«En ce monde» dixième nouvelle de Tricia Natho (et fin du recueil)

«Pour que mes murs ne s’effondrent pas, les tenir à bout de bras tendus comme deux arcs» Dixième et dernière nouvelle du recueil que Tricia me confia, elle qui fut présente dans ce Club où elle manque à nos fils, et partout ailleurs « En ce monde ». J’ai choisi de la publier à la date anniversaire de sa naissance, un 14 février, jour de la Saint-Valentin, comme un ultime cadeau pour elle et nous.

 

EN CE MONDE

     Ils sont revenus dans leurs bleus de travail, avec leurs casques sur la tête, leurs bottes plastifiées et leurs marteaux-piqueurs. Ils ont foré la tour toute la nuit. J’ai entendu le fracas effroyable des blocs de pierres quis’éboulaient dans la cour. Puis il y a eu les corps d’enfants broyés, les hurlements des mères, les faisceaux de lumière qui entraient par les fenêtres explosées. Le sang partout. Le grand fracas du monde.

     Depuis des mois que je suis recluse, que je tiens mes murs, que je les empêche d’éventrer ma porte, de m’écarter sur le carrelage, de me violer, d’arracher mes bébés de mon ventre. Des mois que ça dure. Des mois que je n’en dors pas. Que je suis terrifiée. Tapie dans le silence du jour tamisé qui a refermé ses grands vantaux de bois sur le champ de désolation, les yeux dans les fentes de la jalousie, je guette la nuit qui les fera sortir à nouveau de leurs repaires où ils se terrent, s’entassent, se culbutent, retenant leur souffle dans la poussière encore fumante de leurs bleus de travail et la chaleur incandescente du fer brûlant de leurs marteaux-piqueurs planté dans le gravier. Ils attendent leur heure.

     Les autres gens ne s’aperçoivent de rien, la lumière du dehors les aveugle. Ils marchent dans les rues comme des automates souriants et insouciants, le soir ils se couchent, éreintés de fatigue, ils oublient les femmes qui errent parmi les éboulis, dans la poussière aussi lourde que les bébés sidérés qu’elles portent sur leur dos, les survivantes aux crânes de leucémiques, lisses et ronds sous leurs membranes translucides comme des boules de cristal. Il m’arrive alors de pousser ma voix solidaire de leur détresse, au-delà de la frontière qui sépare les mondes, de la porter jusqu’à leurs oreilles. Je hurle en chœur.

     La lucidité des autres gens les a abandonnés et je suis seule à sentir dans ma chair les fers qui percent le béton, le vrillent, le font éclater, à souffrir des plaies et des brûlures, à percevoir les cris et l’odeur de la mortIls n’entendent pas les hommes en bleus de travail exulter à chaque mur tombé dans l’enfer sonore, au sang qui les éclabousse. Ils ne savent pas. Ils se gavent de hamburgers et de jeux vidéo qui les rendent fous, incultes, ignorants des choses terribles de ce monde, des œuvres nocturnes de ceux qui veulent le détruire, empêcher qu’éclosent encore des vagissements humains dans les décombres, que les pierres, détachées des blocs de béton, respirent encore, se meuvent sous l’impulsion ténue d’un souffle de vie qui se fraie un vaisseau, une veine. Je tiens mes murs pour me sauver de ce paysage lunaire qui me cerne quand le silence est revenu après la destruction et le carnage. Je colmate les fissures, les trous, les brèches avec ma langue des origines, celle de la vie d’avant.

     J’ai porté en mon sein plus de bébés que des dizaines, des centaines de femmes dans toute une vie, des bébés à jamais momifiés dans leur linceul liquide, d’autres suspendus entre vie et mort, de petites masses inertes, entourées de peaux visqueuses, à peine formées que j’ai ressuscités, anges éthérés aux yeux bleus qui flottent dans un espace doux et moelleux aux couleurs pastel, au-dessus de ma tête, au-dessus des vestiges. La peau tendue de mon ventre craque sous les coups rageurs des petits poings et pieds qui l’assaillent, je ne veux pas qu’ils sortent, qu’ils s’exposent à la lumière, à la poussière, à la faim, à la méchanceté qui abîme les êtres fragiles et innocents, je ne veux pas qu’ils meurent sous le béton écroulé, avalés par les mâchoires des tractopelles lancées la nuit par d’autres hommes en bleus de travail comme des chars d’assaut. J’ai enfanté des bébés de toutes celles dont les ventres étaient des cratères morts, des entrailles visqueuses et pourrissantes, ravagées par la maladie de la stérilité. J’ai fertilisé toutes les terres maternelles fécondes gorgées des pluies du ciel, ensemencé leurs sillons généreux, fait pousser les fleurs et les arbres, mon grain et ma sève sont inépuisables.

     Maintenant, je suis fatiguée, vous comprenez, veiller jour et nuit pour que mes murs ne s’effondrent pas, ne m’ensevelissent pas, les tenir à bout de bras tendus comme deux arcs, résister au vacarme aigu et incessant, à la déflagration du béton et des corps, à la terreur qu’ils me défoncent la porte pour tout saccager, m’ouvrir le sexe et le ventre, perforer les cloisons, pulvériser ce qui me sépare de l’autre monde, ce qui me sépare de l’autre côté du miroir, terrifiant, du monde des ruines amoncelées, des petits corps rigides, tellement recouverts d’agglomérats de pierres qu’ils ressemblent à des pavés, qu’ils se fondent dans le béton fragmenté, et les autres gens qui ne voient rien, ne s’alarment de rien, lutter toujours, ça finit par épuiser, par laisser un goût de sang et de poussière dans la bouche. Les yeux désenglués du sommeil qui les gagne à force, les paupières épinglées comme les ailes d’un papillon sur un mur, je respire tel un chien qui halète, la face appuyée contre la jalousie, seul souffle vivant dans ce silence de mort qui précède la catastrophe que la nuit palpitante, en quête d’un sommeil qui ne vient pas, d’une accalmie, appelle de ses vœux désespérés.

     Ils ne comprennent pas, les autres gens. Ils vivent chair contre chair, pores contre pores, agglutinés comme des guêpes dans la mélasse, ils ne ressentent pas la solitude, le poids des arbres morts. Ils ne voient pas la menace de l’extinction du monde, quand la nuit sera partout, qu’elle voilera la lumière pour toujours, que des centaines, des milliers de corps seront empilés parmi les ruines rouges de leur sang, et qu’ils continueront à vivre comme des moins que rien qui se croient importants, qu’ils continueront à manger, à boire, à baiser, à dormir, tandis que moi je veille et que la nuit est déjà entrée dans mon intimité, que je marche sans cesse, d’un pas lent, tout autour du cadran de l’horloge, que j’épie les mouvements suspects, les ombres noires des hommes en bleus de travail qui se profilent à la lisière du crépuscule, parmi les bosquets qui peuplent la cour, avancent, armés de leurs marteaux-piqueurs, chaussés de leurs bottes en plastique encore tachetées de boue et de sang, pour accomplir leurs basses œuvres nocturnes avec des cris démoniaques de triomphe, des hurlements crasseux, expulsés de leurs poumons, qui me terrifient, que je suis seule à entendre.

     Mais personne ne devine ici-bas les choses horribles qui se chuchotent, se trament, s’exécutent selon un plan d’achèvement indéfini qui signera ma dernière heure, mon dernier soupir. Campée devant la fenêtre dont les tentures occultent le jour, les yeux dans les frêles rais de lumière qui s’effilent à travers les fentes de la jalousie, j’ausculte les pulsations de ce grand corps malade qu’est devenue l’humanité.

     Ils vont venir me chercher, les hommes en blanc, avec leurs seringues et leurs sangles. Ils viennent toujours me chercher quand je ne réponds plus à leurs convocations. J’ai jeté des sacs de pilules dans le vide- ordures, les blanches, les bleues, les rondes, les ovales fendues au milieu, tous leurs poisons à mort lente qui figent mes bébés dans l’œuf, anesthésient mes sens aigus et ma vigilance, m’enfoncent dans l’obscurité du sommeil, tandis que la faucheuse de bébés rôde au dehors, qu’elle s’infiltre dans les espaces intimes, qu’elle perpétue son œuvre de lente destruction du vivant, pièce après pièce. Les hommes en blanc ne comprennent pas que je ne suis pas comme les autres gens, que je dois rester éveillée, être toujours sur le fil du rasoir, à l’affût du moindre bruit insolite, inquiétant, avoir l’acuité visuelle en alerte. Ils ne comprennent pas que je suis solitaire, que j’ai de la méfiance, que je ne partage pas le monde des autres gens qui se respirent et se touchent pour se sentir exister et ne rien voir autour d’eux, que j’ai besoin que mes murs soient étanchesque j’ai besoin de les tenir, pour ne pas me sentir vulnérable, une proie gavée aux artifices de la fausse vie, sans consistance, malléable : nous devrions tous avoir le désir que nos peaux soient des carapaces, épaisses comme l’écorce des chênes séculaires, pour être en sécurité, pour ne pas se laisser pénétrer, envahir, détruire à l’intérieur.

     Le voisin du dessus a dû les prévenir, il me déteste, il pense que je suis folle, il penche la tête hors de sa fenêtre ouverte, il crie : Hé ho la folle, tu vas dormir un peu ? Il cogne le plancher avec sa canne, il martèle ma porte avec ses pieds et ses poings, il tente de forcer les gonds à l’aide d’un tournevis. Je l’entends qui souffle son haleine fétide dans l’espace ténu entrouvert par ses manœuvres brutales de forcené, puis il colle son œil à mon œil à travers l’orifice de la serrure. J’ai cloué une planche en travers de ma porte, la sueur dévale mon dos, de la nuque jusqu’à mes reins. La fenêtre m’appelle encore, c’est une attraction irrésistible, la curiosité insatiable de savoir ce qui se passe au dehors, dans la fournaise, où les autres gens vivent comme des bêtes sauvages, livrés à leurs pulsions élémentaires, où les hommes en bleus de travail accomplissent la nuit leur besogne destructrice, dans des clameurs euphoriques, des explosions de rire sardoniques. L’air s’est enfui par les fentes de la jalousie. Je suffoque. Le voisin continue d’écraser son corps contre la porte, de pilonner avec ses poings meurtris en vociférant des insanités, des borborygmes. Je n’ose ouvrir la fenêtre dont les vitres commencent à vibrer, de peur que la terreur s’engouffre, les percussions infernales des marteaux-piqueurs, les pleurs des bébés aveuglés par la poussière des graviers, les lamentations des mères qui se griffent le visage, s’arrachent des lambeaux de peau par désespoir.

     La planche scellée à ma porte, les verrous, la poignée n’ont pas résisté à l’assaut des corps armés jusqu’aux dents, solides et musclés dans leurs uniformes. Puis les hommes en blanc sont venus me piquer avec leur grosse seringue. L’ambulance m’a emportée en civière, sanglée comme un gros bagage.

     La chambre sans fenêtre aux murs capitonnés où je suis enfermée est silencieuse comme une tombe. Exilée du monde des humains, enfermée dans l’impuissance léthargique de mon corps, je n’entends plus les détonations des marteaux-piqueurs, les pans de murs qui tombent dans un fracas épouvantable et les cris des mères, toute cette horreur hémorragique. Je suis nue, frissonnante, mes mains pelotent mes seins pour les réchauffer. Je me suis accroupie sur le matelas scellé au sol. Mon sang est logorrhéique, il n’arrête pas de parler, de chantonner entre mes cuisses ouvertes, ses ruisseaux drainent tous mes fœtus gelés, mes bébés tués dans l’œuf, leurs fines membranes visqueuses agrippées les unes aux autres, en de minuscules grappes. Je laisse faire mère Nature divine, ses œuvres sont des pièces uniques d’une valeur inestimable que mon corps évacue lentement, selon la loi qu’elle a édictée pour les femmes, je prie pour que d’autres ventres de femmes soient fécondés, que mes ovules essaiment des centaines, des milliers d’embryons dans le monde.

     Mon corps qui se vide sur le matelas rougi par mon sang est une source inépuisable.

     Je reste vivante.

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.