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Billet de blog 26 mars 2019

De l'instrumentalisation de la guerre civile par le cartel algérien

Thomas Serres, qui vient de publier «L'Algérie face à la catastrophe suspendue», montre comment son livre permet de mieux comprendre les mobilisations actuelles en Algérie.

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« Depuis la fin du mois de février, l'Algérie vit au rythme d'une mobilisation historique pour un changement radical et pacifique. Ce mouvement n'est pas seulement une formidable démonstration de maturité politique, elle marque également une intensification de la crise systémique qui touche le pays depuis de nombreuses années. Dans L'Algérie face à la catastrophe suspendue, je propose une analyse de cette crise systémique au cours des trois premiers mandats d'Abdelaziz Bouteflika. En combinant une enquête de terrain menée entre 2008 et 2014 avec les apports de la théorie critique, ce livre présente une Algérie confrontée au risque d'une répétition de la guerre civile (1992-1999). Si la menace d'un retour de la violence fait écho à certains facteurs objectifs (terrorisme résiduel, fragilité économique, division du régime, contestation), elle a aussi été largement instrumentalisée par la coalition dirigeante. Au nom du maintien de la stabilité, le gouvernement n'a eu de cesse de mettre en garde les Algériens contre toute forme de dissidence. Des politiques redistributives et sécuritaires ont été mises en œuvre pour garantir le statu quo, au nom de la protection de la nation face à un péril existentiel toujours présent. En bref, l'Algérie de Bouteflika est devenue un archétype de gouvernement de la crise permanente. La catastrophisation permettait ainsi de prévenir un désastre sans cesse prophétisé, tout en gérant une population et un territoire. En cela, le présent mouvement peut être vu à la fois comme une intensification de la crise menaçant tout particulièrement le régime, et comme une mobilisation collective afin de libérer le pays du spectre de la catastrophe suspendue. Mon livre permet notamment de répondre à plusieurs questions concernant les origines et les formes de la configuration algérienne.

Comment comprendre ce régime qui a tenté de reconduire Abdelaziz Bouteflika pour un cinquième mandat, en présentant un infirme comme le sauveur de la nation ?
Depuis la fin des années 1980, la coalition dirigeante algérienne n'a cessé de se reconfigurer pour faire face à la crise systémique. À cette fin, elle a notamment inclus de nouvelles composantes et s'est adaptée aux normes pluralistes. Cette transformation est passée par une transition du régime du parti unique vers une coalition gouvernementale élargie (l'Alliance présidentielle). Elle a aussi nécessité l'inclusion de différents groupes représentants la société dite civile (organisations patronales, syndicats, associations, confréries soufies, et même certains militants des droits de l'homme ou féministes). Dans le même temps, les principaux pôles de pouvoir sont restés situés dans l'état, qu'il s'agisse de la présidence et de l'état-major, bien sûr, mais aussi de la haute technocratie et des organes de sécurité. Ces différents groupes cohabitent dans et en-dehors de l'état . Ils rentrent aussi en compétition pour le pouvoir tout en essayant de limiter les risques découlant de cette compétition, à la manière d'un cartel économique. La structure du cartel algérien a contribué à la crise systémique dont le soulèvement pacifique actuel en est l'aboutissement. Les divergences d'intérêts ont atténué la capacité du gouvernement à proposer des politiques cohérentes. La compétition interne a renvoyé l'image d'une mafia désorganisée, se battant pour le pillage des richesses nationales et menaçant la stabilité du pays. Finalement, l'hétérogénéité du cartel a rendu possible le maintien d'Abdelaziz Bouteflika au pouvoir après son accident ischémique cérébral survenu en 2013. Bouteflika était présenté comme une autorité surplombante, symbolisant la réunion du cartel et le retour de la paix, un mythe qui a visiblement perdu toute crédibilité. En réponse à la contestation, le cartel se désintègre désormais progressivement, en commençant par les organisations de la société civile et les partis de l'Alliance présidentielle.

Pourquoi le mouvement populaire algérien n'a-t-il pas de leader ou de parti politique dominant ?
Bien que largement décrédibilisé, le cartel algérien s'est appuyé sur un régime pluraliste qui a permis de coopter ou de neutraliser les principaux partis d'opposition. Certains auteurs parlent d'une « démocratie de façade », et les manifestants font écho à ce discours en parlant de « pions » sans légitimité. Pour autant, le système pluraliste a eu des effets très concrets, tout d'abord en permettant l'édification de réseaux clientélistes permettant la distribution de ressources au niveau local. Dans le même temps, les partis politiques se sont trouvés prisonniers d'un système pluraliste qui les confrontaient à un certain nombre de problèmes insolubles. D'une part, les opposants avaient l'opportunité d'exprimer des critiques extrêmement virulentes à l'égard du gouvernement et même de Bouteflika, mais ces critiques étaient banalisées, tournées en ridicule ou simplement ignorées. D'autre part, les partis étaient sans cesse confrontés au dilemme de la participation politique. Devaient-ils participer aux élections, et donc être vus comme les complices d'une farce électorale ? Ou fallait-il au contraire boycotter les élections, et donc perdre des ressources, des militants, en étant de surcroît taxés d'irresponsabilité ? Devaient-ils accepter de participer au gouvernement pour changer les choses de l'intérieur, ou rester dans l'opposition ? Face à toutes ces questions, les partis politiques ont fini par être perçus très négativement, quelles que soient leurs stratégies. La crise systémique touchait de plein fouet un champ politique fragmenté et discrédité. Dans ce contexte, le cartel avait beau être illégitime, il ne l'était pas plus que ses adversaires politiques. Pour cette raison, les manifestants se maintiennent à l'écart des partis politiques.

D'où vient la présente mobilisation ? S'agit-il d'un réveil de la société algérienne ou de la jeunesse ?
Comme le montre mon livre, mais aussi quantité d'autres travaux publiés sur l'Algérie depuis 2011, il ne s'agit pas d'un réveil de la société algérienne. La société algérienne était vivante, très active et très critique depuis plusieurs années, mais elle était fragmentée à la suite de la guerre civile et confrontée à une fatigue sociale liée à la crise systémique. Le système politique avait évolué pour garantir des espaces de contournement où la critique du régime était possible. C'était le cas pour les partis politiques, je l'ai dit plus haut, mais aussi pour un certain nombre de mouvements sociaux et dans la presse privée. Les journalistes, bien que confrontés à une censure aléatoire, ont maintenu un degré d'expression critique qui s'est normalisé avec le temps. Les militants pour les droits des chômeurs, pour les droits de l'homme, pour la démocratie ont continué d'exister dans l'espace public, malgré les dispositifs policiers qualifiés de « gestion démocratique des foules ». Le mécontentement socio-économique prenait la forme d'émeutes qui justifiaient les discours catastrophistes et les politiques redistributives et sécuritaires. Dans le même temps, depuis plusieurs années, des mouvements sociaux ont développé un répertoire de contestation mêlant pacifisme et patriotisme, notamment dans le sud du pays. Ces mouvements limités ont certes peiné à durer dans un contexte de crise persistante, alors que leur mobilisation était sans cesse présentée comme pouvant conduire à l'éclatement du pays. Ils ont néanmoins nourri un répertoire de contestation « pacifiste et civilisé » qui, une fois porté par une mobilisation de masse comme celle que nous voyons actuellement, a permis de mettre en échec l'état policier.

Comment expliquer l'insistance des manifestants à démontrer leur patriotisme et leur civisme ?
L'une des idées essentielles de mon livre était qu'on ne pouvait comprendre la crise systémique algérienne sans se pencher sur son versant symbolique. La catastrophe suspendue faisait ainsi écho à une incertitude structurelle omniprésente dans l'Algérie de Bouteflika. Les luttes au sein du cartel répondaient à des logiques mystérieuses. Les contestataires étaient vus avec suspicion et comme sujets à des manipulations. Les théories du complot et les rumeurs bourgeonnaient. Il y avait une grande difficulté à faire sens d'une situation du pays. Dans ce contexte, l'idée d'une forme de sainteté politique héritée de la guerre d'indépendance persistait néanmoins. Mais elle était confrontée à une forme de violence symbolique massive, produite par le cartel, mais aussi par des opposants, des artistes, des universitaires et bien sûr les médias étrangers. La population algérienne était la cible de discours culturalistes et pathologiques, présentée comme pré-moderne, schizophrène, immature, incivique, fainéante, sale, et potentiellement violente. On lui faisait porter le poids de la catastrophe suspendue. Ce discours très péjoratif justifiait le paternalisme du gouvernement, mais aussi le pessimisme des élites. D'une certaine manière, il rabaissait les Algériens au statut de colonisés. À la fin du livre, j'ai essayé de montrer que ce discours n'était pas hégémonique, et que de nombreux algériens tentaient de rénover l'image de la communauté. Je parlais de la possibilité d'une révolution symbolique, qui viendrait mettre fin aux caricatures et permettrait d'imaginer le futur dans un cadre libéré du catastrophisme. Cette révolution symbolique vient de se produire sous nos yeux. »

Par Thomas Serres

Thomas Serres, L'Algérie face à la catastrophe suspendue. Gérer la crise et blâmer le peuple sous Bouteflika (1999-2014), Paris, Karthala, 2019

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