Écrire en marge des machines [3/4]

J'ai écrit la chanson « Les Machines » durant mes réflexions sur la place que prennent les machines technologiques dans nos vies – confusion dans les débats, assentiment au partage d'informations, mais aussi conditions de production et de diffusion des nouvelles technologies. Après deux premières parties d'autobiographie sociologique sur mon rapport aux machines, voici la suite de cette réflexion.

Les Machines - version sous-titrées © Kartõ di Crømo

Le contraste entre un monde virtuel supposément organisé en « communauté », prêt à relayer nos révoltes et recueillir nos peines sur l’âpreté du monde et le monde lui-même devient saisissant. Aux printemps arabes succèdent une volonté des gouvernements de ces régions d’encadrer voire d’interdire le recourt aux réseaux sociaux. Plus récemment et plus proche de nous, nombreux gilets jaunes se sont vus interdire l’accès à leur compte sitôt qu’un trouble à l’ordre public était soupçonné. Première fracture évidente dans l’édifice culturel qu’elle nous proposait au départ, la Machine et ses pulsions autoritaires ressurgissent.

Une seconde fracture dans nos sociétés se manifeste autour de son usage. Dans le tournant des années 2010, on parle ainsi de ruptures ou de tensions entre une génération qui baignerait dans un rapport fluide et aisé avec la Machine et une autre qui ayant grandi et travaillé sans elle, ne pourrait la comprendre et l’utiliser correctement. On oublie alors que ce n’est pas tant une compréhension active du fonctionnement des machines qu’un usage relativement passif des écrans qui est en jeu. Un pouce qui fait glisser une image pour passer d’une fenêtre à l’autre est rarement guidé par un cerveau qui est en mesure de décrire et comprendre tous les soubassements technologiques qui ont permis une telle prouesse. Mais qu’importe, le récit est séduisant : il y aurait d’un côté une génération familière avec la Machine, qui lirait moins, écrirait moins et qui serait devenue dépendante aux images et, de l’autre, une ancienne génération, détentrice du bon sens, du sens commun, qui entretiendrait avec l’écrit un rapport presque sacré. Dans les faits nous ignorions pour la plupart d’entre nous comment la Machine fonctionne. Plus la haute technologie se miniaturise, plus la connaissance de son fonctionnement s’éloigne de nous. Il faudra attendre quelques années pour qu’apparaisse dans l’espace médiatique le terme d’illectronisme. Contraction d’illettrisme et d’électronique, ce terme désigne un fait bien concret : la méconnaissance des usages les plus élémentaires et bientôt les plus vitaux liés aux ordinateurs. Le mot a le mérite de désigner un phénomène clair: tout le monde ne possède pas cet objet et la grammaire qui l’accompagne soit par manque d’argent soit par manque de compétence ou d’intérêt. Qu’importe le récit d’un monde numérique horizontal et la numérisation de nombreux services continuent à marche forcée, numérisation des tâches bancaires, administratives, postales, pour continuer à nous vendre le rêve d’une optimisation parfaite du temps et de l’espace, qui masque en réalité de plus en plus mal des fantaisies gestionnaires éloignées du rythme du corps. En effet, revenons un instant sur la distinction entre l’outil et la machine. Hannah Arendt nous rappelle ainsi dans sa Condition de l’homme moderne que :

« Tandis que les outils d’artisanat à toutes les phases du processus de l’œuvre restent les serviteurs de la main, les machines exigent que le travailleur les serve et qu’il adapte le rythme naturel de son corps à leur mouvement mécanique. Cela ne veut pas que les hommes en tant que tels s’adaptent ou s’asservissent à leurs machines ; mais cela signifie bien que pendant toute la durée du travail à la machine, le processus mécanique remplace le rythme du corps humain »1

On se souvient alors du corps de Charlie Chaplin qui file le long d’énormes écrous d’une machine, évocation poétique d’une révolution industrielle qui tout en offrant un confort matériel à un plus grand nombre d’individus offre surtout à la classe ouvrière des travaux pénibles, harassants, de plus en plus éloignés du rythme du corps. On impose les trois huit, le travail de nuit et la division du travail à la chaîne, avant tout par souci de productivité et ainsi de suivre le rythme de la machine. Depuis la machine à vapeur qui avait réduit ou compresser le temps et l’espace en transportant biens et marchandises sur des longues distances, la Machine repose sur le flux, elle intègre et rejette en continu et sa course s’inscrit dans un flot sans fin. C’est un flux constant d’échanges qui historiquement repose d’abord sur la combustion, celle des énergies fossiles, qui fait maintenant la place à un l’énergie d’informations. La chanson continue en filant cette métaphore du liquide :

Je plongeais dans le jour parmi les machines,

Dans le bain où se noient les corps qui s’échinent.

Pour rester dans la course sous nos carapaces,

Nous respirions un peu la bouche en surface.

Les machines nous donnaient nos poids et nos tailles,

Nous guidaient dans les rues comme des gouvernails.

Nous aurions tout donné pour mieux les chérir,

Elles qui tuaient le temps sans jamais faillir.

J’aime le double ou triple sens qu’offre le mot surface. Rester en surface c’est aussi bien aborder un sujet de manière superficielle que nager au dessus du niveau de l’eau pour respirer. Il s’agit autant de refuser une certaine gravité des choses qu’être léger dans une conversation. Lorsqu’on reste en surface, on ne creuse pas un sujet, on l’effleure. Lorsqu’on nage en surface, on nage au dessus des profondeurs mais on avance, on respire, on ne se noie pas. Nous restons alors parfois en surface pour nous éloigner des sujets qui fâchent, de peur de nous sentir exclus du groupe, de peur de dire une ânerie, de nous sentir incompétent, de peur de froisser ou d’affronter le jugement et le courroux des autres. L’enjeu c’est de ne pas se noyer dans un flot d’informations sous peine de s’asphyxier, de saturer, de se laisser aller à des colères qu’on ne pourrait plus assumer. Loin de nous retenir, la Machine accompagne alors certaines colères et déverse un nouveau flot de paroles outrées : elle s’éloigne de la dispute et invente le clash.

Très vite l’outrance suscite les réactions et plus il y a de réactions plus notre attention reste rivée sur la Machine. A la salubrité de la dispute ou de la controverse scientifique, du débat d’idées ou du débat politique, la Machine impose une dissension permanente qui s’écoule tel un torrent, qui nous emporte à son tour pour nous laisser dans la confusion. Face au monde, elle nous invite au choix de la carapace, de l’armure, armure de mots, de pensées rassurantes, de préjugés. Après les images chocs, place aux images mièvres. Face aux barbelés, au sang, aux larmes, aux déplacements forcés des populations, la Machine nous donne des vidéos de chatons, des nourrissons, de cascades en tout genre, un immense bêtisier ininterrompu que chacun alimente. Réfugiés dans le visionnage rassurant des gestes maladroits d’être innocents, nous portons des masques pour éviter la gravité des choses.

Dans la suite de la chanson, le gouvernail évoque l'image du GPS cette voix, féminine le plus souvent, qui guide le conducteur, masculin lui, dans ses déplacements professionnels, extra-professionnels ou extra-conjugaux, qu’importe la Machine ne nous juge pas, elle nous guide. Elle évalue nos corps et notre espace et nous montre la bonne direction.

Nombre de récits de science-fiction imaginaient la prise de pouvoir des machines comme une apocalypse où des robots malveillants, armés jusqu’aux dents, nous auraient soumis physiquement et se seraient soulevés contre les lois des hommes pour prendre le contrôle du monde. Que l’on songe aux récits d’Isaac Asimov ou au film Terminator où un robot vient traquer dans le passé les germes d’une rébellion future contre les machines et on aura des images spectaculaires et des histoires non dénuées d’intérêt. On masque cependant la place concrète et actuelle qu’occupe désormais la Machine dans nos vies. C’était en effet sans compter sur notre assentiment, la force de la servitude volontaire ou plus prosaïquement le pouvoir de séduction des petits chats. Ainsi la Machine nous éclaire et nous guide. L’éclairage et l’orientation sont des termes positifs. Qu’en serait-il si nous devions dire : la Machine nous jauge, nous contrôle, voire nous dresse ? Un dressage paradoxal si l’on songe à la tenue du corps face à la Machine. En effet, Michel Foucault nous rappelle que la disciple commence par la posture du corps, celle par exemple du soldat, droit, vigoureux, musclé, corps discipliné qui se voit de loin et qui adopte « des attitudes comme le port de la tête [qui] relèvent pour une bonne part d’un rhétorique corporelle de l’honneur »2. A l’inverse, la Machine nous fait pencher la tête vers le bas comme pour nous diminuer ou plus simplement nous rappeler que nous avons perdu une forme de contrôle sur nous-même. Le corps discipliné baisse désormais la tête.

Le texte continue avec une évocation plus concrète et économique des machines :

Je vois autour de nous seulement des machines,

Conçues en Amérique, fabriquées en Chine.

Et tous les pas perdus dans de grands hangars,

Bien loin de nos pensées et de nos regards.

Ici, la chanson plonge à son tour non pas dans un flot d’informations mais dans le vif du sujet : où est produite la Machine et où est-elle conçue ? La Machine s’impose partout et traverse toutes les frontières bien plus facilement qu’aucun exilé ou réfugié de guerre. La Machine s’inscrit dans une chaîne de production allant de l’enfant congolais creusant sous la terre pour trouver du cobalt, à l’ouvrier chinois respirant des vapeurs toxiques dans un hangar d’une grande métropole de la côte est, jusqu’à l’ingénieur californien de la côte ouest, du Coréen, de l’Allemand ou du Japonais, pour être transportée dans un cargo pakistanais entretenu par un marin polonais pour finir vendue par un Français à un autre Français. Personne ne se rencontre mais tout le monde est lié par le voyage de la Machine. Toute le monde pense traverser les frontières mais seule la Machine les franchit vraiment. Ce bal est orchestré dans l’invisibilité de tous ces déplacements, du travail avilissant qu’il induit et des nouvelles formes de contrôle qu’il installe.

L’économiste Cédric Durand évoque ainsi le travail dans ces espaces immenses qui naissent sur le pourtour des villes :

«  Dans les entrepôts d’Amazon et de Lidl, sur les plateaux des centres d’appels, dans les cabines des chauffeurs routiers ou aux caisses des supermarchés, les technologies de l’information permettent de mener la chasse aux temps morts, d’introduire de nouvelles exigences vis-à-vis des travailleurs et de déployer des instruments de surveillance qui débordent amplement sur leur vie privée »3

Proche d’Hannah Arendt dans l’idée d’une machine qui loin de libérer l’homme du travail et du régime de la nécessité impose au corps son rythme, Durand nous rappelle que ces nouvelles machines par leur performance et leur rapidité de calcul permettent une optimisation de la gestion des informations qui font à leur tour la « chasse au temps mort », soit pour le dire autrement la traque au temps libre. Philippe Askenazy, cité par Durand, parle même d’un néo-stakhanovisme qui sévirait dans ce monde du travail rendu invisible avec le dispositif spatial du hangar en taule dans lequel on ne fait plus simplement que pointer mais où tous les déplacements du corps de celui qui travaille sont contrôlés avec une redoutable efficacité.

Pendant ce temps la Machine continue à nous faire miroiter des rêves de liberté, on se déplace dans des courses de taxi moins onéreuses, que l’on commande du bout des doigts sur un écran. Là aussi, on reste en surface, la surface lisse de l’écran, écran de commande autant qu’écran de fumé. On se fait livrer des livres, des objets, de la nourriture, des sextoys avec un simple glissement du doigt, geste qui n’exige aucun effort de la main à l’inverse de l’outil manipulé pour fabriquer ou réparer. On glisse sur cette surface en oubliant le labeur de ceux qui creusent dans les mines, de ceux qui assemblent dans les ateliers, de ceux qui déplacent des containers sur les océans, de ceux qui déplacent cartons et emballages. On glisse comme on irait surfer une vague, euphorisé par la vitesse bien qu’un peu inquiet à l’idée qu’elle nous emporte. Qui aurait pu imaginer qu’un geste aussi léger était aussi lourd de conséquences ?


1 Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, traduction de G. Fradier, Paris, Calmann-Levy, 1961, p.165.

2 Michel Foucault, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975, p. 159-160.

3 Cédric Durand, Techno-féodalisme, critique de l’économie numérique, Paris, Editions la découverte, collection zone, p.56-57.

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