Le doute a remporté les élections au Nicaragua

Un même sentiment d’incertitude prédomine à l’issue des campagnes électorales qui se sont déroulées à deux jours d'intervalle aux Etats-Unis et au Nicaragua: dispendieuse et hyper médiatisée, la première s’est soldée par un résultat inespéré alors que dans le second cas, elle a abouti à un résultat attendu au terme d’une campagne électorale quasi-inexistante et d’un scrutin sans observateurs.

La stupeur planétaire (ou supposée telle) provoquée par la victoire de Donald Trump aux Etats-Unis a contribué à occulter les élections qui se déroulées deux jours avant (le 6 novembre) au Nicaragua. Ironiquement, dans ces deux pays dont les relations ont été marquées depuis plus d’un siècle par des évènements douloureux (interventions militaires et blocus étatsunien), les deux candidats élus dans des conditions totalement opposées suscitent la controverse.

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 Le processus électoral qui a culminé dimanche 6 novembre avec la reconduction, pour la troisième fois[1] consécutive, de Daniel Ortega à la présidence de la république est assez bien résumé par une blague diffusée sur les réseaux sociaux quelques jours avant le scrutin. La photo du président du Conseil suprême électoral est accompagnée de la légende suivante : « Les résultats sont déjà prêts, ce qui nous retarde, ce sont les élections ! » Sur un ton plus sérieux mais non moins ironique, la veille du scrutin, le quotidien LA PRENSA, voix traditionnelle de l’opposition conservatrice, titrait : « candidats gagnants de l’élection de demain[2] », reprenant textuellement la Une publiée le 31 aout 1974 à la veille d’élections qui mettaient en lice le dictateur Anastasio Somoza Debayle et Edmundo Paguagua Irías, candidat d’une fraction du Parti conservateur qui, sans aucune possibilité de gagner, avait accepté, en échange de prébendes, de donner l’illusion d’élections pluralistes[3]. Si, pour des raisons historiques, il convient de se garder d’établir un parallèle entre la nature dictatoriale du régime somoziste et celle du gouvernement actuel[4], force est de constater la similitude quant au procédé pour se maintenir au pouvoir. De fait, les deux adversaires les mieux placés pour disputer le fauteuil présidentiel à la formule emmenée par Daniel Ortega et son épouse Rosario Murrillo, représentaient des formations politiques qui ne doivent leur maintien qu’aux pactes et accords passés avec le Front Sandiniste de Libération Nationale (FSLN), au pouvoir. Ainsi le Parti Liberal Constitutionnaliste (PLC), assez puissant en 1996 pour porter à la présidence de la république, son candidat Arnoldo Alemán s’est trouvé réduit à l’état de parti croupion après que ce dernier ait scellé avec la direction du Front Sandiniste (alors dans l’opposition) un pacte régi par deux objectifs : éviter au mandataire un jugement pour corruption au terme de son mandat ; répartir entre les deux formations politiques les postes de pouvoir au sein de toutes les institutions afin de s’en assurer un contrôle durable. Si dans le cas d’Arnoldo Alemán, le premier objectif n’a été que partiellement atteint[5], le second en revanche est toujours en vigueur. La nomination, puis le maintien par le gouvernement sandiniste, de Roberto Rivas (PLC) à la tête du Conseil suprême électoral en constitue l’incarnation. Le message délivré aux autres forces politiques d’opposition sur les termes et limites de la participation au débat national est ainsi clairement défini. Néanmoins, il serait erroné de limiter l’analyse de la situation à la seule attitude autoritaire du gouvernement actuel. En réalité, au cours des deux dernières élections, celui-ci a su habilement tirer profit des erreurs stratégiques de ses adversaires et paradoxalement aussi bien de leurs efforts de coalition (en 2011) que de leur division (en 2016). En effet, en 2011, la décision prise par le Mouvement Rénovateur Sandiniste[6] (MRS) de se ranger avec une fraction de la droite libérale derrière le candidat Fabio Gadea – connu comme un des plus virulents détracteurs de la révolution sandiniste pendant les années 1980 – a été lourdement sanctionnée par les électeurs nicaraguayens. Pour ces derniers, les séquelles de la guerre civile (1980-1990) qui opposa sandinistes et Contras, ne constituaient pas encore de souvenirs lointains ; encore moins les 14 ans de gouvernement néolibéral (1990 -2007) et les politiques menées dans ce cadre par un autre membre de la coalition, le banquier et ex-ministre Eduardo Montealegre. A tout prendre, entre « le rétablissement de l’ordre institutionnel » arboré par ces deux figures repoussoir et les plaques de zinc distribuées dans le cadre des programmes sociaux par le gouvernement sandiniste, les classes populaires, qui constituent la majorité de l’électorat, ont préféré s’assurer un toit contre les intempéries.

En 2016, la perspective d’un essoufflement des politiques clientélistes – jusque-là facilitées par les généreux apports des pays de l’ALBA[7] et le Venezuela – et le désenchantement d’une partie des citoyens lassés d’attendre un hypothétique emploi, laissaient présager des défections au sein de la base sociale. C’est donc la tactique du « diviser pour régner » et le recours au « zancudismo » qui a prévalu pour affaiblir l’opposition. Profitant de la dispute juridique opposant depuis des années les ténors Eduardo Montealegre et Pedro Reyes pour la direction du Parti Libéral Indépendant (PLI) – présenté comme la force d’opposition la plus crédible –, la Cour constitutionnelle (où sandinistes et membres de PLC se partagent les sièges) a tranché au mois de juillet en faveur du second, lui octroyant, de fait, le rôle de candidat « zancudo ». Dans la foulée, 28 parlementaires (députés et suppléants), partisans de Montealegre ont été destitués, laissant ainsi une opposition dans l’impossibilité de se reconstituer, se déchirer en querelles intestines. Au milieu de ce panorama retors, coincée entre son refus de tout pacte avec la droite et la dénonciation de la dérive autoritaire du pouvoir, la petite fraction se réclamant de l’esprit révolutionnaire du sandinisme reste totalement inaudible face au sandinisme officiel dont la grosse machine rhétorique du « peuple président » galvanise les foules ; en premier lieu les jeunes, pour qui le sandinisme ce n’est plus la guérilla dans les montagnes mais plutôt la possibilité de pianoter sur leurs téléphones portables grâce au WiFi gratuit installé dans tous les parcs publics.

Dans ce contexte d’opposition neutralisée et de jeunesse occupée à consommer des Mégabytes, pourquoi faire campagne ? De fait, au regard des Etats-Unis et même de l’agitation française autour des primaires de la droite, la non-campagne électorale nicaraguayenne avait un côté reposant. Pourtant, l’enjeu majeur a résidé dans la lecture qu’il convenait de faire de l’inertie et du calme tendu qui a précédé le scrutin ; la principale unité de mesure étant l’ampleur de l’adhésion au mot d’ordre d’abstention lancé par l’ensemble de l’opposition. Y compris dans les rangs sandinistes, car si les menaces de représailles constituent un moyen efficace de faire taire les mécontents, il est en revanche plus difficile de contrer une protestation qui se manifeste par le silence. Bien qu’il s’en défende, le parti officiel semblait en être bien conscient. C’est pourquoi, les « amicales pressions » se sont multipliées dans les quartiers et auprès des employés des services publics, pour s’assurer que les citoyens avaient bien exercé leur « droit de vote » ; le doigt marqué à l’encre indélébile faisant foi.

Dès les bureaux de vote fermés, la bataille de chiffres pour jauger le taux de participation s’est engagée. Alors que les instances et les médias officiels mettaient l’accent sur le déroulement paisible et sans incident de la journée électorale, l’opposition pour sa part, cherchait à mettre en évidence le faible taux de participation observé. Le dilemme auquel ont été confrontés les Nicaraguayens ce 6 novembre n’a pas été de savoir pour qui ils allaient voter mais s’ils allaient voter, constate amèrement Carlos Tunnermann, qui fut recteur de l’université nationale, puis, après la révolution sandiniste, ministre de l’Education et ambassadeur du Nicaragua auprès de l’OEA. En l’absence d’observateurs, comment vérifier à combien de votants correspondent effectivement les près de 75% de voix recueillies par Daniel Ortega et Rosario Murrillo ? L’analyste politique Alejandro Bendaña souligne que « la fermeture des espaces politiques internes obéit à la lecture que fait le régime des évènements récents en Amérique du sud et la perception d’une contre-offensive cohérente et articulée des Etats-Unis contre les gouvernements et forces progressistes » Cependant, remarque-t-il, « en Bolivie, en Equateur ou au Venezuela, les votes se font correctement et finalement l’opposition peut exprimer son mécontentement dans les urnes, contrairement au Nicaragua où les institutions sont séquestrées par le pouvoir en place ». Cela est d’autant plus incompréhensible que la faiblesse de l’opposition à Ortega est indéniable, reconnait Bendaña : « Certains analystes estiment qu’il remporterait des élections libres et transparentes, mais qu’il préfère maintenir le contrôle sur les pouvoirs d’Etat, y compris l’appareil électoral, sans permettre aucun contrepoids[8]. »

Interpellée par des personnalités de l’opposition, l’Organisation des Etats Américains (OEA) s’est tardivement émue de la situation. À quelques jours des élections une délégation menée par son secrétaire général, Luis Almagro, a entablé des négociations avec le gouvernement nicaraguayen afin d’évaluer si le processus électoral a respecté ou non la charte démocratique adoptée par les Etats américains, dont le Nicaragua est signataire. Lors des premières discussions, il a été convenu de s’efforcer de rédiger un rapport conjoint, néanmoins en cas de désaccord, le Nicaragua et l’OEA présenteront séparément leur évaluation. Si les conséquences de cet éventuel différend ne paraissent pas inquiéter outre mesure les autorités nicaraguayennes, le projet étatsunien de voter le « Nica Act », constitue une menace bien réelle. Introduite il y a quelques mois, cette proposition impliquant des représailles économiques contre le Nicaragua a en effet de grandes chances d’être adoptée par un Congrès désormais dominé par le Parti Républicain. Mais là encore, les opinions sont divisées sur son effet déstabilisateur pour le gouvernement. Certains estiment qu’elle pourrait faire chanceler l’alliance jusque-là sans faille entre le gouvernement et l’élite économique nationale (sandiniste et non sandiniste). D’autres, en revanche, pensent qu’en offrant au gouvernement l’opportunité de raviver la rhétorique de l’ingérence de « l’impérialisme yankee », l’adoption du « Nica Act », contribuerait paradoxalement à fédérer l’opinion dans le rejet d’une mesure que la plupart des nicaraguayens, aussi critiques soient-ils, ne peuvent appeler de leurs vœux.

KO debout, l’opposition prépare néanmoins la riposte et appelé à manifester le 1er décembre, date prévue pour une nouvelle visite du secrétaire de l’OEA, Luis Almagro. Pour démontrer sa force, elle espère profiter de l’arrivée, la veille dans la capitale, d’une grande marche paysanne contre le projet de creusement d’un grand canal océanique.

 


[1] En réalité, il s’agit d’un quatrième mandat si l’on compte celui exercé de 1987 à 1990, date à laquelle Daniel Ortega (qui briguait déjà un nouveau mandat) dut s’incliner face à Violeta Barrios de Chamorro, candidate de l’Union nationale d’opposition (UNO, droite).

[2]“Candidatos que ganaron la elección de mañana”, LA PRENSA, 5 novembre 2016. http://www.laprensa.com.ni/2016/11/05/editorial/2129315-eleccionesni-nicaragua-candidatos

[3]Cette pratique d’entente tactique entre élites dirigeantes pour éliminer une force rivale a une longue tradition au Nicaragua. Inaugurée au 19e siècle, elle a été perfectionnée sous la dynastie Somoza (père et fils). L’expression « zancudismo », dérivée du qualificatif « zancudo » (moustique), attribué à ces partis « satellites » est une notion incontournable dans le vocabulaire politique local.

[4]Bien qu’au sein de l’opposition, certains n’hésitent pas à franchir ce pas, on préférera ici parler de « raidissement » du régime, voire d’autoritarisme en vue de contrôler les institutions, selon des procédés apparentés à ceux qui ont cours dans d’autres pays de la région (par exemple, le Mexique ou encore le Honduras) qui, eux, n’ont jamais été qualifiés de dictatoriaux par les « démocraties occidentales ».

[5] Les élections suivantes (2001-2006) ayant été gagnées non pas par le Front sandiniste mais par Enrique Bolaños (PLC) qui, après avoir été le vice-président d’Alemán, s’est désolidarisé de son ex-colistier et a facilité sa mise en accusation. Néanmoins, les effets du pacte au sein de l’appareil de justice ont évité à Arnoldo Alemán de purger les 20 ans de réclusion auxquels il avait été condamné. Après de tortueux avatars judiciaires et depuis le retour du Front sandiniste au pouvoir (2007), il a cessé d’être inquiété par la justice.

[6] Issu d’une scission du FSLN en 1992, sur des bases réformistes.

[7] Alliance Bolivarienne pour les Amériques, créée à l’initiative du gouvernement d’Hugo Chavez pour faire contrepoids au projet de Zone de libre-échange des Amériques (ALCA pour son sigle en espagnol) impulsé par G.W. Bush au début des années 2000 et finalement abandonné en raison des mobilisations populaires au niveau continental et à l’opposition notamment du Venezuela, du Brésil et de l’Argentine. L’échec, de ce projet global a laissé place à une kyrielle de traités bilatéraux ou régionaux signés entre les Etats-Unis et divers pays d’Amérique latine et de la Caraïbe.

[8]Communication présentée à la table ronde “América del Sur hoy: una evaluación crítica sobre la izquierda y los gobiernos progresistas”, Forum Social Mondial, Montréal, Canada, 12 août 2016.

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