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Billet de blog 27 mars 2021

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Écrire en marge des machines [1/4]

J'ai écrit cette chanson qui s'appelle « Les Machines »... et ces paroles, c'est l'occasion pour moi de me livrer à une autobiographie sociologique sur mon rapport aux machines. C'est aussi une occasion de me livrer.

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Les Machines - version sous-titrées © Kartõ di Crømo

Quelques éléments biographiques s’imposent en préambule. Contentons-nous d’éléments factuels liés à une supposée génération à laquelle j'appartiendrais, x, y, milleniums ou autres. Né dans les années 80 dans un village enclavé du sud de la France, j’allais sans le savoir jouir d’un privilège rare : celui d’une enfance éloignée des machines. Libre de mes mouvements, je développais un imaginaire au contact de la nature, d’amitiés solides et de la société des chats. Une machine m’accompagne alors dans tous mes mouvements : la bicyclette. Mécanique simple dont on peut comprendre le fonctionnement par la seule observation. Le vélo m’emporte partout, accentue un sentiment de profonde liberté, d’extension du corps dans l’espace et donne le pouvoir d’agir et de comprendre lorsqu’il faut le réparer.

Nous sortons des trente glorieuses, les premières crises pétrolières sont passées, les congés payés sont acquis et, dans le même temps le chômage de masse se développe et la rhétorique des crises successives s’invite dans le discours public. Mes parents ont tous deux trouvé un emploi dans le tourisme associatif, implanté dans leur cas dans les zones rurales du centre du pays. On entend alors « développer » par le tourisme ces régions isolées. Paradoxalement, ce développement m’aura permis de vivre dans cet interstice d’innocence en pleine nature au milieu d’une société qui allait vivre, comme bien des moments au vingtième siècle, de nouveaux bouleversements liés à un autre développement, celui de la technologie.

Quelles sont les machines qui accompagnent nos existences matérielles à cette époque ? A l’intérieur, trônent des machines statiques : une machine à laver, un four, un téléviseur – qui dans mon souvenir fonctionne rarement – et plus tard un grille-pain … dont on m’apprit vite qu’il était formellement déconseillé d’aller y piocher sa tartine avec une fourchette. A l’extérieur, circulent des machines en mouvement : une voiture évidemment dont je n’aime pas l’odeur, c’est l’odeur du mal de cœur, et une mobylette, une 103 Peugeot avec double siège en mousse et guidon chromé. Sa vitesse m’impressionne mais mon père et ses collègues qui l’utilisent, conduisent prudemment, ils semblent rassurés par cette machine et même légèrement enivrés par sa vitesse. De mon côté j’avais un sentiment de vulnérabilité. Sur une mobylette sans casque dans les années 80, on voit la route défiler, on imagine à tous moments l’accident se produire. Pourtant ces déplacements me plaisaient. J’aimais, je crois le fait, de serrer un autre être humain contre moi sur cette machine. Le grille-pain et la mobylette : deux machines que je devais associer, enfant à la fois au confort et aux possibles dangers.

Les machines ont continué à faire partie du décor sans que je m’en préoccupe vraiment. La console de jeu apparait sans retenir mon attention. Je gardais cependant une Game Boy pour les heures solitaires et le jeu de Tétris. A l’inverse de beaucoup de mes amis je présentais à l’adolescence un manque d’habileté total pour la maîtrise de la mobylette, qui devait pourtant symboliser une forme d’émancipation et être associée à une transition vers l’âge adule qui, lui était représenté par la voiture. J’oubliais le grille-pain qui électrocute et constatait avec dépit que mes rares tentatives de conduite finissaient toutes dans le faussée, sur des tas de pneus, dans les buissons ou au milieu des vignes puisque nous avions déménagé en 1990 près de la mer dans une région vaguement viticole au sein de ce qu’on appelait encore le Langue d’Oc Roussillon. Une seule machine exerce sur moi une fascination claire : le camion à pizza près de la plage, combiné de technologies et de techniques de la main pour produire dans un espace exigu l’odeur des meilleurs souvenirs.

Il faudra attendre la fin des années 90 pour qu’au lycée j’entre de plein pied, avec toute ma société et ma génération, dans une nouvelle relation à la machine, celle qui devait bouleverser durablement le rapport au travail et au loisir : l’ordinateur. Le domaine tertiaire et les services, le socialisme et le capitalisme, l’externalisation et la sous-traitance, la gestion et les experts, ceux comptables, médiatiques ou du Moyen-Orient, sont parmi d’autres mots que j’entendais, qui flottaient dans le fond de l’air de l’époque, sans que je ne les saisisse alors ou m’y intéresse vraiment. Un terme ressort cependant. On parle de l’apparition des NTIC pour Nouvelles Technologies de l’Informations de la Communication. On passe dirait Jacques Ellul d’une « nouvelle société qui n’est plus dominée par le problème de l’énergie, mais par celui de la communication et du traitement de l’information »1. Plus de pétrole et de mal de cœur, plus de vélo et de pédalage vers l’ailleurs non plus, mon corps adopte désormais une nouvelle posture : assise, courbée, statique, tête baissée et regard fixe en quête de l’information.

Au lycée, c’est avec enthousiasme que j’accueillais cette machine qui devait m’informer sur les biographies de mes cinéastes préférés. J’y épluchais les maigres articles sur les conditions de tournage de Dead Man de Jim Jarmush ou les prochains projets de Pedro Almodovar. On ne parlait que rarement d’internet, on disait le web ou pour les plus zélés le world wide web et ce web n’était accessible que quelques heures dans la journée au CDI du lycée et quelques minutes au domicile familial. La voiture, la machine du pétrole, n’allait pas rentrer dans mon existence. J’allais même la rejeter pour des raisons dont je parlerais peut-être dans un autre texte, mais la machine de l’information, elle, allait durablement me fasciner et ce jusqu’à l’hypnose.

Si je devais suivre scrupuleusement le fil d’une autobiographie sociologique centré sur le rapport à la machine, je rentrerais sans doute dans les détails des nombreux cheminements qui ont fait pénétrer cet objet dans nos quotidiens mais par souci de concision, je me contenterais de n’évoquer qu’en les survolant les premières années d’étude à Toulouse, marquées par l’absence d’ordinateur personnel, où seuls la musique et la lecture m’accompagnent, … pour arriver directement à l’achat de mon premier ordinateur, pas portable du tout, celui de mon colocataire à Paris en 2003. Autant dire qu’avant cette date la découverte du cinéma, de l’alcool, des drogues, du plaisir de nuits blanches de confidences, des musiques traditionnelles, du jazz ainsi que des premiers émois amoureux et sexuels, devait largement freiner l’intrusion des machines dans le spectre de mes préoccupations.

En 2006 je quitte la France pour les Etats-Unis pour ne revenir définitivement que cinq ans plus tard. Entre temps le web ne s’appelait le web mais internet s’imposait, le net pour les intimes. Ce médium prenait le pas sur tous les autres et une nouvelle pratique s’imposait progressivement : la communication par les réseaux sociaux. Lors de mon installation, je découvrais non seulement une nouvelle langue mais aussi et surtout une nouvelle culture : une société déjà familiarisée avec l’usage de l’ordinateur dans son espace privé, déjà installé dans les mœurs et les pratiques. Dans les premiers temps, des logicielles me permettent d’appeler mes proches de l’autre côté de l’Atlantique à bas coût. Je trouve mon logement sur internet, mes colocataires y font des rencontres amoureuses d’un soir ou d’un mois, j’y trouve des instruments de musique, nous organisons des soirées, je commande des livres et des billets de bus pour explorer ce pays immense, je télécharge illégalement et abondamment de la musique et des films, je reprends contact avec d’anciens amis. Tout semblait alors foisonnant, stimulant, communautaire, horizontal et égalitaire, bref : la machine tenait bel et bien ses promesses d’émancipation, de mise à disposition de tout et de mise en relation de tous. S’opérait une véritable « compression du temps et de l’espace »2 selon la formule de David Harvey, la connaissance se diffusait sans limite et toutes les distances paraissaient franchissables.

Plus tard à partir de 2009, je marchais dans un campus universitaire pour y continuer une thèse en sciences sociales, franchissant progressivement de nouvelles frontières qui m’avaient parues naguère infranchissables : celle de ma classe sociale, découvrant dans le même temps la pensée de Pierre Bourdieu qui semblait mieux qu’aucun écrivain ou poète, mettre des mots sur la réalité que je vivais, sur les habitudes qui m’avaient retenues et tenues à une certaine place dans la société, dans la scolarité et dans les rapports de genre. Aucun proverbe ni citation à la clé de ses ouvrages, juste une lecture patiente qui offrait parfois un interstice de lumière sur les conditions de conquête de sa liberté. Les futurs grands acteurs de la Tech étaient déjà là et offraient eux aussi des promesses de liberté : un monde où l’horizontalité des rapports était vouée à renverser la verticalité de la hiérarchie et les dérives autoritaires, un monde où la connexion aux machines allaient invariablement renforcer le lien des êtres et magnifier leurs plus belles luttes pour exister.

Finalement, je dois l’avouer dans ma bulle universitaire américaine et temporairement à l’abri des problèmes d’argent en raison de l’obtention d’une bourse, dans l’ivresse de ma propre tentative d’évasion et d’émancipation par la connaissance, j’ai cru à toutes ces promesses, à tous ces mensonges. De retour en France, j’allais rédiger ma thèse en campagne en traversant une longue période d’incertitude et de précarité, pour un jour écrire le quatrain suivant :

J’avais plus envie de vivre avec les machines,

Plus beaucoup d’émotions le long de l’échine.

Le glas avait sonné pour bien des chimères,

Et le temps s’incrustait de joies éphémères.


1 Jacques Ellul, Le bluff techonologie, Paris, Fayard/Pluriel, 2010, p.38.

2 David Harvey, The Condition of Postmodernity, Oxford, Blackwell Publishers, 1989.

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