NICARAGUA: LE MINISTÈRE DU MENSONGE

Au Nicaragua, la dissimulation d’État concernant de l'impact de la pandémie de COVID-19 continue d'inquiéter. En écho au texte publié à la mi-avril sur ce même blog, nous publions aujourd'hui la traduction d'une chronique publiée dans la section « En petits caractères » du quotidien d’opposition La Prensa[1] par le journaliste nicaraguayen Fabian Medina[2].

https://confidencial.com.ni/seccion/pxmolina/ © PxMolinA https://confidencial.com.ni/seccion/pxmolina/ © PxMolinA
Au Nicaragua, comme dans peu de pays au monde, fonctionne un Ministère du mensonge. Non, ne cherchez pas dans le Journal officiel ou ne vous attendez pas à le voir dans l'organigramme du gouvernement, mais il est là, actif et puissant. C'est peut-être le plus important de la pyramide de l'État sous le régime de Daniel Ortega. J'oserais même dire, plus que l'armée ou la police, ce qui en dit long sur cette dictature. Bien qu'il n'existe pas légalement, il possède un ministre, ou une ministre[3], des ressources, des locaux et des fonctionnaires disciplinés présents de huit à cinq heures, qui font parfois des heures supplémentaires, et ouvrent chaque jour leur ordinateur en se posant la même question : Et qu'allons-nous faire aujourd'hui, du Brain storming ?

Show quotidien

Chaque jour, flanqué des drapeaux du Nicaragua et du parti du Front sandiniste, un médecin en blouse blanche s'installe devant les caméras, prêt à mentir au Nicaragua. C'est une scène orwellienne. Il n'est pas là pour informer. Il est le délégué du Ministère du mensonge. Le show quotidien du Grand Menteur. Et aussi étrange que cela puisse paraître, cela a un certain charme macabre. « Voyons quel mensonge il va inventer aujourd'hui », dit la mamie, suspendue à son écran de télévision pendant qu'elle fait son balayage.

Charabia

En 30 secondes, il lit un communiqué écrit en charabia. Il dira qu'il y a trois cas confirmés de COVID-19 mais nous ne saurons pas si ce sont les mêmes qu'hier, ou si ce sont des nouveaux et que les trois d'hier sont morts ou sont passés à la phase du « suivi responsable et attentif », sans que personne ne sache ce que cela signifie et, pire encore, sans qu'aucune agence de santé, régionale ou mondiale, ne sache quoi inscrire dans ses statistiques parce qu'on trouve des phrases comme telle que : « les personnes dont l'état le méritaient ont été testées » ou « personnes/contacts suivies : toute personne qui le mérite ».

Enigma

Contraints de donner la version officielle, nous, les journalistes, devrons soumettre ces communiqués à une sorte de déchiffreur de codes secrets, à la manière de Champollion face aux hiéroglyphes égyptiens ou comme les Alliés face à la machine Enigma utilisée pour comprendre les messages allemands pendant la Seconde Guerre mondiale. Et même comme ça, on ne saura pas la vérité. Seul transparaitra le mensonge qu'ils ont voulu camoufler à l'aide de tout ce charabia.

Jambes courtes

Un dicton sage dit que « les mensonges ont les jambes courtes ». En voici un bon exemple. Rappelons-nous comment a commencé toute la désinformation officielle autour du COVID-19. Ils publiaient un communiqué, dans lequel, à leur façon bien sûr, ils parlaient des cas confirmés, des cas actifs, des tests, des personnes suivies et, à la fin, venait l'exhortation religieuse de rigueur. Contrairement à leur habitude, ils ont même commencé à se rendre sur le Canal 10 de télévision[4] pour se soumettre aux questions des journalistes. Mais le Mensonge ne connaît que les monologues et la dissimulation. Ils ont cessé d'aller à Canal 10 lorsqu'ils n'ont plus supporté les questions gênantes et peu à peu les communiqués ont cessé de mentionner d'abord les cas confirmés, puis les tests effectués, puis les morts, les guéris et les personnes en suivi, de sorte que maintenant en 30 secondes, le médecin en blouse blanche ne dit rien et bientôt il ne viendra plus que pour la prière religieuse, un point c'est tout !

FILM D'HORREUR

Couverture du livre de Fabian Medina: El preso 198 © Pedro Xavier Molina Couverture du livre de Fabian Medina: El preso 198 © Pedro Xavier Molina
S'il y a une chose dont nous sommes sûrs ici au Nicaragua, c'est que le gouvernement ment. Et quand je dis cela, je ne veux pas dire qu'éventuellement, il cache ou nuance l'information, comme tous les gouvernements du monde. Le mensonge est ici essentiel et déterminant. Ils l'ont utilisé pour cacher le massacre qui a eu lieu après avril 2018 et ils l'utilisent maintenant en temps de coronavirus. Ils l'utilisent toujours. « La vérité sera ce que je dirai », dit-elle [la vice-présidente[5]] afin d'imposer, à l'esprit des autres, la société qu'elle imagine dans son cerveau. Tu comprends ça, Pinki ? Aussi amusant que cela puisse paraître, le Ministère du mensonge n'est pas une comédie. Il y a beaucoup de tragédie et de vies en jeu. Ça ressemble plus, si on veut, à ces films d'horreur dont les protagonistes sont des clowns. Le mensonge, cette fois, est le moteur d'un projet de pouvoir et de mort.

 

[1] Chronique publiée dans la section « En petits caractères » du quotidien d’opposition La Prensa. https://www.laprensa.com.ni/2020/04/30/columna-del-dia/2668526-el-ministerio-de-la-mentira

[2] Journaliste, chroniqueur et écrivain, Fabian Medina est notamment l’auteur de « El preso 198 » (le prisonnier 198), une biographie non autorisée de Daniel Ortega, qui relate ses jeunes années, en particulier l’impact sur sa personnalité actuelle de celles passées en prison à l’époque de la dictature somoziste. https://americanuestra.com/el-preso-198-el-libro-habla-sobre-quien-es-daniel-ortega/

[3] Référence à la vice-présidente (et épouse du président) Rosario Murillo, omniprésente dans les médias et qui contrôle absolument toute l’information officielle. Ses allocutions pseudo-religieuses sont transmises tous les jours à midi par la presse inféodée au régime.

[4] Le Canal 10, propriété du millionnaire mexicain Angel Gonzalez, est un des plus regardés au Nicaragua. Il transmettait initialement des nouvelles sensationnalistes… mais depuis les évènements d’avril 2018, la majorité des journalistes de cette chaine a décidé d’informer « vraiment », ce qui leur a valu, ainsi qu’à la direction locale de la chaîne, des tentatives de pression et des représailles. Contrairement à d’autres chaines de télévision et médias d’opposition (100% Noticias et Esta Semana), le Canal 10 continue d’émettre au Nicaragua.

[5] Voir note 3.

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