«Oraison funèbre», huitième nouvelle de Tricia Natho

« Mort où est ta victoire ? » Dans le cloaque. Cette nouvelle (la 8ème de Tricia Natho) aborde le sujet de la vieillesse, de l’agonie, de la pourriture, de la mort. Les liens serrés et mortifères avec la mère. La jalousie. La dépendance. Et la Jouissance, provocante et assez inconcevable, à la fin.

ORAISON FUNÈBRE

      Te voilà morte, enfin, ma mère. Ton visage de cire repose sur l’oreiller, lisse et auréolé de mèches blanches, comme une plaque de marbre poli. Une ombre caresse tes paupières closes, si détendues que j’ai quelque peine à me souvenir de la glace qu’elles abritaient, des éclairs de haine noire et froide que me jetaient tes prunelles, que je n’osais braver. Et tes lèvres affaissées en un rictus amer, à jamais immobile, scellent désormais les mots incandescents que ta voix vomissait, dont la lame chauffée à blanc s’enfonçait dans ma chair, la torturait, la broyait sans répit.

Mais qu’est-ce que tu peux être conne, ma fille. Toute ta vie, tu seras toujours aussi conne.

      Voilà ce que de toi, je garderai en mémoire, et le glas de ta voix qui égrène sa sentence définitive, ma condamnation à une indigence mentale incurable, dans laquelle tu ne pouvais que reconnaître les gènes paternels. Tes mains décharnées sont nouées sur ton ventre et dans l’enchevêtrement de tes doigts, la saillie de l’alliance, devenue trop large, brille encore de tout son éclat dans le clair-obscur de la chambre. Un linceul recouvre pudiquement ton corps décharné et en m’efforçant un peu, je peux encore entendre le craquement de tes os sous ta peau livide, constellée d’ecchymoses, perforée de trous d’aiguille.

      Ton agonie fut longue. Je te regardais pourrir dans tes draps, lentement, organe après organe, je regardais ta chair flasque suppurer, se fissurer, meurtrie par les escarres, tes orifices se rompre, lâchant leurs humeurs fétides, tes os s’effriter à chaque chute. Je regardais tes côtes protubérantes, tes seins creux et ton pubis imberbe, ta peau comme un grand parchemin, les veines acérées de tes bras flétris et de tes mains anguleuses. J’anticipais avec angoisse l’heure fatale, la seconde de ton dernier râle, en priant Dieu de ne pas être endormie de fatigue, quand ton ultime soupir soulèvera enfin ta carcasse épuisée, dans un dernier sursaut.

      Une ombre m’effleure que je ne parviens pas à dissiper en mon âme et conscience : l’aveu obscène, indicible, d’avoir rêvé ta mort chaque jour de ma vie, aussi longtemps qu’il m’en souvienne, un aveu terrible que je ne peux m’autoriser à reconnaître devant ta dépouille sereine, authentifier comme une vérité honteuse. C’est alors moi qui t’aurais tuée. Comment supporter la pensée indécente de cette longue attente enfin exaucée ? Oui, j’ai espéré ta mort comme une délivrance. Oui, j’ai souhaité voir se réaliser ce vœu indigne d’une fille, dans un élan de vengeance secrète. J’ai voulu que tu crèves. Oui, j’ai conçu, imaginé, rêvé ta mort comme l’unique issue de mon désespoir infini. À sa fatalité j’opposais sa nécessité, les raisons vitales qui me libèreraient de tes griffes, de ta prison sans lucarne, feraient taire à jamais ta voix meurtrière. Ton corps et le mien, scellés l’un à l’autre pour le pire, fusionnés dans une étreinte funeste, enracinés dans la même terre putride de tes ancêtres femelles, seraient enfin séparés. Je serais libre.

      Mais rien de cela ne semble se produire. Le miracle de ma rédemption n’a pas eu lieu. Nos peaux que la mort aurait dû défaire demeurent irrémédiablement accolées, en parfaite adhérence. J’aurai beau me griffer sur tout le corps, lacérer mon visage, mes bras, mes jambes, de mes ongles, déchirer mes robes et les jeter au feu, je sais que tu seras toujours là comme une hantise, que ton absence sera pire encore que ta présence obscène, que ton ombre mauvaise suintera le long de mes murs, se coulera dans le silence de mes draps, m’emprisonnera dans les filets d’une agonie sans fin, que je ne pourrai pas me débarrasser de toi, t’enfermer dans la chambre froide, t’embaumer pour que le masque mortuaire, sous lequel repose ta cupidité, ne s’altère jamais, que je ne laisserai pas la grande Faucheuse achever son œuvre dans la tombe, que je vivrai et mourrai à mon tour dans ta dépouille.

      L’odeur de ton cadavre ne me quitte plus, depuis l’hôpital. Elle sature mes narines, imprègne mes vêtements, et même ma peau qui commence à exhaler les relents de chair putréfiée, d’organes en décomposition. L’odeur de ma propre peau m’écœure, je la frotte et la récure au savon noir pour la lessive jusqu’à ce que de fins lambeaux s’en détachent et qu’écorchée, la chair à vif en rougisse et saigne. Mais l’odeur cadavérique est toujours là, elle flotte dans l’air, elle s’immisce dans ma chambre, elle se glisse sous mes draps.

      Je hurle ton nom à en faire trembler les murs et me terre comme une bête apeurée. Je guette ton ombre, plus noire et menaçante que l’ombre de ma chambre, le bruit de ta canne qui martèle le carrelage, le son de ta voix grimaçante qui me cloue. Ton absence sature mon espace dans ses moindres interstices, m’écrase, m’étouffe. Je mords mon oreiller, m’enroule dans mes draps, enfouis mon visage dans ta robe de chambre pour te sentir encore. Il me semble alors que le vide à l’intérieur s’anime, rempli d’un souffle inconnu, fétide, que ta carcasse, à travers le tissu, m’oppresse, que tes mains anguleuses m’étranglent. Je vomis dans les toilettes, je dégueule mes boyaux, la tête renversée au fond de la cuvette. Je t’entends ricaner encore, démente dans ta robe de chambre, du fond du couloir. Ta bouche édentée éructant des insanités est plus noire que le fonds d’un puits où pourrissent des feuilles mortes, des insectes écrasés.

Torche-moi le cul.

      Il n’y a pas à dire, ta voix est bien posée, presque polie. Tu bascules sur le côté, la joue droite contre ton bras décharné, déplié sur l’édredon, tu me montres ta couche qui exhale sa puanteur excrémentielle, tu as encore ce mouvement de rein obscène, tandis que de ta main libre, tu découvres maladroitement tes fesses molles et fripées, tapissées de ta merde, que tu exhibes sous mes yeux las, que tu écartes avec une jouissance non feinte, pour me montrer ton trou du cul, baveux à souhait. Je m’exécute, docile.

      Je remplis la bassine d’eau savonneuse, je m’applique à nettoyer ton cul avec dextérité, à l’aide d’une serviette trempée dans l’eau, tu te trémousses comme un nourrisson heureux. Tu gémis de plaisir. Je vais vider l’eau sale et puante dans les toilettes de ta chambre. Je badigeonne tes fesses toutes blanches de vaseline, je les sens se ramollir encore et fondre, presque, sous mes doigts, je t’emmaillote dans une couche propre et parfumée. Tu plisses les yeux, puis tu ris de ton rire nerveux, mauvais, en serrant tes deux poings, avant de t’endormir sur le dos, ta bouche ouverte, béante, creusant tes joues livides où se dessinent les os saillants de tes pommettes, à chaque expiration. Je m’assoupis un peu dans un vieux fauteuil qui grince. Je rêve de boue glissante et de souterrain où je me perds.

      Le médaillon d’or qui brille à ton cou et ne te quitte jamais attise ma jalousie secrète. Il enferme le visage d’ange de ton icône, auréolé de ses cheveux blonds, bouclés, de la fille que je n’ai pas connue. Morte à deux ans d’une méningite. Tu le serres dans ton poing, tu l’ouvres d’un clic et tes yeux s’embuent de larmes que je ne te connais pas. Drapée dans ton orgueil, tu les retiens au bord des cils, tu les effaces d’un geste leste, honteuse de cet aveu d’une trop grande faiblesse, tu embrasses la photo avec ostentation pour que je sache que cette fille-là m’a volé toutes tes caresses, tous tes baisers, qu’elle a eu droit à ton amour exclusif, forcément exclusif, et que je n’ai jamais été qu’un pâle ersatz qui ne la remplacera pas, une copie transparente.

      Quand je suis née trois ans après, le vide que sa mort a creusé en toi est demeuré intact, il n’a eu de cesse d’absorber les résidus de tendresse desséchée par le chagrin, que recèle ton âme.

      Enfant, je t’ai parfois surprise à égrener les perlesde ton chapelet, en chuchotant des paroles que je necomprenais pas, à l’époque. Tu priais Dieu qu’il te la rende, qu’il la ramène à la vie ou tu le priais d’abréger la tienne, afin que toutes deux, vous soyez à nouveau réunies, soudées ensemble dans un même destin céleste, là où l’amour d’une mère pour sa fille ignore la mort, là où moi, je ne serai pas. L’objet occulte de ta mélancolie chronique brille comme un phare dans la nuit, balayant de ses lumières les eaux profondes. Il est inaltérable.

      Je me demande aujourd’hui, ce que, elle, elle aurait fait à ma place. Si elle t’aurait torché le cul. J’en éprouve une satisfaction, une sorte de compensation, incomplète certes, un peu comme la suture imparfaite d’une plaie.

      Lentement, insidieusement, tu m’as injecté le poison de ta haine, réservant tes trésors d’amour idolâtre à celle qui me faisait de l’ombre, me rejetait toujours dans l’insignifiance et le mépris. J’étais toujours trop ronde, trop rousse, trop frisée, trop pâle, trop rouge, trop laide, trop bancale pour t’émouvoir et même l’excellence de mes notes et appréciations ne suffisaient pas à te déciller. Tu les accueillais comme une évidence naturelle, tu demeurais distante, inaccessible. Le jour où j’ai obtenu mon agrégation de lettres modernes, tu m’as lancé avec une ironie mordante, aigue : Alors, l’Académie va te nommer enZEP ? C’est comme ça, pour le premier poste. Je te souhaite bien du courage, ma fille. Tu vas bien rigoler, pour une fois.

      Tu m’as toujours reproché d’avoir sué sang et eau dans ton travail de responsable administrative de mairie, pour me payer mes études. Mon père que tu avais éjecté de la maison, parce qu’il ne valait pas un clou et qu’il aimait courir les jupons, omettait régulièrement de verser la pension alimentaire, pour satisfaire la hargne que tu nourrissais contre lui... pour ton plus grand bonheur, donc. Même parti, il continuait à subir ton opprobre éternelle, jouissive. Tu le poursuivais de ta violence irrépressible.

      Mais tu n’as aucun égard pour les sacrifices que je consens. Je n’en ferai jamais assez pour te combler, j’en ai bien conscience et mon abnégation ne mérite aucune contrepartie. Elle est naturelle, génétique, elle découle du devoir filial, de la nécessité pour une fille de s’effacer de la scène pour servir sa mère, panser ses plaies, baiser ses cicatrices, la soutenir dans sa vieillesse et sa lente décrépitude, veiller sur elle, même dans les heures de grande lassitude, lui torcher le cul pour nettoyer sa merde. D’ailleurs, je ne te demande rien. Je ne t’ai jamais rien demandé.

      Un doute m’assaille. Je chamboule ta maison, retourne les matelas, renverse les tiroirs. Je cherche tes attestations bancaires, tes contrats d’assurance, les papiers du notaire, tes dernières volontés testamentaires. Des piles de vieux journaux jaunis, que tu as conservés au fil des décennies, vacillent et croulent, la poussière se soulève et flotte en épais nuages disloqués au-dessus des meubles, l’odeur de moisissure, échappée des armoires, stagne comme une eau croupissante.

      Je les trouve rangés dans des chemises distinctes avec des étiquettes de couleur nominatives, à l’intérieur du tiroir fermé à clef de ta commode. Je n’ai pas trouvé la clef que ta perfidie a dérobée à ma curiosité. J’ai fracturé la serrure avec la lame d’un couteau. J’hérite de ta maison que je ne serai autorisée à vider et à vendre que sous réserve de l’exécution d’une clause (ridicule) : la layette et les peluches contenues dans la petite malle blanche, sous les étagères de la chambre mansardée, doivent être données au Secours Catholique, en échange d’un reçu en bonne et due forme. Les obligations et assurances- vie se répartissent de la manière suivante : des enveloppes d’une valeur totale de trois cent mille euros seraient versées sur mon compte bancaire. Cent cinquante mille euros reviendraient à la paroisse de la commune et cent mille euros à Madame Giraud, ta voisine, qui s’est si bien occupée de toi en mon absence et qui s’engage à fleurir et entretenir ta tombe, ainsi que celle de ta fille.

      C’est ainsi que s’achève ta lettre testamentaire en date du 11 mai 2015, authentifiée par Maître Vasquin, notaire de son état.

      Dépouillée de ma robe, dans la glace fixée au murde ta chambre, j’ose affronter la nudité de mon corps, bouffi de nos haines réciproques. Je soupèse mes seins généreux, lourds comme des grappes de raison trop mûres, je les presse entre mes paumes, trop petites, trop étroites pour les tenir ensemble, je caresse la chair flasque de mon ventre qui pend jusqu’à la touffe pubienne, la courbe granuleuse de mes hanches, je glisse une main entre mes cuisses boursouflées de graisse, de peau d’orange. Je pousse un soupir. À l’extrémité de mes yeux, se reflète ta silhouette anguleuse sous sa fine membrane veinée de bleu, ton visage se tord, ta bouche hideuse s’ouvre sur un trou noir, ton rire sarcastique qui secoue tes os résonne en cascades, m’enveloppe dans son écho terrifiant. Tu veux m’étreindre, mais je ne m’enfuis pas.

      Le dernier soir, je t’ai regardée sans bouger. Tu étais étendue sur tes draps souillés, la couche rabattue sur tes chevilles, dégoulinante de merde. Tu tortillais, dans tous les sens, tes jambes, dont les os s’entrechoquaient. Tu avais retroussé ta chemise jusqu’à ton nombril, découvrant la saillie de tes hanches et ton pubis imberbe, poli comme un gros galet. Tes bras se raidissaient, tes mains s’agrippaient aux barres métalliques de ton lit, ta tête se renversait, tes yeux se révulsaient, ta bouche, bavant et crachant des mots inaudibles, entaillait ton visage, ton corps se tordait, sans un cri, soulevé par des faisceaux de tension électrique, des convulsions, des spasmes de douleur ou de plaisir inouï dont je ne pouvais qu’ignorer l’ardente origine, en-deçà des plaies, des escarres, des hématomes, de la pourriture organique qui s’épanouissait à l’intérieur de ta carcasse. Tu en arrachais tes perfusions, les fils et branchements qui te reliaient aux machines.

      L’intensité et la fureur muette qui s’emparaient de toi, m’excitèrent. J’ai serré mes cuisses l’une contre l’autre jusqu’à sentir l’afflux du sang dans les lèvres pulpeuses et humides, les premières pulsations. Je me délectais du spectacle de ta lente agonie, de ta misérable déchéance qui te rendaient soudain ton humanité, insufflaient dans tes veines exsangues un désir inassouvi, honteux, flamboyant.

     Je t’ai regardé crever lentement, longuement, dans ta merde et ta pisse, les suppurations de tes plaies, dans ta puanteur de chair pourrissante, râlant et haletant comme une chienne en chaleur.

Pour la première fois de ma vie, j’ai joui.

 

 

 

 

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