Prisonniers politiques libérés au Nicaragua : victoire du peuple, non du gouvernement

La libération de bon nombre de prisonniers politiques du régime est revendiquée comme une victoire de la mobilisation populaire et non du gouvernement, qui à travers une loi d'amnistie tente de donner le change sur ses intentions magnanimes et en même temps de garantir l'impunité aux auteurs de graves atteintes aux droits humains perpétrés depuis le début de la crise politique en avril 2018.

Aujourd’hui, 11 juin de nombreux prisonniers politiques (parmi eux les figures les plus connues de l'opposition) encore détenus dans les prisons nicaraguayennes ont été libérés. Hier, cinquante prisonniers avaient déjà été remis en liberté. Ces libérations se produisent à quelques jours du 18 juin, date butoir fixée en mars dernier dans le cadre des accords signés entre la délégation gouvernementale et celle de l’Alliance civique pour la démocratie et la justice pour la libération de tous les prisonniers politiques.

Durant ces 90 jours, des détenus ont été sortis de prison par vagues successives sous le régime d’arrêt domiciliaire et non d’une libération sans conditions. Cette situation, ainsi que l’assassinat du détenu Eddy Montes dans la prison La Modelo, le 16 mai dernier, avait provoqué l’interruption unilatérale du processus de dialogue de la part de la délégation de l’Alliance civique jusqu’à ce que le gouvernement montre effectivement sa volonté de respecter les accords signés. Les détenus libérés hier et aujourd’hui bénéficient d’une loi d’amnistie adoptée en urgence, le 8 juin 2019, par une Assemblée nationale presque entièrement dévouée au régime. Néanmoins, l’esprit de cette loi a été critiqué de manière quasi unanime par l’opposition nicaraguayenne, par les prisonniers politiques eux même et par divers représentants des organisations internationales ayant suivi l’évolution de la crise au Nicaragua depuis avril 2018.

Ainsi, Antonia Urrejola, rapporteure de la mission de la Commission Interaméricaine des Droits Humains (CIDH) pour le Nicaragua, déclarait que « la loi ne répond pas aux standards internationaux en matière de réparation et manque de légitimité car elle ne correspond pas à une construction collective conforme aux standards du système interaméricain ». Mais surtout, « elle nie toutes les victimes de la répression d’État et cela est inacceptable ». De son coté, Michèle Bachelet, la commissaire aux droits de l’Homme de l’ONU a exprimé sa préoccupation pour l’adoption d’une loi qui, de fait, amnistie les possibles auteurs de graves atteintes aux droits humains ; délits qui ont été qualifiés – notamment par le rapport de la CIDH – de crimes de lèse-humanité, imprescriptibles au regard du droit international.

En effet, l’article 1 de la loi d’amnistie stipule qu’elle concerne autant les délits instruits et jugés que les délits n’ayant pas encore fait l’objet d’enquête, c’est-à-dire l’ensemble des exactions imputés aux auteurs matériels et intellectuels de la répression qui, selon les chiffres les plus conservateurs, a causé 325 morts, des milliers de blessés, séquestrations et détentions arbitraires. Par ailleurs, l’article 3 de la loi établit un cadre restrictif dans la mesure où elle signale que la récidive et la non-observation du principe de non-répétition pourrait entraîner la révocation du bénéfice de l’amnistie.

Avant même que ne surviennent les libérations, l’Union des prisonniers politiques du Nicaragua (UPPN) avait émis un communiqué critiquant vivement ces deux aspects de la loi : l’impunité pour les crimes perpétrés dans le cadre de la répression et l’intention explicite de museler les détenus libérés en faisant peser sur eux la menace d’une réincarcération. Il convient de rappeler que nombre d’entre eux ont été emprisonnés pour le seul fait d’avoir arboré le drapeau national (bleu et blanc) qui s’est converti en symbole des manifestations auto-convoquées contre le régime de Daniel Ortega. Loin de convaincre sur ses intentions magnanime du gouvernement, la libération des prisonniers politiques est interprétée au Nicaragua comme une tentative de donner le change avant la prochaine session de l’Organisation des États Américains (OEA) le 26 juin prochain à Medellin (Colombie), au cours de laquelle sera discutée l’éventuelle exclusion du Nicaragua du système interaméricain et l’application de nouvelles sanctions contre le régime et ses fidèles alliés.

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