CONTE RUSSE ( Maxime Gorki & autres magiques études ... )

 

 

 

 

 

     Billet dédié à missfaff ***

 ( Grand’mère contait la belle histoire d’Ivan le guerrier et de Mirone l’ermite, et ses paroles nettes et savoureuses nous arrivaient en cadence.)

… « Il était une fois un méchant voïvode * nommé Gordion.

Il avait une âme noire et une conscience de pierre 

Il traquait les justes, il torturait les gens.

Et vivait dans le mal comme une chouette dans le creux d’un arbre.

Mais celui que Gordion détestait le plus,

C’était le moine Mirone, l’ermite,

Un paisible défenseur de la foi,

Qui faisait le bien sans avoir peur.

Le voïvode appelle son serviteur fidèle,

Le vaillant Ivan le guerrier :

— Va-t’en, Ivan, va-t’en tuer le moine,

Le présomptueux moinillon Mirone,

Va, et tranche-lui la tête,

Va, et prends-le par sa barbe grise,

Apporte-la-moi, que je la jette en pâture aux chiens !

Ivan s’en va, obéissant,

Ivan s’en va et pense avec amertume :

« Je ne vais pas de ma propre volonté, c’est la nécessité qui me pousse.

» Il faut croire que c’est le sort que Dieu m’a assigné ! »

Ivan a caché son glaive tranchant sous sa tunique.

Il arrive et salue l’ermite :

— Es-tu toujours en bonne santé, honnête petit vieux ? Dieu t’a-t-il toujours en Sa sainte garde ?

Mais le moine sagace se met à rire,

Et ses lèvres sages laissent tomber ces mots :

— Ivan, n’essaie pas de mentir,

Le Seigneur Dieu connaît tout, le bien et le mal sont dans Sa main !

Je sais pourquoi tu es venu ! 

Ivan eut honte.

Mais il craignait aussi de désobéir. Alors, tirant le glaive de son fourreau de cuir,

Il essuya la lame au revers de son habit :

— Mirone, dit-il, je voulais faire en sorte

De te tuer sans que tu voies le glaive ! Mais maintenant,

Prie Dieu, Prie-Le pour la dernière fois !

Prie-le pour toi, pour moi, pour toute la race humaine,

Après quoi je te trancherai la tête !

Le moine Miron se mit à genoux, à genoux sous un jeune chêne.

L’arbre devant lui s’inclina et le moine en souriant parla :

— Oh ! Ivan, ton attente sera longue ! Car la prière pour la race humaine durera longtemps,

Et tu ferais mieux de me tuer tout de suite, que de t’exténuer à attendre en vain !

Alors, Ivan a froncé le sourcil et il s’est rengorgé, le nigaud :

— Non, ce qui est dit est dit ! Tu n’as qu’à prier, j’attendrai, fût-ce un siècle !

Le moine pria jusqu’au soir ; et du soir jusqu’à l’aurore suivante il continua.

Et de l’aurore jusqu’à la nuit, il pria encore et de l’été jusqu’à l’autre printemps sa prière dura.

Et les ans aux ans s’ajoutaient et Mirone priait toujours.

Le jeune chêne arriva aux nuages.

Une forêt épaisse était née de ses glands, que la sainte prière n’était pas encore terminée. 

Et aujourd’hui encore, le moine tout bas, murmure les paroles rédemptrices.

Il demande à Dieu d’assister les hommes ; à la Vierge, de leur accorder le bonheur.

Ivan le guerrier est debout près de lui. Depuis longtemps son épée est tombée

En poussière et son armure de fer est rongée par la rouille.

Ses beaux habits sont en loques et en pourriture.

Hiver comme été Ivan reste nu. Et le gel le mord et la chaleur le brûle, et il demeure quand même.

Son sang décomposé court encore dans ses veines.

Et les loups et les ours le regardent à peine.

Il n’a pas la force de quitter cet endroit, ni de lever le bras, ni de dire un mot !

Car c’est là son châtiment : il n’aurait pas dû exécuter l’ordre abominable,

Ni se dissimuler derrière la conscience d’autrui. Mais la prière que le moine

Adresse à Dieu pour les pauvres pécheurs que nous sommes, coule toujours sereine

Comme une rivière resplendissante qui s’épanche vers l’Océan ! » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  

 

* Chef d'armée ou gouverneur d'une province dans l'ancienne Russie

    

 ( Conté dans Enfance de Maxime Gorki )

 

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