Daniel Ortega, la rhétorique et la répression

Trois figures féminines du mouvement social nicaraguayen témoignent des dévoiements du régime incarné par le couple Daniel Ortega-Rosario Murillo, à l’aune de la crise qui mine le pays depuis un an, quatre décennies après la Révolution sandiniste.

Par Benoît Hervieu-Léger*

Sociologue féministe pour l’une. Leader paysanne pour l’autre. Avocate et défenseuse des droits humains pour la troisième. En tournée en Europe et aux Etats-Unis, Maria Teresa Blandón, Francisca Ramirez et Mónica López Baltonado bataillent pour attirer l’attention internationale sur le sort d’un pays peu regardé des médias. Depuis bientôt un an, la répression rythme le quotidien de la population nicaraguayenne, livrée à la dérive autocratique d’un couple qui faisait symbole quarante ans plus tôt. Revenu au pouvoir en 2007, secondé par sa femme nommée vice-présidente en 2017, Daniel Ortega apparaît aujourd’hui bien loin de l’idéal sandiniste porté au pouvoir dans la chute d’Anastasio Somoza en 1979.

Depuis le 18 avril 2018, le Nicaragua endure une répression qui n’est pas sans rappeler les années de dictature dynastique[1]. Près de 500 morts, 4 000 blessés, de 40 à 80 000 exilés au Costa Rica voisin, 700 prisonniers politiques dont certains extraits de prison mais assignés à résidence, et 500 000 personnes privées d’emploi dans les six derniers mois en constituent le bilan[2]. La quête de solidarité internationale emmenée par les trois femmes se heurte à des nostalgies militantes dans les rangs des gauches. Qui acceptera de regarder enfin le nouveau visage du guérillero d’antan, à nouveau dans la ligne de mire de Washington, lui qui en fut pourtant un excellent allié à l’heure de son retour au pouvoir, signant alors d’un même élan un traité de libre-échange avec les Etats-Unis et l’adhésion à l’ALBA[3] ? La duplicité du pouvoir est l’autre plaie du Nicaragua d’aujourd’hui. Elle est l’autre nom de sa détresse.

Le soulèvement citoyen a surgi d’une tentative de réforme du système des retraites, et dans le sillage de l’incendie de la réserve naturelle Indio Maiz, au sud-est du pays. « La crise remonte en fait à plus loin », rappelle Maria Teresa Blandón, revenant aux sources du dévoiement du régime dans le domaine qui est le sien. « Dès 2007, nos organisations féministes ont dû faire face à un pouvoir profondément sexiste et manipulateur. Son premier geste a consisté à re-pénaliser totalement l’IVG. Il s’est ensuite distingué par sa complaisance vis-à-vis des violences de genre, en dissuadant les femmes de porter plainte. Face au phénomène des grossesses adolescentes, il a révélé sa méthode : accorder de petites formes d’assistanat aux victimes sans rien changer à sa politique. »

Une méthode similaire a présidé à la mise en coupe réglée des pouvoirs intermédiaires, des administrations et de la société civile. « Le régime, avec une rhétorique de gauche, fonctionne comme une monarchie. Sa double stratégie a été, d’une part, de construire des alliances via des pactes de corruption grâce à l’argent de la coopération avec les principales formations politiques et d’autre part, de mettre hors-la-loi les vrais partis d’opposition, à gauche comme à droite », dénonce Maria Teresa Blandón. Le gouvernement peut se prévaloir du soutien de 72 députés sur les 91 que compte le Parlement monocaméral et s’appuyer sur un tribunal suprême électoral à sa main. « Cette situation justifie une abstention de plus de 60% aux dernières élections, une même proportion de citoyens qui ne s’identifient à aucun parti politique et la déconnexion quasi totale de ces derniers avec les mouvements sociaux », observe Mónica López Baltonado, dont l’ONG de développement local Popolna compte parmi les neuf fermées de force par les autorités, depuis décembre dernier.

Au cœur des mobilisations actuelles contre le gouvernement, celles des associations de défense de l’environnement et des populations indigènes ou afro-descendantes remonte également à plus loin qu’à l’ébullition d’avril 2018. Aux multiples concessions accordées à l’industrie minière s’ajoute le projet de canal interocéanique lancé en juin 2013. L’infrastructure, dévolue à l’entière concession du consortium chinois HKDN Nicaragua Canal Development, est lourde de menace pour la biodiversité, les réserves d’eau et l’agriculture locale. « Le projet de canal inclut en fait dix sous-projets », précise Francisca Ramirez. « Or, l’accord de concession dit que si rien n’est exécuté dans les six ans qui suivent sa signature, la concession peut être abandonnée, même si la loi 840 d’appui au projet prévoit des expropriations. »

Les organisations de la mouvance anti-canal ont joué de cette clause pour engager leur mouvement de résistance. « Une résistance forte, mais durement réprimée par l’action conjointe de la police et des paramilitaires équipés et armés par le gouvernement auxquels des terres sont redistribuées, avec un vrai risque d’extermination des populations locales », souligne la leader paysanne. Parmi les multiples personnes arrêtées et condamnées, ses deux compagnons de lutte Pedro Mena et Medardo Mairena ont écopé respectivement d’une peine de 210 et 216 années de réclusion. Francisca Ramirez s’est, quant à elle, vue exclure par veto présidentiel du premier tour de négociation entre le gouvernement et le mouvement social, entrepris en mai 2018 sous les auspices de la conférence épiscopale. « La période a coïncidé avec un durcissement de la répression et des cas de disparitions », rappelle Maria Teresa Blandón.

Tel semble avoir été également le cas au cours de ce mois, alors que le pouvoir a dû céder à une nouvelle offre de pourparlers sous la pression conjointe de l’Organisation des Etas américains (OEA), des Etats-Unis et plus à la marge, de l’Union européenne. « La convocation d’une marche prévue le 16 mars s’est soldée par 164 détentions », indique Mónica López Baltonado. « A l’évidence, le gouvernement n’a aucunement l’intention de négocier. » La conférence épiscopale a, cette fois, refusé de jouer le rôle de « témoin et accompagnatrice[4] » et l’Alliance civique appelée à la table de discussion devra compter sans les représentants des mouvements étudiants et paysans. « Il ne reste plus que les entrepreneurs privés pour débattre. Le gouvernement ne répond à aucune des garanties préalables exigées à savoir : la libération de tous les prisonniers politiques, l’annulation des procédures judiciaires, le respect des libertés publiques, le retour des exilés, la fin des persécutions contre les ONG et le désarmement des paramilitaires », poursuit l’avocate.

A l’inverse, le pouvoir de Daniel Ortega s’emploie désormais à criminaliser l’Unité nationale bleue et blanche (UNAB), fédératrice de 60 organisations et née en septembre 2018 de l’échec de la première négociation. « Cette coalition pâtit aussi de son caractère hétérogène », analyse Maria Teresa Blandón. « Certaines organisations comme l’Articulation féministe existent depuis longtemps et tiennent un discours clair. D’autres mouvements nés au moment de l’éclatement de la crise peinent à se définir. » Pour l’heure, un mot d’ordre les rassemble : obtenir des élections anticipées avec un tribunal électoral remanié et des observateurs internationaux, quitte à laisser en suspens la question d’une éventuelle candidature du ticket Ortega-Murillo à un nouveau scrutin. « Nous tiendrons sur nos revendications et une action pacifiste », réaffirme Mónica López Baltonado. Fille d’une commandante de la guérilla à l’époque de la Révolution sandiniste, l’avocate forme le vœu que prendra bientôt fin « ce temps où le Nicaragua changeait d’époque par la guerre ».

*Contrairement à une partie de la presse militante, qui continue d’ignorer courageusement les appels à la solidarité provenant du Nicaragua, nous publions cet article de Benoit Hervieu-Léger.

[1] Renversé en 1979, Anastasio « Tachito » Somoza Debayle avait succédé à son frère aîné Luis Somoza Debayle en 1967, lui-même successeur de leur père, Anastasio « Tacho » Somoza Garcia, au pouvoir de 1937 à 1956.

[2] Selon les estimations hautes des organisations nicaraguayennes de défense des droits humains.

[3] Acronyme de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique, organisation interétatique réunissant onze pays d’Amérique centrale, d’Amérique du Sud et des îles de la Caraïbes, fondée en 2004 à l’initiative d’Hugo Chávez.

[4] Statut revu à la baisse par rapport à la première phase de dialogue où les évêques avaient un rôle de médiateurs et garants.

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