Non au cinquième mandat ! et après ?

L'anthropologue Tarik Dahou (IRD), auteur de "Gouverner la mer en Algérie" et qui a dirigé le numéro 137 de la revue Politique africaine, "L'Algérie aux marges de l'Etat", revient sur le réveil du peuple algérien et souligne l'urgence d'une reconstruction politique.

La population d’Algérie a décidé de mettre fin à la mascarade, de se débarrasser de ce cadre où le président ne subsiste plus que comme une image figée, comparable à celle d’un régime incapable de se renouveler dans ses modes de gouvernement comme dans la production de ses élites. Depuis une décennie, les multiples émeutes explosant aux quatre coins de l’Algérie, ou les mobilisations sociales ou encore environnementales, n’ont obtenu pour réponse qu’une réaffirmation du système autoritaire et populiste. A travers le harcèlement des leaders de mouvements sociaux et leur cooptation, le déversement de la rente pétrolière dans des actions à l’efficacité douteuse, comme les crédits aux micro entrepreneurs, les entraves aux associations et ONG, le pouvoir a voulu rendre impossible toute forme d’organisation sociale et politique autonome.

C’est un grand ras le bol du glacis politique dans lequel s’est enfermé l’Algérie qui s’est exprimé sous le mot d’ordre « pas de cinquième mandat ». Les citoyens se réapproprient leur histoire politique et leur mémoire collective, après en avoir été dépossédé trop longtemps. Aux thuriféraires du régime qui leur promettent le chaos, exhumant le spectre de la guerre civile, les manifestants répondent par des actions pacifiques pour les droits politiques. Alors que nombre d’analystes insistaient sur la mémoire de la décennie noire pour expliquer l’absence de mobilisation nationale, une majorité de la population, qui n’a pas connu cette période étant donné sa jeunesse, se lève pour ses droits. Derrière les mots « pouvoir dégage » se tapit une exigence de justice, dans un pays soumis à des inégalités criantes en termes d’emploi et de revenu.

L’affirmation de la « dignité » face à l’indécence des élites corrompues succède à la gabegie qui caractérise la gestion de la rente pétrolière. Mais pourquoi n’a-t-on rien vu venir de ce soulèvement de larges segments de la société algérienne ? C’est qu’on a souvent affirmé que la redistribution de la rente constituait un rempart aux revendications sociales et à leur expression politique. On serait tenté de penser que les mobilisations actuelles se limitent aux droits politiques. Pourtant les revendications sociales s’y articulent. Les groupes sociaux qui gravitent autour de l’emploi public et des ressources de l’Etat providence dans le secteur formel de l’économie ne constituent qu’une peau de chagrin. Même si les mobilisations s’élargissent à ces groupes, qui refusent aujourd’hui un accès aux droits sociaux sans droits politiques, elles doivent aussi à cette autre Algérie qui vit d’expédients aux marges de l’Etat. Certes, les individus engagés dans le commerce informel ou dans la contrebande contournent le pouvoir de l’Etat par une corruption banalisée. Mais elles n’en subissent pas moins tout l’arbitraire, et on observe chez elles une demande de citoyenneté et de protection inassouvie qui a alimenté les émeutes locales. On a rarement été attentif à ces ambiguïtés et à la manière dont l’engagement de segments de l’Etat dans les activités illégales et de corruption sapait sa légitimité.

Mais il est temps de s’interroger sur les perspectives ouvertes par ce mouvement protéiforme. Le premier enjeu est sans doute de réconcilier l’Algérie éduquée et qui aspire à des emplois décents avec l’Algérie reléguée aux marges de l’économie formelle et des institutions. Dans le lacis du système post-socialiste ont émergé des classes sociales, dont la convergence des intérêts est loin d’être acquise. Une libéralisation accrue pour décentraliser la gestion de la rente économique, celle tirée des hydrocarbures ou celle issue des alternatives qu’elle est susceptible de générer, pourra-t-elle répondre aux objectifs d’élargissement des droits sociaux et politiques ? Rien n’est moins sûr en l’absence d’une démocratie sociale susceptible d’offrir des horizons nouveaux à l’ensemble d’une jeunesse fort disparate.

Si les surgissements de révoltes et le mouvement politique en germe révèlent une capacité à établir des marges d’autonomie, il ne préjuge en rien de leur capacité à promouvoir des projets sociaux et politiques inclusifs. L’Algérie est à un moment charnière de redéfinition de ses aspirations de l’indépendance, une liberté sociale et politique pour l’ensemble des algériens. Quelles forces politiques pourront affronter les manœuvres dilatoires du régime ou ses capacités de restauration de l’ordre hégémonique ? La classe politique, après avoir été laminée sous le magistère de Bouteflika, est aujourd’hui dénuée de projet et de groupes capables de proposer des alternatives. Les organisations sociales sont-elles mêmes affaiblies du fait des entraves légales et financières du régime. Nul doute que l’action collective de ces mouvements sociaux et civiques prendra du temps, un temps sur lequel s’appuiera le régime pour se reconstituer. L’urgence est donc à la reconstruction politique en parallèle à la mobilisation pour affronter l’hydre qu’est l’Etat algérien.

Par Tarik Dahou

9782811125387

Tarik Dahou, Gouverner la mer en Algérie. Politique en eaux troubles, Paris, Karthala, 2018

 

 

 

 

9782811114275-1

 

Coordonné par Tarik Dahou et Néjib Sidi Moussa, Politique africaine N-137 : L’Algérie aux marges de l’État, Paris, Karthala, 2015

 

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