Nicaragua: jusqu'à quand le gouvernement imposera-t-il la paix des cimetières?

Peu d’articles sur le conflit qui secoue le Nicaragua depuis 2 mois en analysent les enjeux. Avec son accord, je publie le texte de Laurent Levard, agro-économiste ayant travaillé 12 ans au Nicaragua durant la Révolution sandiniste (1984-1990), au Ministère de la réforme agraire, à l'Université Nationale Agraire et à l'Université Centraméricaine, ou il a de nouveau enseigné de 1998 à 2001.

1. Le Nicaragua vit depuis début avril une crise socio-politique profonde, avec un vaste mouvement de mobilisation étudiante et populaire, une répression d’ampleur de la part du pouvoir, un climat d’affrontements croissants, ainsi qu’une quasi-paralysie du pays depuis plusieurs semaines du fait notamment de centaines de barricades dans les rues de nombreuses villes et sur les routes. A ce jour plus de 170 personnes ont perdu la vie, alors que le nombre de blessés s’élève à 1500, dans un pays de 6 millions d’habitants. Au niveau international, nombre de personnalités et mouvements progressistes hésitent à se positionner, certains prennent la défense du pouvoir en place et voient dans les évènements la main des Etats-Unis et de la droite latino-américaine et d’autres affirment leur solidarité avec l’actuelle mobilisation.

2. Je pense qu’il s’agit d’une situation complexe dans laquelle interviennent ou sur laquelle s’expriment de multiples intérêts différents et contradictoires, tant au niveau national que régional. Mais, l’élément inédit est que l’on assiste avant tout à ce que l’on pourrait qualifier de processus de révolution citoyenne, dont le mot d’ordre principal est désormais, outre la justice pour les victimes et la fin de la répression, le départ du couple Ortega-Murillo (Rosario Murillo, épouse du président Ortega, est vice-présidente et beaucoup considèrent que c’est elle qui détient l’essentiel du pouvoir, Daniel Ortega étant par ailleurs très malade) et un changement du système politique garantissant la démocratie. En soi, un tel mouvement étudiant et populaire, qui n’a fondamentalement pas surgi de forces organisées (à quelques exceptions près et notamment le cas spécifique du mouvement paysan anti-canal) mais de la mobilisation même (le terme utilisé partout d’« autoconvocados» illustre bien cette réalité et la volonté de ne pas être récupérés) mérite d’être soutenu (d’autant plus que, en arrière-fond, d’autres motivations légitimes sont présentes, notamment de la part du mouvement paysan, partie intégrante du mouvement plus global, qui lutte depuis des années contre les accaparements de terre liés au projet de canal interocéanique). Ceci ne signifie ni que l’on dresse un tableau noir et sans nuances de ce qu’a réalisé le pouvoir de Daniel Ortega depuis les 11 ans qu’il est au pouvoir, ni que l’on ne soit naïf sur le fait que les tentatives de récupérer ce mouvement sont fortes de la part d’une partie de l’oligarchie et de la droite antisandiniste au niveau national, et de l’impérialisme nord-américain et des forces les plus réactionnaires au sein des Etats-Unis, pour lesquels la mise à bas des régimes progressistes en Amérique Latine constitue une priorité de leur agenda (comme cela l’a été depuis des décennies), que ce soit notamment à Cuba, au Venezuela ou au Brésil.

Sandino repeint aux couleurs nationales et protégé par une barricade Sandino repeint aux couleurs nationales et protégé par une barricade
3. Pour beaucoup de progressistes au niveau international, ce mouvement est donc suspect voire constitue une opération de plus des Etats-Unis pour détruire un gouvernement qui échappe à son hégémonie. D’autant plus que, je viens de le souligner, l’intérêt de récupération des Etats-Unis et d’inscription des évènements à venir dans son agenda impérialiste est évident. Joue également dans cette perception le fait que le régime actuel est issu de la Révolution sandiniste qui fut un réel espoir pour les forces progressistes et qui a donné lieu à de multiples formes de solidarité de par le monde. Enfin, il existe une forme de cercle vicieux dans les perceptions et prises de position, cercle vicieux sur lequel aussi bien le régime Ortega-Murillo que les forces réactionnaires s’appuient pour convaincre : si, d’un côté seules des forces progressistes prennent la défense du régime Ortega-Murillo et si, de l’autre, ce sont essentiellement des forces impérialistes et réactionnaires qui affichent un soutien au mouvement, alors l’ensemble des progressistes hésitants tendront à prendre position pour le régime en place…

Sur le contexte au moment du déclenchement des évènements

 

4. Le gouvernement Ortega-Murillo, en place depuis 2007, consacre du point de vue économique la domination d’une oligarchie sur le pays, issue aussi bien de l’oligarchie traditionnelle – oligarchie agraire et patronat (représenté notamment par le Conseil supérieur de l'entreprise privée - COSEP, équivalent du MEDEF) - que d’une nouvelle oligarchie « sandiniste » qui s’est développée depuis les années 1990 grâce aux intérêts économiques acquis au lendemain de la période révolutionnaire (1979-1990) et consolidés par la suite, aux privilèges liés à la détention du pouvoir et de la gestion opaque des fonds de la coopération vénézuélienne (non inclus dans le budget de l’Etat). Le gouvernement Ortega-Murillo a su consolider une alliance non seulement avec le capital national, mais également avec le capital étranger (y compris des Etats-Unis), notamment avec le développement des activités de la zone franche de Managua qui emploie plus de 100 000 travailleurs.

5. La reconcentration foncière s’est poursuivie au profit de l’oligarchie agraire et le gouvernement a une lourde responsabilité dans la dégradation accélérée des forêts tropicales et réserves du pays existant encore (les forêts continuant à être pillées pour l’exportation de bois précieux et la progression de l’élevage extensif), laissant présager une crise écologique majeure au cours des prochaines décennies, dans un contexte de forte vulnérabilité au changement climatique.

6. Le régime est cependant très loin d’être essentiellement motivé par les intérêts de l’oligarchie, à la différence d’autres pays de la région : il a une vision de développement du pays, il a su utiliser une partie de la richesse pour investir dans des infrastructures (routes, chemins, électricité, etc.) et financer une politique sociale (aides au logement, santé, etc.) qui ont contribué à une amélioration du niveau de vie pour une grande partie de la population, notamment dans les milieux populaires, les classes moyennes profitant par ailleurs de la croissance économique en général. La stabilité du pays permet à celui-ci d’échapper au phénomène des maras, bandes délinquantes et mafieuses qui sèment la terreur et génèrent de l’insécurité dans d’autres pays d’Amérique Latine. Le Nicaragua était avant les évènements, un des pays les plus sûrs d’Amérique centrale.

7. Finalement, l’alliance entre le régime et le capital, le bénéfice des fonds de la coopération vénézuélienne et le réinvestissement d’une partie des profits des détenteurs de capitaux dans l’économie nationale, l’hégémonie du pouvoir sur les syndicats, son contrôle sur l’orientation politique des travailleurs de la fonction publique et la répression des quelques mouvements sociaux émergents ont permis au Nicaragua de bénéficier à la fois d’une croissance économique soutenue et d’une stabilité sociale au cours de la dernière décennie.

8. La croissance économique et la stabilité sociale reposent cependant largement sur des facteurs fragiles et non sur des changements structurels dans l’économie qui permettraient de créer les conditions d’une redistribution des ressources et des richesses et un développement durable, même si le gouvernement met aussi en œuvre une politique de soutien à l’économie populaire. Ces facteurs sont notamment la coopération vénézuélienne désormais quasi-interrompue), les migrations temporaires au Costa Rica, l’envoi de fonds des émigrés, la création d’emplois dans la zone franche de Managua ou l’expansion de l’élevage extensif au dépens de la forêt dans le cadre d’un modèle agro-exportateur.

9. Même si le régime, issu de la Révolution sandiniste des années 1980, a gardé tout au long de la dernière décennie le soutien d’une partie significative de la population (que l’on peut estimer à 30-40%), il a perdu toute légitimité démocratique aux yeux d’une grande partie de celle-ci. Le système ne peut être qualifié de démocratique, notamment depuis les fraudes électorales largement documentées de 2008 et des années suivantes, l’interdiction de participer aux élections des forces politiques susceptibles de constituer une véritable opposition (Mouvement Rénovateur Sandiniste-MRS, Parti Libéral Indépendant-PLI) et l’absence totale de transparence des processus électoraux (grande différence avec le Venezuela où la marginalisation de l’opposition résulte essentiellement de son auto-exclusion des processus électoraux, alors que le système électoral y apporte des garanties de transparence). Concernant les autres forces politiques, notons qu’une grande partie de l’opposition de droite a été anesthésiée depuis l’accord Front Sandiniste de Libération Nationale (FSLN) - Parti Libéral Constitutionnel (PLC) de la fin des années 1990 qui accorde des quotas de pouvoir à ce dernier, tandis que les autres forces (MRS, scission du FSLN) ont été affaiblies par la répression et les mesures anti-démocratiques. Les pouvoirs judiciaire et électoral sont totalement sous le contrôle du pouvoir exécutif.

10. Le projet de canal interocéanique a marqué une nouvelle étape dans le projet oligarchique, avec la négociation secrète et la signature d’un accord avec un groupe économique chinois, ainsi que l’approbation d’une loi, qui se traduirait par le retrait de la souveraineté nationale sur une large partie du pays et des accaparements de terres massifs. Ce projet a aussi marqué l’émergence d’un mouvement paysan, citoyen et écologiste inédit opposé à ce canal avec des dizaines de mobilisations et de marches au cours des dernières années, réprimées par le pouvoir.

11. Le pouvoir s’est aussi consolidé grâce à une alliance idéologique avec l’Eglise catholique et des Eglises évangéliques, marquée notamment par le vote d’une législation anti-avortement parmi les plus répressives du monde et un discours politique du régime en permanence truffé de références religieuses.

La crise socio-politique

12. Comment dans un contexte de croissance économique, de relatif progrès social, de paix civile, de domination absolue du régime sur les pouvoirs exécutif, législatif, judiciaire et électoral, d’une base sociale certes minoritaire mais importante au sein de la population, de soutien des syndicats issus du sandinisme, du contrôle idéologique des fonctionnaires, du rôle marginal des partis d’opposition, du contrôle par le régime des principaux moyens de communication (radios et télévisions), d’alliance stratégique avec le patronat, de soutien plus ou moins explicite des églises catholique et évangéliques, de bonne entente avec le Fonds monétaire international (FMI) et, de fait, aussi avec les Etats-Unis malgré un discours anti-impérialiste (les Etats-Unis étant satisfaits de la stabilité du pays, des possibilités d’investissement, ainsi que de la coopération en matière de lutte contre le trafic de drogue), comment, donc, en si peu de temps, la situation du pays a-t-elle pu échapper au pouvoir à ce point ?

13. Tout d’abord, la théorie de la manipulation par des partis de droite (peu présents et souvent décrédibilisés) ou par les Etats-Unis ne résiste pas à l’examen des faits. Que des ONG nicaraguayennes aient reçues des fonds de fondations ou d’agences nord-américaines, et que cela ait influencé leur idéologie (comme partout en Amérique Latine), que ces ONG aient apporté un soutien au mouvement, c’est certainement vrai (notons par contre que les Eglises évangéliques, les plus porteuses d’une idéologie de soumission à la réalité terrestre, très présentes et influentes au Nicaragua et souvent originaires des Etats-Unis, constituent l’un des principaux soutiens idéologiques au régime). Mais ceci ne peut être qu’un facteur marginal lorsque l’on analyse le déroulé des évènements. Que les tentatives de récupération existent maintenant, c’est évident, mais il faut aussi observer la vigilance existant au sein du mouvement étudiant par rapport à ces risques. Ainsi, le fait que des représentants étudiants aient été récemment reçus par des élus Républicains aux Etats-Unis, sans mandat d’ailleurs du mouvement étudiant, est vivement contesté au sein de celui-ci.

14. Formellement, la réforme de l'Institut de sécurité sociale (INSS) a été à l’origine des premières protestations alliant retraités et étudiants. L’annonce de la réforme (le 16 avril) arrive cependant juste après une semaine de mobilisations étudiantes contre l’incapacité (voire les supposées inertie dans un premier temps ou complicité) du gouvernement à lutter efficacement contre l’incendie déclenché au cœur de la réserve naturelle Indio-Maïs, poumon biologique et de biodiversité du pays et grignotée depuis des années par les coupes sauvages. Mobilisation minoritaire certes, mais qui contribue à générer un climat social révolté au sein des universités mobilisées (notamment l'Université centraméricaine (UCA) et qui illustre par ailleurs la montée en puissance d’une génération consciente des enjeux écologiques. Concernant cette réforme de l’INSS, en quelques mots : il s’agit d’une hausse des cotisations salariales et surtout patronales et une réduction de 5% des pensions de retraite (alors que le FMI réclamait comme partout ailleurs un allongement des années de cotisation et une élévation de l’âge de départ à la retraite. Certains économistes nicaraguayens, non écoutés par le gouvernement, proposaient par contre une réforme structurelle financée par la fin de certaines des énormes exonérations fiscales dont bénéficient nombre d’entreprises, ainsi qu’une gestion améliorée et plus transparente).

15. L’annonce de la réforme de l’INSS (retirée la semaine suivante) n’a été qu’un élément déclencheur. Le facteur qui a généré une mobilisation massive a été la répression contre les manifestations étudiantes des premiers jours, avec plus de quarante personnes (en majorité des étudiants) abattues par les forces de police et des individus armés en civil et protégés par la police, les blessés se comptant par centaines. Jamais dans l’histoire du Nicaragua (et même au temps de la dynastie Somoza), un tel massacre contre les étudiants n’avait été organisé. Il a généré une véritable indignation et révolte dans le pays, à l’heure des réseaux sociaux où vidéos et photos peuvent être visionnés par tous en quelques heures. Ce n’est pas la première fois que le pouvoir réprime des mobilisations étudiantes, appuyée par des éléments armés en civil non identifiés, mais jamais la répression n’avait atteint une telle ampleur. La cheffe de la police a dû démissionner dans les jours suivants, mais où est le véritable niveau de responsabilité dans l’ampleur de la répression ? Peut-être le travail à venir de la justice permettra de répondre à une telle question.

16. A partir de ce moment et jusqu’à aujourd’hui, de nombreux évènements sont intervenus dont je ne ferai qu’un bref résumé : les étudiants se réfugient et se barricadent dans les universités, les habitants des quartiers viennent les soutenir, la répression se poursuit avec l’intervention croissante de la police et de ces individus, de plus en plus qualifiés de forces para-militaires. Quatre grandes marches sont organisées à Managua en avril-mai, dont la plus massive à l’appel du collectif des "mères d'avril", le 30 mai, le jour de la fête des mères. 300.000 personnes manifestent à Managua, chiffre absolument considérable et jamais atteint depuis les grandes heures de la Révolution sandiniste (ans le même temps, la contre-marche organisée par le pouvoir rassemble dix fois moins de participants). La marche est attaquée par des forces irrégulières. Des individus et groupes armés circulent de plus en plus à bord de camionnettes et sèment la terreur dans les quartiers. Les mots d’ordre de justice pour les victimes, de fin de la répression, de départ du couple Ortega-Murillo et de nouvelles élections démocratiques se généralise. Pour se protéger des individus armés, les habitants se barricadent dans les quartiers. 70% des routes du pays sont également coupées par des barricades, suite au premier appel à lever de telles barricades lancées par le mouvement paysan anti-canal. Le 9 juin débute une opération de destruction des barricades par la police ou par des groupes armés en civil, donnant lieu à de nouvelles victimes. L’origine et la composition exacte des individus armés en civil, francs-tireurs qui agissent aux côtés et sous la protection de la police et qui, bien souvent tirent pour tuer (comme en témoignent les armes de snipers utilisées et l’emplacement des impacts de balle), est plus ou moins connue : jeunes issus du lumpenprolétariat et payés par le gouvernement (comme au Honduras, ou encore au Venezuela, mais dans ce dernier pays, payés par l’opposition de droite, autre différence importante avec le Venezuela !), membres de la jeunesse sandinistes, anciens militaires. Au sein du mouvement, beaucoup de défendent à l’aide de mortiers, mais apparaissent aussi et se multiplient aussi des groupes plus radicalisés armés (peut-être instrumentalisés ?) qui s’affrontent avec la police et commettent des exactions et crimes. Du coup, une polémique existe quant aux responsables de destructions, incendies de bâtiments publics, marchés et sièges locaux su FSLN : agents du pouvoir pour semer le chaos et décrédibiliser le mouvement ou éléments radicalisés au sein du mouvement ? Quoiqu’il en soit, de multiples témoignages, photos, vidéos mettent en évidence la protection de la police, voire son action conjointe avec ces individus. Dans de rares occasions, la police protège les manifestants et, bien souvent, elle est simplement absente. Certains accusent le pouvoir de rechercher une stratégie d’affrontements pour décrédibiliser le mouvement, l’affaiblir, justifier la répression, voire le recours à l’armée.

Franc tireur Franc tireur

17. Dans le même temps le mouvement étudiant se structure. Au niveau national nait l’Alliance pour la Justice et la démocratie composée de représentants du mouvement étudiant, du mouvement paysan, du patronat et d’organisations dites de la société civile.

18. L’engrenage même des évènements explique donc la gravité du conflit. Soulignons que, alors que régnait jusqu’à présent dans le pays un climat de prudence et de méfiance quant à l’expression de ses opinions politiques, et a fortiori quant à la participation à des manifestations, une ligne s’est rompue, un retour en arrière devenant impossible. Ce sentiment qu’un retour en arrière serait lourd de menaces pour tous ceux qui se sont exprimés et engagés pèse donc dans l’évolution de la situation. Mais la peur règne aussi : les leaders étudiants sont menacés, vivent sous protection, logent dans des maisons de sécurité.

"Morteros" de fabrication artisanale "Morteros" de fabrication artisanale
19. Le mouvement peut aussi être interprété comme une explosion de mécontentements et de frustrations accumulés et tues depuis des années. L’ampleur de la mobilisation et le fait qu’elle ait touché une partie de la base sandiniste (avec notamment l’insurrection de la ville de Masaya et de son quartier Monimbo, berceau du sandinisme), alors que la situation du pays était globalement stable et que les classes moyennes (dont la présence est majoritaire dans le mouvement étudiant) étaient largement bénéficiaire de la dynamique de croissance économique, doivent être analysés à l’aune de cette accumulation de ces frustrations et mécontentements, mais aussi de la réalité sociologique du Nicaragua, de son histoire très spécifique et de la révolution des réseaux sociaux, avec une diffusion massive et quasi-immédiate des évènements (mais aussi la possibilité de fake-news et manipulations).

20. Ainsi, une grande partie de la jeunesse a des parents et grands-parents ayant vécu et participé à la lutte contre Somoza et à la révolution sandiniste des années 1980. Elle a souvent grandi en s’imprégnant d’un référentiel historique de mobilisations, de participation à la vie du pays, d’espoir de changement, etc. Dans le même temps, cette jeunesse est ouverte sur le monde grâce aux réseaux sociaux. Et elle indignée contre le fait qu’il n’existe pas dans son pays de véritable démocratie et de possibilité participer aux débats et décisions, à moins de s’inscrire dans le cadre du parti au pouvoir et d’y construire une ascension professionnelle et sociale. Cette jeunesse considère qu’il existe un pouvoir absolu du couple Ortega-Murillo qui verrouille l’avenir du pays, qu’elle gouverne sans transparence dans les décisions et la gestion des fonds (fonds notamment issus de la coopération vénézuélienne, gérés en dehors du budget de l’Etat), qu’une élite s’enrichit, que la corruption est présente (même si certainement beaucoup moins que dans d’autres pays !). Une partie plus consciente, plus politisée, sensible aux questions écologiques et féministes, est choquée par l’affaire du canal, par la destruction de l’environnement et l’apathie / la complicité ressentie du pouvoir avec cette destruction ou encore l’alliance du pouvoir avec les secteurs les plus conservateurs de l’Eglise et la criminalisation de l’avortement.

21. L’Eglise catholique est divisée entre son soutien historique au pouvoir et le soutien au mouvement. Face à la répression, il apparait de plus en plus clairement que la hiérarchie catholique s’est désolidarisée du pouvoir. Quoiqu’il en soit, l’Eglise a joué et joue un grand rôle avec l’appel à l’une des grandes marches « pour la paix » (de fait partie prenante du mouvement) et l’organisation d’un dialogue national entre le pouvoir et le mouvement social. Ce dialogue national a été lancé une première fois des 16 au 21 mai, puis à nouveau depuis une semaine.

22. Le rôle du patronat est ambigu, avec là aussi des dissensions internes. Allié du pouvoir depuis des années, il est avant tout motivé par ses intérêts économiques, aussi bien sur le court que sur le moyen terme (et « si tout doit changer, que ce soit pour que rien de change » pourrait-on dire). Sentant le vent tourner, le COSEP a pris ses distances avec le gouvernement dès les premiers jours. Il était certes opposé à la réforme de l’INSS, mais aurait été bien incapable de lancer un mouvement de mobilisation contre. Il s’est donc rapidement affiché comme partie prenante du mouvement et à y jouer un rôle hégémonique (ce qui ne manque pas de créer des tensions) tout en cherchant à négocier avec le pouvoir une évolution politique douce (maintien au pouvoir d’Ortega-Murillo avec élections transparentes à terme). Il est une des composantes de l’Alliance pour la justice et la démocratie, mais il est significatif qu’il n’a pour l’instant pas appelé à une grève nationale indéfinie, malgré la demande d’autres secteurs. Dans ce rapport de force avec le patronat, le pouvoir favorise depuis peu des prises de terre sauvages sur des terres agricoles de l’oligarchie agraire.

23. Les partis de la droite traditionnelle jouent un rôle négligeable dans le mouvement. A noter un rejet global des partis politiques traditionnels est très présent au sein de la population.

En conclusion…

24. L’attitude à venir de l’armée reste une grande inconnue. Dès les premiers jours du mouvement, plusieurs anciens responsables de l’armée issus de la Révolution sandiniste (dont l’ancien chef de l’armée Joaquin Cuadra) ont mis publiquement en garde ses responsables actuels en leurs demandant que l’armée n’intervienne pas. Des échanges ont eu lieu entre eux et l’Etat-major actuel. Ces anciens responsables ont manifesté publiquement avec le mouvement d’opposition lors de la Grande marche du 30 mai. Par ailleurs, on peut se poser la question d’une participation en sous-main de l’armée à la répression : plusieurs des manifestants abattus l’ont été à l’aide de fusils de précision draghonov (fusil des snipers, à balles explosives) dont seule l’armée est en possession. Il ne faut pas oublier que l’armée constitue aussi une force économique importante, avec des entreprises dans différents secteurs et des avoirs financiers aux Etats-Unis.

25. Comment évoluera désormais la situation ? Que se trame-t-il en marge du Dialogue national (retransmis quant à lui publiquement, ce qui là aussi constitue une réalité inédite contribuant à une rapide (re)politisation de la société), et notamment dans le cadre des échanges entre le pouvoir, le COSEP et les Etats-Unis, à la manœuvre avec l’envoi récent d’un « spécialiste de la transition » ? Une transition en douceur avec des élections en 2019 et un pouvoir électoral indépendant du régime actuel (ce qui signifierait une forte probabilité de départ à terme du couple Ortega-Murillo) ? Un départ plus rapide du couple présidentiel, celui-ci ayant négocié auparavant que ses avoirs financiers et ceux de leurs proches ne seraient pas touchés et que leur sécurité serait garantie ? Ou bien le couple Ortega-Murillo continuera la répression et à jouer la carte d’une intensification des affrontements pour décrédibiliser le mouvement et justifier l’intervention de l’armée ? Mais, celle-ci serait-elle disposée à intervenir ? Le mouvement étudiant et populaire et ses représentants parviendront-ils à se structurer, et à plus long terme formuler des alternatives pour le pays en termes de politique économique et sociale, à ne pas être récupérés par des éléments réactionnaires et à ne pas laisser l’oligarchie traditionnelle, le COSEP et en arrière-fond les Etats-Unis reprendre la main sur les évènements ? Une fois le départ éventuel du couple Ortega-Murillo, une réconciliation sera-t-elle possible, incluant l’ensemble des cadres, dirigeants, fonctionnaires et militants du FSLN, alors que des milliers parmi eux sont pleinement investis pour le développement de leur pays et que ce parti reste incontournable dans le pays ? Les inconnues, on le voit, sont nombreuses.

Les "casques bleus" au Nicaragua Les "casques bleus" au Nicaragua
26. Quoiqu’il en soit, il importe que les forces progressistes au niveau international ne se trompent pas de combat au nom d’une vision de court terme et purement géopolitique de la situation (quoique, même sur ce point il y aurait beaucoup à dire quand on voit par exemple les affaires du pouvoir nicaraguayen avec Israël). Il importera de ne pas laisser les secteurs progressistes du mouvement actuel dans un isolement international, alors que, de l’autre côté, la réaction et l’impérialisme américain seront à la manœuvre pour garantir le retour du Nicaragua dans l’arrière cours des Etats-Unis.

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