste hollywoodien et trafiquant international, un industriel américain qui méprise les Chinois, des colonisateurs anglais brutaux. Il se met en revanche au service des pauvres, protégeant un malheureux coolie frappé par un Occidental. De même, toujours en 1938, Spirou visite les charbonnages wallons et vient en aide à une pauvre fillette qui ramassait pour survivre des morceaux de houille. Ces influences à la fois réactionnaires et sociales viennent nous rappeler que l’Histoire est complexe et qu’il faut se défier des analyses simplistes. Elles expliquent qu’aujourd’hui, loin du contexte de création, on peut lire les premières aventures de Tintin ou de Spirou sous des angles variés. On pourra être choqué par le légitimisme du petit reporter à la houppette, qui vient en aide à un maharadjah ou à un roi autoritaires, ou agit au sein d’un cadre colonial injuste. Mais sous d’autres aspects, Tintin peut apparaître comme un héros plutôt progressiste, en tout cas profondément anticapitaliste : dans L’Oreille cassée, il refuse par exemple de céder aux pressions des pétroliers américains qui veulent s’emparer de gisements, au prix d’une guerre…

Dans mon livre, j’ai aussi abordé l’œuvre d’Hergé sous un angle encore moins frontal. Il me semble en effet que, notamment au cours des années 1940-1950, celle-ci représente à tel point un modèle qu’elle peut servir d’étalon pour analyser d’autres productions. En 1950, Jean-Michel Charlier et Victor Hubinon, connus pour leur série « Buck Danny » dans Spirou, lancent dans les pages du quotidien bruxellois La Libre Belgique les aventures de Tiger Joe. Comme son patronyme le laisse supposer, ce nouveau héros est un chasseur de fauves américain. Les deux auteurs jouent sur l’attrait des jeunes Belges pour la culture venue d’outre-Atlantique, et rendent hommage à de célèbres comics, comme Jungle Jim d’Alex Raymond. Toutefois, cette nouvelle série est censée se dérouler au Congo belge, ce qui n’est guère étonnant puisque La Libre Belgique est un support catholique conservateur, qui soutient fortement l’entreprise coloniale. Et la troisième aventure de Tiger Joe, intitulée « Le mystère des hommes léopards », paraît s’inspirer assez directement de l’intrigue de Tintin au Congo. Tout comme le petit reporter à la houppette combattait des gangsters américains qui, pour s’emparer des richesses coloniales, avaient noué alliance avec un sorcier arborant la tenue des « hommes-léopards », le chasseur de fauves animé par Charlier et Hubinon déjoue les plans de malfrats étrangers qui manipulent la « secte » africaine, afin de capter des ressources. Cela montre que la BD franco-belge se pense comme une littérature de genre, qui multiplie les citations entre les séries. Charlier, nourri par Tintin dans sa jeunesse, envoie un signal rassurant aux lecteurs catholiques conservateurs de La Libre Belgique, pour lesquels les aventures du reporter à la houppette constituent une référence incontournable. Il n’en adapte pas moins l’intrigue au contexte des années 1950 : alors que dans Tintin au Congo, les gangsters cherchaient à s’emparer de mines de diamants, ils lorgnent ici sur des gisements d’uranium. Le chargement prend tout son sens dans le cadre de la Guerre froide : l’uranium congolais est indispensable aux alliés américains, qui avaient d’ailleurs utilisé celui-ci pour mettre au point la bombe lancée sur Hiroshima…

Ces quelques éléments montrent je l'espère que les aventures de Tintin demeurent une source riche d'enseignements pour les historiens, à travers notamment les relations qu'elles entretiennent avec d'autres BD.

Par Philippe Delisle

9782811126087

 

 

Philippe Delisle, La BD au crible de l’Histoire. Hergé, Maurras, les jésuites et quelques autres…, Paris, Karthala, 2019

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