Le gouvernement par le ghetto:le sort des musulmans dans l’Inde nationaliste hindoue

Charlotte Thomas est docteure en science politique en postdoc à Sciences Po et dirige le programme Asie du Sud du collectif de chercheurs Noria. Elle vient de publier un premier livre aux éditions Karthala, qui est la première exploration du ghetto musulman de Juhapura, intitulé "Pogroms et ghetto. Les musulmans dans l'Inde contemporaine". Elle revient ici sur sa démarche.

Depuis 2014, l’Union indienne est gouvernée par Narendra Modi, Premier ministre issu du Bharatyia Janata Party, le Parti du peuple indien (BJP). Cette formation nationaliste hindou repose sur l’hindutva, « l’hindouïté », une idéologie qui induit une conception ethnique de la Nation indienne en adossant la citoyenneté indienne à un « ethos » hindou – plus qu’une pratique religieuse, l’hindouisme est pensé comme un style de vie qui se traduit notamment par l’observation du végétarisme. Selon l’hindutva, et selon donc la ligne du parti à la tête de l’Inde, seuls les hindous (79,8%) peuvent être des citoyens de pleins droits, l’hindouisme étant la religion « naturelle » de l’Inde. A l’inverse les chrétiens (2,3%) et les musulmans (14,2%) sont des corps étrangers enclavés dans la Nation indienne[1]. S’ils veulent demeurer sur le sol national, ils doivent se convertir ou restreindre leurs pratiques religieuses à la sphère strictement privée.

Pourtant, vu de France, le nom de N. Modi est principalement associé au lancement, de pair avec Paris, de l’Alliance solaire internationale ainsi qu’aux zones d’ombre entourant l’acquisition des avions Rafale. En revanche, la politique menée par le Premier ministre au niveau interne demeure plus méconnue, comme si l’orientalisme permettait de détourner les yeux de la politique nationaliste mise en œuvre « là-bas », alors qu’elle repose, notamment, sur la marginalisation violente des minorités non-hindoues. Ainsi, afin d’éclairer ces dynamiques nationales, l’ouvrage intitulé « Pogroms et ghetto : les musulmans dans l’Inde contemporaine » propose une plongée dans le Gujarat, l’Etat gouverné par N. Modi de 2001 à 2014, et met en lumière un évènement qui lui avait coûté, jusqu’à la campagne de 2013, une interdiction de visa en Union européenne et aux Etats-Unis. En effet, ce livre est adapté de mon manuscrit de thèse et se fonde sur une enquête ethnographique menée à Juhapura, une localité de 500 000 âmes, toutes musulmanes, située à la périphérie d’Ahmedabad, capitale économique du Gujarat, au nord-ouest du pays.

La particularité du Gujarat est d’avoir été le premier à être remporté par le BJP en 1995 devenant ce que les observateurs avaient qualifié, à l’époque, de « laboratoire de l’hindutva ». Pour sa part, Ahmedabad s’est vue attribuée le titre de « ville la plus communautarisée d’Inde » et est la vitrine de ce « laboratoire ». De fait, comme je le présente, en 2002, Ahmedabad et le Gujarat ont connu les attaques anti-musulmans les plus violentes jamais enregistrées en Inde : près de 2 000 musulmans ont été tués, dont environ 1 000 à Ahmedabad[2], et 150 000 autres ont dû quitter leur logement, devenant des déplacés internes dans leur propre pays. Or je qualifie ces attaques de pogroms et non d’émeutes car, au-delà de la surreprésentation manifeste des victimes musulmanes, la notion de pogrom induit la complicité, active ou passive, des autorités auprès des attaquants et le ciblage d’une minorité en raison même de son identité ethnique ou religieuse. En 2002, outre la collusion de l’appareil policier du Gujarat, voire de certains ministres qui ont pris la tête de groupes d’attaquants, Narendra Modi lui-même a été mis en accusation dans la survenue et le déroulé des violences, tant par des membres de son administration ayant affirmé avoir reçu des consignes claires de sa part, que par un rapport de justice indépendant. Il a pour autant toujours été mis hors de cause jusqu’à aujourd’hui, mais les ministres de son administration ont, eux, purgé des peines de prison.

En dehors du nombre de victimes, les modalités de l’acte de tuer ont aussi été extraordinaires puisqu’elles témoignent de la volonté de tuer (le corps musulman individuel) pour soumettre (la minorité musulmane en général), ce qui n’est pas le cas lors d’émeute. Dès lors, trancher le pénis des hommes et violer les femmes ou éviscérer celles enceintes inscrit, dans la chair des victimes, l’imaginaire hindouiste[3] selon lequel la reproduction des musulmans met en péril les hindous – déclinaison hindouiste du « grand remplacement ». De plus, aucune catégorie sociale n’a été épargnée : alors que les émeutes ne concernent que les classes inférieures, en 2002 les attaquants ont aussi pris pour cible les classes supérieures – le cas le plus emblématique à cet égard étant celui du député Ehsan Jafri démembré vivant avant d’être brûlé.

L’ouvrage retrace donc, dans un premier temps, l’archéologie de la domination des musulmans au Gujarat, et la mise en place processuelle du dispositif de domination à leur encontre, qui s’appuie sur la communautarisation de la société gujaratie, via le travail de socialisation des organisations hindouistes, dans un contexte de reconversion économique mobilisé comme une ressource par celles-ci : cette historicisation afin de montrer le caractère éminemment politique et construit de ce qui est présenté, par les hindouistes, comme un antagonisme « naturel » entre hindous et musulmans. Les dispositions singulières des violences de 2002 sont ensuite analysées afin d’en mettre en exergue le caractère « total », évoqué ci-dessus. Puis, nous pénétrons plus avant dans Juhapura. Jusqu’à la survenue de ces violences, la localité n’était qu’un quartier ethnique de relégation où vivaient principalement des musulmans de classes inférieures. Mais les pogroms, en ciblant l’intégralité de la minorité, ont poussé l’ensemble des musulmans à recherche la « sécurité du nombre », c’est-à-dire celle d’un entre-soi ethnique perçu comme protecteur. Consécutivement aux violences, la plupart des musulmans d’Ahmedabad s’est donc installée à Juhapura, y compris les classes supérieures qui, auparavant, vivaient dans les quartiers huppés de la ville. Ainsi, les violences ont engendré l’évolution du quartier en ghetto[4], que caractérisent notamment le confinement et la contrainte d’installation, et qui remet en cause les modalités traditionnelles d’urbanisme indien où les villes sont organisées selon des clivages plutôt économiques qu’ethniques. Dans la continuité des pogroms qui cherchaient à soumettre plus qu’à éradiquer, le ghetto a vocation maintenir la minorité à l’écart de la société (hindoue) majoritaire afin d’en permettre l’exploitation économique, sans craindre une mise en contact direct avec un groupe perçu comme dégradé.

Le ghetto ne fait donc pas disparaître, il invisibilise. Pour cette raison, il est envisagé comme un dispositif spatial de domination qui permet d’affirmer l’infériorité des musulmans, consubstantielle à la supériorité des hindous contenue dans l’hindutva. L’exploration ethnographique du ghetto montre que mise à distance et invisibilisation se traduisent concrètement par la non-fourniture des infrastructures et services publics présents dans les quartiers non-hindous d’Ahmedabad, hormis les services de police. Face à cette stratégie de domination, les habitants équipent eux-mêmes Juhapura en construisant écoles, dispensaires, éclairages « publics », etc. La mise en œuvre de ces tactiques de résistance découle directement des violences de 2002, car elle est très largement financée par les classes supérieures installées dans le ghetto depuis les pogroms. Dès lors, pour beaucoup d’habitants, Juhapura est devenu le « symbole » de l’auto-développement de la minorité musulmane et, à ce titre, une source de fierté qui retourne le stigmate identitaire accolé au fait de vivre dans un ghetto.

Bien qu’il ne traite pas directement de la situation actuelle, cet ouvrage éclaire donc néanmoins les ressorts idéologiques et pratiques de la politique du Premier ministre. De fait, depuis 2014, les campagnes identitaires hindoues se sont multipliées à l’échelle nationale. Certaines ont été menées par le gouvernement, à l’instar de la Journée du yoga, plébiscitée doctement en Occident comme le rayonnement du soft power indien, alors qu’elle visait en réalité un objectif national – imposer l’enseignement de cette pratique hindoue dans toutes les écoles indiennes, y compris celles régies par les minorités religieuses. D’autres, menées par des organisations hindouistes ont été beaucoup plus violentes, à l’image des campagnes de reconversion à l’hindouisme ou de protection de la vache – ces dernières s’accompagnant de lynchages en pleine rue, souvent à mort, de musulmans accusés de faire commerce de viande de bovidés. Les chrétiens ne sont pas épargnés par l’ire des militants nationalistes, notamment au moment des principales fêtes religieuses puisqu’elles impliquent une plus grande visibilité des chrétiens dans l’espace public. A ces meurtres ou ces attaques, Narendra Modi répond par le silence.

Or, si jusqu’à début 2018, la réélection de N. Modi lors des élections générales de 2019 était acquise face au falot Rahul Gandhi, candidat pour le parti du Congrès, plusieurs élections intermédiaires ont nuancé cette certitude. En raison des résultats économiques décevants au regard des promesses faites en 2014, l’électorat du BJP semble se fissurer. Les paysans et les hors-castes, entre autres, expriment leur insatisfaction à l’égard de la politique menée par le Premier ministre. De plus, les seconds, eux-mêmes consommateurs de viande, sont aussi victimes d’attaques. Dans ce contexte compliqué pour le parti au pouvoir et alors que la campagne électorale ne va pas tarder à débuter, il faudra donc voir si le Premier ministre va jouer la carte communautaire, lui permettant ainsi de passer sous silence ses piètres résultats économiques, tout en tentant de rassembler l’électorat hindou autour de la défense d’une supposée identité commune.

 

[1] Chiffres issus du recensement national de 2011.

[2] Ces chiffres sont ceux utilisés par les ONG, notamment Human Rights Watch. Les données communiquées par les autorités à l’époque font, eux, état de 850 morts, 223 blessés et 2 500 déplacés. Ces chiffres sont en tel décalage avec les estimations produites par différents organismes privés qu’ils apparaissent peu crédibles.

[3] « Hindouiste » ne doit pas être confondu avec « hindou » : le premier désigne les partisans du nationalisme hindou, alors que le second qualifie les fidèles de l’hindouisme.

[4] Pour analyser Juhapura comme un ghetto, je m’inspire des travaux de Loïc Wacquant sur les ghettos américains. Voir : Parias urbains : ghetto, banlieues, Etat. Paris : La Découverte. 2007. 331 p

 

Bibliographie :

9782811125240

 

 

 

 Pogroms et ghetto. Les musulmans dans l'Inde contemporaine de Charlotte Thomas, Karthala, collection Terres et Gens d'Islam, 2018

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