Le gouvernement ordonne la destruction du Centre nicaraguayen des Droits humains

On a coutume de dire que les murs ont des oreilles. C’est sans doute pour cela que le gouvernement nicaraguayen a fait raser le bâtiment du Centre nicaraguayen des Droits humains (CENIDH) pour y ériger un centre de santé. Cette « reconversion » touche aussi les locaux de certaines des neufs ONG et deux médias qui, comme le CENIDH, avaient été investis et saccagés par la police en décembre 2018.

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  Déclaration de Dra Vilma Núñez de Escorcia[1] à propos de la destruction des locaux du Cenidh

Managua, le 30 janvier 2021

Il y a quelques instants, nous avons été informés par différents canaux que se déroule depuis ce matin, dans les locaux du Cenidh (Centre nicaraguayen des droits humains), pratiquement l'un des derniers actes qu’ils tentent pour détruire une organisation de défense des droits humains.

En réalité, cela ne nous surprend pas, car logiquement, que peut-on attendre d'un voleur ? Que peut-on attendre d’une femme qui saccage ? Que peut-on attendre d'un criminel qui vous fait du mal ? Qu’il fasse encore plus de dégâts. Il fallait donc s'y attendre. Vous voyez comment ils avaient déjà quasiment réalisé la même chose et aujourd'hui, sans vergogne, ils se sont installés dans [nos] locaux qui se trouvent à Juigalpa. Nous ne sommes donc pas surpris. Ainsi, ici sont confirmés une fois de plus, le désir destructeur, la haine, l'empoisonnement de l’esprit et de l’âme (s'ils en ont) de ces gens, pauvres gens, ils doivent être tellement amers.

Mais oui, ils croient que la destruction des locaux physiques, qui doivent sûrement leur rappeler des souvenirs, effacera de l'histoire nicaraguayenne et de l'esprit des Nicaraguayens les souvenirs des crimes qu'ils ont commis ; et que ces murs, ces murs dans lesquels ils sont aujourd'hui et qu’ils essaient de détruire ou qu’ils ont déjà fini de détruire, ces murs sont les témoins silencieux des crimes qu'ils ont commis – je veux énumérer, pour leur rappeler, les plus importants ou peut-être ceux dont je me souviens.

Les murs témoignent de la manière dont Rosario Murillo venait nous demander de ne pas écouter sa fille afin de dissimuler les viols dont celle-ci avait été l’objet de la part du président Daniel Ortega.

Ces murs rappellent la dénonciation que nous a faite Carlos Guadamuz[2], quand il est venu annoncer « ils vont me tuer et c'est Daniel Ortega qui va me tuer » et les voilà, ces murs ont entendu tout cela.

Je ne peux manquer de mentionner les plaintes de doña Elpidia Flores Castillo, la mère de Santos Sebastián Flores Castillo maintenu en prison par Daniel Ortega dans la galerie 300[3], juste pour avoir réclamé justice pour le viol de sa sœur.

Il y a aussi les plaintes jamais éclaircies sur la façon dont un autre corps de l'État a tué [le commissaire principal] Cristián Munguía. Là, résonnent dans ces murs qu’ils détruisent aujourd'hui, les crimes d'Encanto, du Carrizo[4] et de tous les autres assassinats. Et que dire également des assassinats et exécutions commis par l'armée contre les dirigeants du FUAC [Frente Unido Andrés Castro][5]. Et là aussi, sur ces murs, reste gravé imaginairement, comme une revendication pour que la lumière soit faite sur l’assassinat jamais éclairci d’Alexis Argüello[6].

Ces murs qu’ils tentent de détruire aujourd’hui ont été témoins de tout cela. Ils peuvent les détruire, il n'y a pas de problème. La lutte pour les droits humains continuera, NOUS la poursuivrons et l'histoire retiendra précisément tout ce qu'ils veulent faire taire.

Source audio originale en espagnol :https://www.facebook.com/AlGranoNic/videos/211862603922960/?sfnsn=mo

 

[1] Vilma Nuñez de Escorcia, 83 ans, présidente du CENIDH, a commencé sa carrière d’avocate à l’époque de la dictature d’Anastasio Somoza Garcia (père) contre laquelle elle s’engage, notamment en défendant les prisonniers politiques. Emprisonnée sous le gouvernement dictatorial d’Anastasio Somoza Debayle (fils), elle est jugée par un tribunal militaire et condamnée à 10 ans de prison, mais libérée sous caution 7 jours avant le triomphe de la révolution sandiniste (1979-1990). De 1979 à 1987, elle est vice-présidente de la Cour Suprême de justice. En 1990, elle fonde le CENIDH et quelques années plus tard, tombe en disgrâce, entre autres, pour avoir remis en cause les ambitions de Daniel Ortega à être l’éternel candidat présidentiel du FSLN. Elle a présidé la Commission pour la défense des Droits humains d’Amérique centrale (CODEHUCA), été membre de Conseil de direction de l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT) et vice-présidente de la Fédération Internationale des Droits humains (FIDH). Elle est juge du Tribunal Permanent des peuples (TPP – ex-tribunal Russell). En raison des menaces dont elle a été victime, la Commission interaméricaine des Droits humaisn (CIDH) a recommandé qu’elle bénéficie de mesures de protection.

[2] Carlos Guadamuz, compagnon de Daniel Ortega (en particulier en prison), a été le directeur de Radio Ya, la plus écoutée dans les cercles sandinistes. Tombé en disgrâce pour avoir voulu se présenter à la mairie de Managua, sa radio fut confisquée. Quelques années plus tard, après avoir retourné sa veste et s’être allié avec des ex-dirigeants notoires de la Contra, Carlos Guadamuz a été assassiné par un fanatique du FSLN.

[3] Dite de sécurité maximale.

[4] Le 21 mai 2008, trois paysans sont tués et deux autres blessés par un commando de militaires et policiers dans l’exploitation agricole El Encanto. Les forces de l’ordre déclarèrent que les victimes faisaient partie d’une bande organisée et qu’elles avaient été tuées lors d’un affrontement. Les témoins déclarèrent qu’au moment des faits, les paysans effectuaient leur travail et qu’ils avaient été victimes d’une exécution sommaire. Malgré des preuves accablantes et grâce à de nombreuses irrégularités judiciaires, toutes les personnes impliquées furent déclarées innocentes.

Le soir de l’élection présidentielle du 8 novembre 2011, en représailles pour leur refus de voter pour le parti au pouvoir, trois paysans furent exécutés et deux autres blessés dans la communauté de El Carrizo par un groupe de militants du FSLN, parmi lesquels des fonctionnaires de l’État.  Les auteurs de la tuerie furent jugés en février 2012 pour homicide et non pour meurtre, avec des circonstances atténuantes injustifiées et furent condamnés à trois ans de prison au lieu des dix-sept prévus par la loi. Cette sentence, exemple flagrant d’impunité à travers la manipulation des institutions chargées de protéger les droits humains et de rendre la justice, fut dénoncée par le Cenidh.

[5] Opérant dans le triangle minier et principalement intégré par d’ex-militaires, le FUAC a été le dernier de la longue liste des groupes réarmés à se démobiliser (partiellement) en 1997, après de longues et tumultueuses négociations concernant notamment l’attribution de terres et des projets de développement. En 2000, Tito Fuentes, Camilo Turcios et Damián, ses trois principaux dirigeants qui avaient accepté la démobilisation, connurent une mort violente dans des embuscades. Tous avaient dénoncé avoir été victimes de menaces auprès du Cenidh (https://www.omct.org/es/recursos/llamamientos-urgentes/nicaraguathreats-and-harassment), qui avait accompagné le processus de négociation et de démobilisation. Bien que les enquêtes officielles aient été bâclées, le Cenidh avait de fortes présomptions concernant l’implication des forces spéciales de l’armée dans ces assassinats.

[6] Trois fois champion du monde de boxe, Alexis Argüello a été élu maire de la capitale Managua pour le FSLN en 2008. Il a été retrouvé mort par balle en 2009. L’enquête officielle a conclu à un suicide.

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