«Chut... Tais-toi» neuvième nouvelle de Tricia Natho

Tricia, en une mise en abyme des pères jusqu’au pire, explore le secret jamais vraiment levé de la mère. « Un ballon, lâché par une petite fille, a traversé le ciel. Puis a disparu. Ce ballon-là, bleu comme le ciel, j’aurais aimé le tenir fermement dans ma main, pour qu’il ne s’envole pas. Jamais. » « J'ai réinventé ton histoire », écrit la narratrice...

CHUT... TAIS-TOI

     L’homme brun, de petite taille, sans carrure, peu loquace, pleutre, fourbe, dénué d’ambition et de charisme était ton mari. Ce fut mon père.

     Lorsque j’étais enfant, le soir, pour m’endormir, tu me racontais une histoire insolite. C’était toujours la même histoire, je n’en comprenais pas les mots, le sens des mots, mais elle me glaçait d’effroi, sans que je puisse en saisir le motif. Tu me disais que je comprendrai plus tard, quand je serai grande. Tu me disais que ce n’était pas n’importe quelle histoire, qu’elle n’était pas écrite dans les livres, que c’était un conte pour de vrai, que c’était ton histoire à toi, de petite fille, que je comprendrai plus tard, quand je serai grande, mais que... chut, je devais la garder pour moi, c’était ton histoire entre nous deux et je ne me lassais pas de tes lèvres qui avaient la douceur des pluies automnales dans les gouttières, sur les vitres. Alors tu me racontais, en souriant et chantonnant d’une voix sucrée, parfumée comme une framboise :

     Sous la jupe des Fleurs, il y a une innocence radieuse, une odeur subtile, un bouton de rose impudique, une intime indécence. Une flaque de sang.

     C’est comme un bruit de peur qui somnole sous la peau, très léger.

     La Petite est inerte, mais elle a les yeux grands ouverts et elle entend son souffle qui froisse ses cheveux.

     Sa présence est un effroyable silence qui la paralyse.

     Son souffle court et ses yeux dans la nuit qui la touchent et sa main baladeuse qui l’effleure, l’effeuille, la déflore, la Petite inerte comme une morte, qui sent une écume dans sa bouche, une vaguelette qui mousse.

     Il lui dit : « Tais-toi, Petite, maman dort, papa t’aime ».

     Chez Ambre et Alceste, ça grésille, ça mijote, ça crépite, les chansons de radio, les ragoûts parfumés, les joyeux feux de bois.

     Mais il y a la Mouflette, la Petite chiffonnée sur le vieux tapis délavé. La poupée désarticulée et qui pleure en silence dans sa jolie robe souillée.

     Il faut dire qu’Ambre a toujours été sourde, muette, aveugle, et qu’elle n’a jamais eu d’âge.

     Il faut dire qu’Alceste a les mains meurtrières, comme celles d’un boucher.

     Il faut dire que les voisins s’invitent pour trinquer, entrechoquer les verres, rire et chanter des chansons paillardes, s’émerveiller de la Petite, si jolie, si polie, si sage comme une image pieuse qu’on finit par l’oublier.

     Il faut dire que la Petite, silencieuse, toute recroquevillée sur le vieux tapis délavé, ne saura jamais s’il l’a aimée, aimée d’amour, dans l’amour de sa chasteté.

     Il faut dire qu’elle se taira, qu’elle enterrera, sous les pierres amnésiques, le goût dans sa bouche amère.

     Je m’endormais, en rêvant de Mouflette : Mouflette, dans son lit, qui a peur du loup qui halète dans ses cheveux et lui montre ses canines avant de la dévorer toute crue. Mouflette, sur le vieux tapis délavé, qui a sali sa robe avec la confiture, que papa et maman ont punie et qui pleure maintenant sans rien dire, en boudant, en faisant, devant les voisins, la sage comme une image.

     Grand-père était grand et fort. Il me hissait sur ses épaules, d’un seul mouvement, comme s’il soulevait une plume et marchait, d’un pas ferme, le long de la jetée. Je surplombais la mer, les yeux grisés de lumière et en levant le bras, en tendant la main bien haut, je  pouvais toucher le ciel et le soleil, me brûler à sa flamme.

     À la terrasse d’un café, dans l’ombre d’un parasol rayé bleu et blanc, je prenais une limonade à la grenadine. Je regardais la bière mousser aux coins des lèvres de grand-père, sur les poils gris de sa moustache. Il secouait la tête de contentement et émettait un rôt clair, presqu’à chaque gorgée. Cela me faisait rire et il riait, lui aussi. Nous pouffions de rire, en regardant autour de nous les gens qui sirotaient leur café du bout des lèvres. Nos rires étaient complices, à leur insu.

     Tu n’aimais pas grand-père. Tu n’aimais pas que je reste seule avec lui. Tu inventais des prétextes, les devoirs, le goûter, le bain. Je sais seulement qu’après le suicide de ta mère, tu avais dû abandonner l’école à l’âge de seize ans et travailler en usine. Quand en vieillissant, grand-père est tombé malade, tu as dû le garder à la maison. Il tremblait de tout son corps, il se balançait dans son fauteuil, en somnolant ou en gardant l’œil fixé sur une image, un souvenir indiscernable. Il avait l’air triste. Il ne parlait plus. Tu étais obligée de lui donner la becquée, de lui faire sa toilette. Je sentais bien que cela te dégoûtait.

     Le jour de sa mort, j’avais onze ans, je me suis vidée de toute l’eau de mon corps. Tu n’as pas versé une larme.

     Tu n’aimais pas mon père, non plus. Tu le trouvais petit, trop brun, sans carrure, sans charisme, sans ambition, un vrai pleutre, un fourbe qui n’avait rien à dire, n’avait jamais progressé dans sa carrière d’employé minable, ou passait son temps à mentir, à dissimuler, à te faire taire, pour que les voisins n’entendent pas tes cris, tes reproches. En réalité, tu n’aimais pas les hommes.

     En grandissant, je me suis forgé une raison. Je ne me marierai pas et je n’aurai pas d’enfant. Je ne sais pas comment cela m’est venu. Une sorte de résignation, une acceptation de ma condition personnelle. Pour t’avoir vue pleurer sans en connaître la vraie raison, celle que tu cachais au fond de toi, dans tes entrailles, que tu ignorais toi-même, ne voulais pas savoir, je ne souhaitais pas que mon existence ressemble à la tienne. Tu invoquais le gâchis de ta jeunesse, ton mariage raté, ta vie à finir ainsi, tu répétais cela comme une litanie, tu parlais toute seule, en ignorant ma présence. Tu te parlais à toi-même, en sanglotant sans fin, le visage enfermé dans tes mains.

     Tu ignorais que, de mon côté, je m’inventais une histoire de honte, dont les origines secrètes, charnelles étaient forcloses de ta mémoire. J’imaginais, jusqu’à m’en convaincre, que l’homme que tu avais épousé n’était pas mon père. Cet homme-là ne pouvait pas l’être. En sa présence, flottait un air tranchant d’étrangeté, à l’odeur de soufre, asphyxiante, comme quelque chose de trop qui s’incrustait dans le paysage familial sans y être convié, quelque chose de trop qui me séparait brutalement de toi, troublait notre entente harmonieuse faite des archives de notre toute première rencontre sensorielle, nous éloignait l’une de l’autre, chacune dans sa membrane de silence, avec ses terreurs glacées, ses histoires secrètes, ses questions sans réponse, une pièce de puzzle intruse qui bousculait l’agencement parfait des autres pièces.

     La nuit, je rêvais d’épaules carrées, de voix grave et assurée, de carrière et de promotion, d’écusson brodé sur une veste militaire, de médailles et de train, d’essoufflements de locomotive perdus dans le brouillard. Une silhouette d’homme s’évanouissait dans des fourrés. Je lui courais après, mais elle s’éclipsait dans l’ombre touffue et je glissais dans de la glaise, je m’y embourbais, impuissante, en répandant toutes les larmes de mon corps, comme si j’avais un chagrin immense. Je ne sais pas pourquoi je pleurais, pourquoi j’étais si triste.

     Dans les jours qui suivirent les obsèques de grand-père, tu as vidé sa maison. Tu t’es débarrassée de son vieux matelas et des choses inutiles qui l’encombraient, vieux journaux, commodes sans tiroirs, chaises bancales aux sièges émoussés, breloques sans valeur, vaisselle ébréchée. Tu as donné ses costumes à Emmaüs et quelques meubles qui avaient résisté aux intempéries, à l’usure des saisons, des années, des décennies. La vieille armoire d’avant-guerre, en bois massif rongé par les vers, n’a pas survécu au déménagement. Elle s’est écroulée au seuil de la maison, le bois a éclaté en morceaux. La seule chose que tu as voulu conserver pour toi, c’est une boîte à chaussures, contenant sans doute des souvenirs éculés, des vieilles cartes postales, des lettres au papier jauni, des photos auxquelles tu tenais. Curieusement, je t’ai vue la presser contre ta poitrine avec une émotion non feinte et pour la première fois depuis la mort de grand-père, des larmes, d’une source abrupte, inconnue de moi, sont venues assombrir ton regard, glissant toutes seules, sans retenue, dans les sillons de tes joues blêmes.

     Un matin d’hiver froid, tu t’es effondrée le long du mur, près de l’embrasure de la porte de ta cuisine.Tu tenais à la main, à moitié froissées, des feuilles arrachées à un vieux cahier d’école, au papier jauni. Tu bredouillais un prénom à consonance étrangère, tu le répétais à l’infini, dans des sanglots qui s’étiraient, secouaient ta poitrine et tes larmes se mélangeaient à ta salive. Je t’ai regardée pleurer, longtemps, en silence.Ton corps était tout chiffonné. Je n’ai pas bougé.

     Ce jour-là, j’ai voulu savoir. J’ai voulu fouiller tes souvenirs, ta mémoire, faire effraction dans tes rancunes enfouies, tes remords inavoués, les origines indicibles de ta nostalgie. Un samedi où tu étais partie en visite chez une amie, je suis entrée dans ta chambre. J’ai trouvé la boîte à chaussures parmi les accessoires qui encombraient ta penderie. J’en ai ôté le couvercle, saisie d’une curiosité impatiente, de peur aussi.

     À l’intérieur, des photos d’après-guerre en noir et blanc de ton mariage, tu portais une robe blanche courte jusqu’aux genoux, toute simple, à petites manches, avec des plis piqués sous un large ruban noué, qui s’épanouissaient tout autour de ta taille et une voilette en dentelle sur tes cheveux bouclés. Quelques cartes postales anciennes de cousins lointains. Et puis les feuilles froissées, arrachées à un très vieux cahier d’école. J’ai reconnu ton écriture. J’ai décelé, dans les graphies chevrotantes, l’empreinte de tes larmes qui formaient des flaques desséchées comme des fossiles, où tes confidences délavées par le temps, mais encore vivaces, venaient se loger.

     Tu l’appelais Jürgen. Tu lui écrivais :

     Mon cher Jürgen,

     Depuis que tu m’as quittée sur le quai de la gare où t’attendait ton train pour Cologne, je suis sans nouvelles de toi. Je suis restée sur le quai à regarder les wagons s’éloigner, puis s’évanouir sous un tunnel charbonneux. J’avais froid et la gare m’est apparue bien vide.

     Je soupçonne mon père d’avoir intercepté tes lettres. Je continuerai à t’écrire, encore et encore, pour que tu ne m’oublies pas.

     Hier, il faisait beau. J’ai marché le long des trottoirs de la ville dans une lumière pâle, douce. Je cherchais une épaule pour m’appuyer, un bras, une main. Un ballon, lâché par une petite fille, a traversé le ciel. Puis a disparu. J’ai pensé aux ballons multicolores des fêtes foraines de mon enfance. Ce ballon-là, bien joufflu au bout de sa ficelle instable, bleu comme le ciel, j’aurais aimé le tenir fermement dans ma main, pour qu’il ne s’envole pas. Jamais.

Je t’aime.

     Par quel mystère ces pages, qui ne parvinrent jamais à leur destinataire, furent-elles conservées malgré les années, les décennies ? Je n’ai pas souhaité en savoir davantage.

     La silhouette confuse, entrevue dans mes rêves, fuyant dans les fourrés, se précisait avec consistance, elle prenait forme et chair, elle se détachait dans la lumière revenue, violente, elle se redressait, fière et statique. C’était un jeune homme, dans la vingtaine, grand, blond aux yeux bleus, avec des cheveux coupés très courts, des épaules carrées. Il était beau et profond, il souriait comme un ange limpide. Il était vêtu d’un treillis, il portait une sacoche en bandoulière et à son bras gauche, un brassard où était cousue une croix gammée.

     Je n’ai jamais voulu comprendre la signification personnelle de ton effroyable ritournelle, je n’ai pas souhaité la connaître, la faire mienne, par ta voix, je n’ai pas voulu y croire. Mais j’ai réinventé ton histoire, j’en ai agencé la trame imperceptible, j’ai cultivé ton amour secret, inaltérable, s’opposant de toutes ses forces à une hibernation contrainte dans un refuge capitonné de langues mortes, aux vicissitudes tragiques du destin, je l’ai fait grandir en moi, dans ma serre intérieure, dans ma terre fertile.

     Ce jour-là, je sus de qui j’étais la fille.





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