Nicaragua: "La droite vandale"

Alors que la répression depuis plus d'un mois a fait près de 80 morts, des centaines de blessés, détenus et des disparus... certains (à gauche) défendent la nature "progressiste" du régime. En défense de ce qu’il qualifie d’insurrection des consciences, nous reproduisons la tribune publiée par Onofre Guevara*, militant sandiniste et historien de l’histoire du mouvement ouvrier nicaraguayen.

Daniel (Ortega) accuse la droite de semer le chaos... je ne vais pas le contredire. (La flèche montre sa vice-présidente et épouse, Rosario Murillo). Daniel (Ortega) accuse la droite de semer le chaos... je ne vais pas le contredire. (La flèche montre sa vice-présidente et épouse, Rosario Murillo).
Comme on le sait, la droite est une catégorie politique qui, comme la gauche, est née des confrontations politico-sociales de la Révolution française de 1789, et du fait, fortuit, de la place où se situaient les tendances au sein de la Convention nationale : les Montagnards (révolutionnaires) à gauche et les Girondins (conservateurs) à droite.

Droite et gauche, ce n'est pas quelque chose de concret ou qui ait une quelconque – ce sont des mots simples irréels – entéléchie (factice, fantastique) d'usage arbitraire et conventionnel lorsqu’existe un intérêt politique à disqualifier quelque chose ou quelqu'un avec qui on ne partage pas de sympathies politiques.

La droite, comme la gauche est divisée en plusieurs courants : il n'y a pas d'indice d'homogénéité et en revanche, mille fractions de toutes les nuances, tailles et classes ; un travailleur pauvre, victime d'aliénation idéologique, peut avoir des critères et des gestes conservateurs et un homme riche peut avoir des conceptions socialistes, produit d'une formation idéologique humaniste.

La droite, comme la gauche, n'a pas de nationalité ou d’ancrage géographique et son utilisation est de moins en moins utile dans un discours politique sérieux, mais elle ne disparaît pas du langage commun, pas plus que le mot « hijueputa[1] » ne disparaît du discours familier quand on veut offenser ; bien que à force d'usage – à tort ou à raison – il a presque perdu sa capacité à fâcher.

Mais la droite au Nicaragua, en raison de ce qui a été entendu et répété par le personnel du gouvernement de Daniel Ortega et de ses perroquets journalistiques pendant la crise politique actuelle, reçoit un prix qui dépasse celui de la loterie : celui de la paternité de la révolution de la conscience menée par la jeunesse étudiante et travailleurs depuis le 18 avril de l'an 18 de ce siècle.

La droite de notre pays, ou plutôt ses dirigeants, a historiquement manqué d’initiatives politiques propres (leurs fournisseurs d’initiatives étaient à Washington), et se compose de petits partis politiques orphelins de base populaire. Pourtant l’ortéguisme[2] leur attribue des « super pouvoirs », comme celles des pantins gringos Superman et Batman.

Ils la voient diriger des milliers d'étudiants de toutes les universités, envoyant des millions de compatriotes dans les rues du Nicaragua pour manifester contre les crimes et la violence du gouvernement, réclamant la justice et le départ du pouvoir des responsables de la violence et des crimes.

Tant immenses sont les facultés attribuées à la droite d'envoyer tout un peuple réclamer de vivre en paix et en démocratie au Nicaragua - dont, selon les homélies de Mère Rosario del Carmen[3], nous disposons déjà à profusion - que même la CIA doit être surprise, ou jalouse de ce que la droite nationale est capable de faire, même si elle n’en est pas l’instigatrice, comme elle le fut à l'époque de Reagan.

De plus, la droite comme la gauche et le centre sont intégrés par des Nicaraguayens, et il n'y a aucune raison de supposer qu'ils devraient rester à l'écart de la tragédie que nous vivons tous, à cause de dirigeants oppresseurs et malhonnêtes qui n'ont d’autre étendard que celui de leurs ambitions, même si celles-ci s’abritent sous la bannière de la gauche.

La CIA doit analyser avec autant voire plus d’étonnement la raison pour laquelle les grandes mobilisations populaires – qui se répètent chaque jour depuis plus d'un mois – dans toute la république, reprennent les mêmes slogans que ceux qui avaient cours durant l’insurrection contre leur filleul Somoza, tels que : « Que se rinda tu madre ! » (Le cri du poète sandiniste Leonel Rugama, quand la garde somociste lui a demandé de se rendre) et « Le peuple, uni, jamais ne sera vaincu » ... ou encore celui-ci : « Patría libre y vivir ! », une paraphrase humaniste du slogan « Patría libre o morir ! »

Les têtes pensantes de certaines fractions de la gauche qui se prononcent dans le monde pour la défense de Daniel Ortega, devraient se demander – comme doit se le demander la CIA – pourquoi ces marches populaires sont accompagnées aussi par la musique et les chants insurrectionnels de la lutte contre la dictature de Somoza ?

Ils pourraient alors constater que ces hymnes de bataille du peuple révolutionnaire, chantés et inspirés par les frères Carlos et Luis Enrique Mejía Godoy, le groupe vénézuélien Los Guaraguaos, les Chiliens Inti Illimani et la chanteuse argentine Mercedes Sosa, sont les mêmes qui sont entonnés 48 ans plus tard, dans les rues du Nicaragua, parce que les muchachos d'aujourd'hui, se battent avec le même patriotisme contre une autre dictature ; comme les muchachos d’hier !

Barricades dans la ville de Matagalpa (Région centre pacifique) Barricades dans la ville de Matagalpa (Région centre pacifique)

Un autre détail : si cette insurrection de la conscience et sans recours aux armes de tout le peuple n'avait pas un but patriotique, juste et démocratique, les Mejía Godoy et d'autres auteurs-compositeurs n’auraient pas créé, comme ils le font aujourd’hui, de nouvelles chansons inspirées et dédiées aux jeunes assassinés par les paramilitaires de l'ortéguisme. Même les adeptes du rap sont sensibilisés à cette lutte populaire.

En ce qui concerne ce phénomène, les magiciens de la CIA, fabricants de situations contre-révolutionnaires aussi bien que les grosses têtes de gauche à la pensée mécanique pourront, comme d'habitude, conclure ce qu'ils veulent, sur la situation au Nicaragua, mais ils n'arriveront jamais à une conclusion aussi exacte que celle fournie par le nicaraguayen Félix Maradiaga Blandón[4] :

« Je crois que la jeunesse nicaraguayenne est fille de la révolution. Certains d'entre nous sont des enfants de la révolution d'une manière plus douloureuse. Nous la voyons comme quelque chose qui a été trahi, d'autres sont plus fiers, mais (tous) nous sommes les enfants d'un processus révolutionnaire ancré dans la conscience collective des nouvelles générations. C'est une génération qui a grandi en voyant la révolution comme un moment historique, comme l’expression d’une jeunesse : celle de leurs parents et de leurs grands-parents qui n’ont plus toléré une dictature ; et c'est là que le régime (Ortega) s’est trompé car cet esprit rebelle est resté irréductible à l’esprit de prébende ; (et qu’il) s’incarne dans les garçons et les filles qui nous ont donné l’envie de marcher sur leurs pas. »

Ces vérités, issues de différents secteurs sociaux, offrent la possibilité de construire un état démocratique post-Ortega. Parce qu’ici, les partis politiques d'opposition, de toutes tendances, n'ont pas la capacité de convoquer le peuple à eux seuls, de manière exclusive. Et, l'insurrection populaire d'aujourd'hui, compte avec la participation de tous les courants politiques ; y compris – mais sans l’avoir impulsée – la tendance sandiniste libérée des vices d'Ortega.

Etudiants de l'université nationale autonome (UNAN) Managua Etudiants de l'université nationale autonome (UNAN) Managua
La jeunesse a créé ses propres dirigeants et la population reconnaît son leadership. Avec sa contribution, l'Alliance civique pour la justice et la démocratie a été créée. Mais pour Ortega et ses médias, ils constituent tous «la droite vandale ». Mais puisque les morts sont du côté de cette « droite » ... alors, de quel côté sont ceux qui lui tirent dessus ?

Une réponse simple dirait que les balles viennent de la « gauche » ortéguiste, mais l’attitude d’Ortega et de ses paramilitaires ne tient dans aucun concept ou courant de gauche ... mais relève d’une mafia fasciste tropicalisée !

Tôt ou tard, cette crise trouvera son dénouement dans une société démocratique et, espérons-le, ne devra plus jamais faire face au continuisme dictatorial d’aucun autre opportuniste. La garantie de cette démocratie résidera dans les courants juvéniles sains inspirés par la révolution - et qui, avec leur lutte, inspirent un autre type de révolution -, libres de compromissions et de soumission à qui que ce soit.

 

[1] Fils de p…

[2] En référence à Daniel Ortega. Les militants sandinistes ont à cœur de distinguer l’ortéguisme du sandinisme.

[3] En référence à Rosario Murillo, vice-présidente et épouse du chef d’Etat. L’accès est restreint dans l’ensemble du quartier El Carmen qui abrite la résidence présidentielle.

[4] Directeur de l'Institut d'études stratégiques et politiques publiques, interviewé dans Domingo La Prensa du 20 mai 2018

*Tribune publiée le 29 mai 2018 dans la revue en ligne Confidencial par Onofre Guevara López, militant sandiniste de longue date et sans doute le meilleur historien de l’histoire du mouvement ouvrier nicaraguayen.

Version en espagnol:https://confidencial.com.ni/la-derecha-vandalica/

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