Après quelques années d’isolement à la campagne, de lecture, de jardinage et d’écriture s’ouvre pour moi une période d’ascèse vaguement consentie où mon enthousiasme pour les promesses émancipatrices des machines se dégonfle progressivement. Si les machines m’avaient offert des retrouvailles, des heures de fiction et d’évasion, des joies palpables, un réconfort sans commune mesure avec la rudesse de certains rapports sociaux, voilà que tous ces cadeaux dévoilaient progressivement leur envers. Je retrouvais autour de 2015 le réel dans toutes ses aspérités et ses difficultés, notamment payer mon loyer et gagner ma vie. Après les vestiaires, les enquêtes de satisfaction et le gardiennage de salles d’expositions et de musées, j’allais enseigner l’anglais au collège en banlieue parisienne. La maîtrise relative de la langue anglaise était désormais la seule compétence monnayable que je pouvais offrir à la société. L’écriture de chansons et de poèmes ne paie elle aucune facture.
Je décide de rester à temps partiel pour continuer à écrire et s’en suit une longue période de ce qu’il faut bien nommer, précarité, une ascèse moins consentie en somme. Lors de mes recherches, je profitais du silence des bibliothèques pour peaufiner mes chansons, entamées la veille. La vie d’universitaire et celle de chansonnier étaient à certains égards relativement compatibles si l’on met de côté la nécessité de publier des articles et la préparation de concerts, deux types de travail impliquant des compétences et des tenus du corps bien différentes. La vie d’enseignant dans le secondaire est plus compliquée, elle induit un stress permanent pendant la semaine et les conflits à résoudre débordent bien souvent sur l’espace mental de la vie privé. Une question se pose alors de manière de plus en plus saillante : comment au milieu du bruit et des problèmes d’argent prolonger les possibilités d’une écriture poétique ?
Avec des conditions de travail dégradées, mon imaginaire s’imprégnait aussi des problèmes relationnels et psychologiques des adolescents de Seine-Saint-Denis, les machines dans cette période opéraient une subtile transition dans l’usage que nous en faisions et dans la place qu’elle occupaient. C’est en sortant de mon isolement studieux que je devais observer des changements parmi mes proches dans leur relation aux nouvelles technologies. L’ordinateur qui se trouvait auparavant dans une seule pièce, assigné à un petit espace celui du bureau et à un temps bien défini celui du travail, s’était maintenant immiscé dans tous les quotidiens et invité dans toutes les poches. Statique à l’origine, sa petite taille lui permettait désormais de suivre tous nos mouvements. Ma chanson essaie d’explorer ces tensions et ce constat d’échec : aux possibilités d’ouvertures infinies répondent le repli sur soi, les fermetures de frontières d’un monde bel et bien fini, aux promesses d’ailleurs et à l’excitation des nouveaux espaces numériques répond la violence d’un monde professionnel devenu incertain. Dans mon cas, le monde universitaire ravagé par les baisses régulières des dotations publiques malgré l’augmentation constante du nombre d’étudiants, cette incertitude prenait la forme d’une crainte bien palpable, celle du chômage et de l’invisibilité de son travail. Une formule anglo-saxonne apparaît : publish or perish, publie ou meurt, comme si même dans le monde de la connaissance il s’agissait d’entretenir à la fois un climat de compétition généralisée, l’idée d’un entreprenariat de soi poussé à son paroxysme ainsi que l’idée qu’un travail n’existe pas sitôt qu’il n’est pas vu. Là où l’échange est collectif, les machines nous demande des comptes à l’échelle individuelle. Alors que la pédagogie et la lecture reposent sur la transmission la machine nous enjoint à l’émission d’un message, symptomatiquement court, simple et propice à susciter des réactions. Elle nous invite à écrire et écrire sans cesse, à nous mettre en scène dans des représentations de nous-mêmes idéalisées. Pourtant dans cette nouvelle séquence de temps, de nouveaux divertissements s’offraient à nous et avec eux de nouvelles impasses :
J’avais des activités tristes à mourir,
Et une boule au ventre avant de partir,
Dans le petit matin gagner ma pitance,
J’allais à mon travail comme à la potence.
Les machines nous offraient ainsi des satisfactions brèves qui semblaient faire écho à la violence croissante du monde du travail excluant et anxiogène. L’image de la potence renvoie à l’idée foucaldienne de contrôle des corps à travers l’emploi du temps, la discipline, l’ordre moral et les représentations culturelles1. Savoir dans quelle mesure l’instabilité du monde du travail précède ou engendre cet appétit pour le divertissement numérique est une question presque insoluble : est-ce le divertissement généralisé qui induit l’acceptation de rapports au travail violents ou ces mêmes rapports qui cherchent à travers un écran une soupape ou un échappatoire ? Difficile à dire. La mise sous pression généralisée, les incertitudes de l’époque, trouvent un point de fuite avec ces objets mais il est difficile pour l’instant de trancher quant aux rôles précis des machines dans cette dynamique. De mon côté, n’ayant pas assez de revenus pour me payer ce nouvel objet qu’est le smartphone, je m’imaginais un temps pouvoir être préservé de son emprise, c’était sans compter sur son pouvoir d’influence sur les comportements. Aux Etats-Unis, j’ai le souvenir d’avoir manqué quelques fêtes ou invitations à l’époque où je décidais de ne plus être sur les réseaux sociaux. Passé la vexation d’un vague sentiment d’exclusion, je forgeais à travers la pratique de la musique et la fréquentation des séminaires universitaires de solides amitiés qui ont fini elles par retraverser l’Atlantique avec moi. Je prenais note cependant de ces « activités tristes à mourir » et les subissais aussi comme tout le monde, à travers un écran d’ordinateur que je quittais de moins en moins. Avec cette machine, travail et divertissement se mêlent et tendent progressivement à se confondre. Divertir : arrêtons-nous un instant sur ce mot. Divertir et diversion : si ces mots partagent la même racine étymologique, divertere, se détourner de, il est permis de se demander ce que révèle cette connotation militaire commune sur la fonction sociale et culturelle du divertissement ? Sommes-nous là pour nous « vider la tête », « ne pas se prendre la tête », nous cultiver, nous amuser ou peut-être nous oublier ? Dans ce cas, qu’avons-nous à oublier ? Si la frontière entre l’amusement et la culture est parfois fine, l’idée du verbe divertir induit celle d’une déviation de l’attention alors que le fait de se cultiver ou même de jouer requiert au contraire une forte concentration. Une diversion est avant tout une manière de tromper l’ennemi. La concentration permet elle d’atteindre une cible. Alors le problème n’est sans doute pas que nous voulions nous divertir nous-même mais plutôt qu’une forme de divertissement s’impose à nous.
La chanson entre ici de plain-pied dans cette immense lassitude que j’ai ressentie de manière précoce au contact de ces machines et tente d’exposer ce contraste entre un monde du divertissement de plus en plus sophistiqué et un monde social brutal, hiérarchisé autour des mêmes rapports de domination, profondément inégalitaire, sans considération pour les plus faibles et toujours plus compétitif. Toutes les promesses d’émancipation que les machines nous avaient tenues jusque présent tombaient ainsi une à une.
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Appelons-la maintenant par son petit nom, avec une majuscule : la Machine. La Machine désignera tantôt une chose bien concrète, tantôt un mécanisme ou une dynamique culturelle et politique plus profonde, tantôt un objet matériel et tantôt un mouvement ou une lame de fond. La soudaine apparition de la Machine dans nos vies quotidiennes, en moins d’une dizaine d’années, oriente notre attention, courbe nos colonnes vertébrales, fragmente notre attention, aussi bien au travail que lors des loisirs. Il est difficile de définir sa nature, on peut pour l’instant s’arrêter sur ses effets, puisqu’elle accompagne le travail et les loisirs. On peut dire ainsi qu’elle requiert à la fois de l’attention tout en exigeant paradoxalement une forme de relâchement ou plus encore une attention multiple entre travail, jeu et fiction. Finalement, la Machine nous demande d’être attentif tout le temps. La Machine est double. La Machine nous stresse et nous détend. La Machine est double. La Machine nous met sous pression, puis nous demande de relâcher cette pression. La Machine nous offre des images pour rêver, fantasmer, se distraire, se masturber. Le travail est pénible, le loisir est agréable. Sur la Machine le loisir est d’ailleurs le plus souvent gratuit. La Machine nous abreuve et nous l’abreuvons en retour. Nous postons des images, elle nous offre des images. La Machine caresse et frappe. La Machine assume toutes les contradictions. Nos préoccupations initiales demeurent tandis que nos désirs sont constamment sollicités et trouvent des sources presqu’inépuisables pour se régénérer, s’étendre, se renforcer et bientôt nous enlacer jusqu’à l’enfermement. Autant d’articles de presse, de connaissances et de techniques partagées que de jeux vidéos en ligne et de plans endoscopiques d’anus rasés de près censés nous procurer une excitation nouvelle.
L’apparition de la Machine s’accompagne de l’émergence de plusieurs phénomènes dans les sociétés occidentales : la hausse générale du niveau d’étude et celle massive du chômage qui s’accompagnent toutes deux d’une prise de conscience progressive des implications des désordres écologiques engendrés par les activités humaines, de nos limites en tant qu’espèce en somme. L’apparition de ces outils de communication hors du commun – et l’expression est ici choisie à dessein car la plupart de ces outils sont bel et bien hors du champ de compétence et de maitrise du commun, c’est-à-dire hors de la portée du plus grand nombre – est donc marquée du sceau de l’ambivalence. Là aussi il s’agit d’un nouveau mensonge car l’émancipation ne semble pas pour tous, seul un petit nombre d’élus maîtrise la Machine, les autres y sont peu ou prou soumis. Ils servent la Machine et peuvent même finir par se confondre avec elle.
Nous voilà désormais dans un espace-temps qui comme chaque époque renferme son lot de contradictions, ses nouveautés, ses nouvelles mauvaises choses, ses nouvelles bonnes choses, ses formes de régression et peut-être aussi ses progrès, quoi qu’il faudrait interroger cette idée de progrès appliquée à la culture, à l’imaginaire et à la poésie. Les aspiration aux changements, à l’amélioration générale de nos conditions matérielles d’existence sont observables mais sont contrebalancées par une réduction généralisée : celle de notre horizon politique et de nos imaginaires collectifs et individuels. Noyées dans le présent, certaines leçons du passé semblent se diluer, s’oublier même, pour laisser la place à une impuissance croissante. Est-ce que la Machine inquiète ? Évidemment un peu, mais très vite, elle vient nous rassurer avec de nouvelles promesses, des solutions qui viendront résoudre les problèmes, ceux-là mêmes que parfois elle engendre. C’est un serpent mécanique puissant que la Machine. Reste à savoir s’il va lui aussi finir par se mordre la queue. J’ai ainsi le sentiment d’appartenir à une génération de têtes bien remplies et de poches bien vides, arrimées à la Machine dès le levé du jour, épié, contrôlé, influencé, orienté par elle et ce jusqu’au seuil du sommeil, en quête de rêves devenus inaccessibles pendant l’éveil.
1 Michel Foucault, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975.