Nicaragua: Supposons que....

309 morts! Malgré la présence dans le pays de la Commission interaméricaine des Droits Humains et du Haut Commissariat aux Droits Humains de l'ONU, des groupes paramilitaires secondés par la police (ou le contraire) continuent de semer la mort parmi la population. Peu à peu, certaines figures de la gauche latino-américaine réagissent, comme ici, Emilia M. Carlevaro* du MLN-Tupamaros, d'Uruguay

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Supposons que la réforme des retraites promue par Ortega était juste (et non rétrograde) et que ceux qui ont protesté contre lui aient eu tort ...

Supposons qu'il n'y ait eu ni omission ni négligence dans le combat à l'incendie qui a détruit une partie du cœur de la Réserve biologique Indio Maíz et que ceux qui ont dénoncé et protesté aient eu tort ...

Supposons que les prêtres catholiques qui aident, dialoguent et soutiennent les jeunes militants soient plus conservateurs et pro-impérialistes que le récemment décédé cardinal Obando y Bravo, qui s'est opposé au premier gouvernement du FSLN et a soutenu la contre-révolution (instiguée, soutenue et financée par Reagan et le scandaleux Irangate), mais qui en 2016 a été déclaré par Ortega « Père de la Paix et de la Réconciliation » ...

Supposons que toutes les organisations de défense des droits humains – gouvernementales et non gouvernementales, nicaraguayennes et étrangères – se soient converties de manière unanime et simultanée en marionnettes unanimes de l'impérialisme et de la réaction et aient biaisé leurs rapports pour discréditer le gouvernement et que ceux qui demandent leur intervention et diffusent leurs rapports ont tort ...

Supposons que la plupart des dirigeants du FSLN de la Révolution de 1979 (Henry Ruiz, Mónica Baltodano, Víctor Tirado, Dora Maria Téllez, Sergio Ramírez, Luis Carrión, Gioconda Belli, Ernesto Cardenal[1], etc.) soient dans un état de confusion ou, mus par les plus bas instincts, induisent les gens en erreur et que des milliers les suivent ...

Supposons que l'impérialisme yankee ait la capacité d'orchestrer, après 11 ans de gouvernement d'Ortega (qui exerce le contrôle total sur les forces coercitives de l’État, la domination sur une grande partie de la presse et les organisations de masse), une manœuvre de déstabilisation d'une telle ampleur que des milliers de personnes se jettent dans la rue au péril de leur vie ...

Supposons, alors, que nous sommes face à une spectaculaire manœuvre déstabilisatrice contre un gouvernement défenseur du peuple, révolutionnaire et anti-impérialiste, qui réussit à ce que des milliers de personnes aliénées, téléguidées par l'empire et la bourgeoisie, sortent – bêtement – pour protester, sans défense, risquant qu’on les tue eux et leurs familles, pour à peine égratigner les forces gouvernementales. En résumé : des milliers de pauvres (au Nicaragua, 80% de la population), téléguidés, mystifiés, prêts à mourir ...

Donc, si toutes ces suppositions étaient avérées, quelle attitude le gouvernement devrait-il adopter face à ces manifestants ? Leur absence de raison est-elle une raison pour les tirer comme des lapins, les emprisonner et les interroger sous la torture, les blesser, les tuer ?

Et nous autres Uruguayens, ceux qui pensons toujours que les gouvernements ont le devoir de veiller à ce que leurs États respectent l'obligation de garantir les droits des personnes, à commencer par la vie et la liberté, nous qui y travaillons, à l'intérieur et à l'extérieur des frontières, depuis le pachecato[2] jusqu'à aujourd’hui, que faisons-nous ? Nous disons que le gouvernement et l'État nicaraguayen ont moins d'obligations que ceux de l'Uruguay ?

Nous disons que les plus de deux cents morts de ces deux derniers mois, ont moins de valeur que les nôtres ? Que les nôtres ne devaient pas mourir parce qu'ils avaient raison et que ceux-là si parce qu'ils avaient tort ? Nous regardons ailleurs ?

Nous reprenons l'argument selon lequel ils se sont prêtés – consciemment ou inconsciemment – à déstabiliser un gouvernement révolutionnaire et qu’alors ... ? [Alors quoi ? Finissons la phrase s'il vous plait : Alors ... ils l'ont bien cherché ? ... ils l’ont bien mérité ? ...]

Nous qui nous opposons à la peine de mort même pour le pire délinquant, l'acceptons-nous contre les manifestants ? Le soupçon que des forces politiques nicaraguayennes de droite qui, avec un opportunisme total, cherchent à manipuler et à diriger les manifestations, nous empêche-t-il de nous solidariser avec les victimes ?

Beaucoup de Nicaraguayens, faisant appel à notre sensibilité de démocrates, progressistes, défenseurs des droits humains et/ou de personnes de gauche, s’adressent à nous et nous écrivent pour nous informer et demander de la solidarité. Ne leur répondrons-nous pas, ne ferons-nous pas une démarche, un geste public ?

Est-ce que nous n’avons toujours pas compris qu'il ne s'agit pas de décider si les manifestants ont raison ou pas, mais de défendre leurs droits et leurs libertés fondamentaux ? Personne ne nous demande de donner notre avis sur la politique interne du Nicaragua, ils nous demandent d'aider à empêcher que le Nicaragua continue d’être endeuillé et souillé du sang de ceux qui, dans les villages les plus reculés et dans les villes, combattent désarmés dans les rues. Ils nous demandent, qu’une fois pour toutes, nous soyons capables d’exiger que la répression cesse, que soit mis fin aux actes terroristes de l’État. Ils nous rappellent, sans le dire, que la défense des articles de la Déclaration universelle des droits de l'homme n'a pas de frontières.

La chanson de Zitarrosa[3] résonne dans ma tête. J'ai mis une de ses lignes au pluriel : Quelle tristesse, que la douleur ne nous fasse pas souffrir.

*L’auteure est médecin, elle a été militante du Mouvement de libération national-Tupamaros dans les années 1960-1970 et a connu l’exil. Elle est membre de l’organisation des mères et familles de détenus disparus.

Pour lire l'article en espagnol: https://correspondenciadeprensa.com/2018/07/03/nicaragua-s-o-s-nicaragua-supongamos-que/

 [1] Respectivement : Henry Ruiz: Commandant de la révolution, ex-membre la direction nationale du FSLN, ministre de la Planification du gouvernement sandiniste pendant les années 1980 ; Monica Baltodano: Commandante de la révolution, plusieurs fois députée, fondatrice du Mouvement pour le sauvetage du sandinisme ; Victor Tirado: Commandant de la révolution, ex-membre la direction nationale du FSLN, aujourd’hui malade et retiré de la politique ; Dora Maria Tellez: Commandante de la révolution, ex-ministre de la santé du gouvernement sandiniste, co-fondatrice du Mouvement de Rénovation Sandiniste (MRS) ; Sergio Ramirez: Ex-vice-président  du Nicaragua (1984-1990), écrivain et co-fondateur du MRS ; Luis Carrion: Commandant de la révolution, ex-membre la direction nationale du FSLN ; Gioconda Belli: Écrivaine et poétesse ; Ernesto Cardenal: prêtre, ex-ministre de la culture du gouvernement sandiniste durant les années 1980.(N.d.T.)

[2] Allusion à Jorge Pacheco Areco (1920-1998), du Parti Colorado, président de la République entre 1967 et 1972 ; le « pachecato », se réfère au régime autoritaire qui a ouvert la voie au coup d'Etat de 1973.

[3] Alfredo Zitarrosa (1936-1989), auteur-compositeur-interprète, poète, écrivain et journaliste uruguayen, considéré comme l'une des figures les plus en vue de la musique populaire en Amérique latine.

 

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