«Je voulais voir la mer», troisième nouvelle de Tricia Natho

Publiée par Tricia Natho en extraits sur son blog, cette nouvelle, intégrale ici, est la TROISIÈME de son recueil. Elle décrit d'abord une cité aux « ombres des façades, pétrifiées par la canicule » qui ressemble à Avignon ... puis nous découvre la mer... Nouvelle belle, sensuelle, rompant les lisières, libre !, revenue en cet été brûlant, elle nous ramène comme la vague, Tricia avec elle...

« Voici des extraits d'une nouvelle un peu inhabituelle dans un recueil où la cruauté est souvent convoquée. Je l'ai écrite il y a de cela quelques années et maintes fois remaniée. Il y est question de LA MER, un thème qui m'est cher... À l'heure où ma maladie progresse *, je pense au passé, à mes amours perdus, à ma jeunesse envolée. Des phrases, des images, des parfums - des souvenirs fugaces affleurent, avec l'insistance d'une ritournelle qui s'obstine à fredonner ses rimes nostalgiques malgré soi. "La mer toujours recommencée.." »
                  Tricia Natho, intro aux extraits publiés sur son blog le 26 avril 2018

* La maladie l'a emportée un an après. 

                              JE VOULAIS VOIR LA MER

Offrez-vous un vrai air de vacances, à prix modique.

L’affiche est toujours épinglée sur le mur depuis des mois, un an peut-être. À force de la voir, Sophie ne la remarque plus, ses yeux sont fatigués. La plage normande s’étale à l’infini, bien au-delà des limites imposées par l’objectif, offerte à l’obscénité d’une lumière crépusculaire. Le ciel plonge dans la mer d’or et de pourpre, flamboyante, comme absorbé dans ses abysses. Un banc de sable noir se découpe, en lisière de la surface rutilante, presque irréelle. On se surprend à imaginer des corps humides qui s’enchevêtrent, des baisers qui roulent sous les langues, des cheveux d’algues et d’embruns qui glissent sous les paumes.

À l’agence, les armoires croulent sous les dossiers des demandeurs d’emploi. Dès huit heures du matin, les files d’attente, moroses et impatientes, enflent, sans relâche, derrière les portes, les statistiques s’envolent, des insultes fusent en rafales. On invective les murs. Dans les bureaux, la déception cède au désespoir, à la colère, aux menaces, parfois. Sophie est blindée. L’usure de la routine, sans doute. Question de survie, aussi, à force. Laure, la collègue du bureau d’en face, est en congé maladie pour dépression depuis plus d’un mois. Elle n’a pas été remplacée. Il a fallu se répartir ses dossiers, accueillir des hommes et des femmes sans marque singulière, des jeunes, des non diplômés, des employés, des cadres, des presque retraités, des éclopés qui viennent encore grossir les rangs, se fondre dans la masse des exclus. Sophie n’entend plus la souffrance qui la sidère. À quoi bon monter des dossiers, conseiller, bricoler, alors que la dignité humaine n’est plus au rendez-vous... Il y a des visages qui ressemblent à des paysages livides et chauves, qu’elle n’arrive pas à oublier, qui continuent à la hanter, même après le travail.

Sophie est encore la dernière à mettre la clef sous la porte, éteindre les lumières, tirer la grille métallique. Elle ferme les yeux et respire à pleins poumons. La plage normande et sa beauté crépusculaire palpitent encore dans ses pupilles, comme une empreinte visuelle insolite, une dissonance mnésique, qui effaceraient les files d’attente, les dossiers en souffrance, les frustrations silencieuses. L’air saturé de sel marin s’engouffre soudain dans ses narines, étourdissant.

Dehors, la chaleur stagne dans un étau invisible. On respire la brûlure acide, exhumée du bitume, l’odeur suffocante des gaz, des urines, des sueurs, l’étuve poisseuse des vagues déferlantes aux bouches des métros, on se cogne à des corps, on s’excuse. Il n’y a pas d’espace où souffler un peu. Aux terrasses des cafés, les glaçons clinquent dans les verres. Sous des volutes de fumée lascives, des rires et des voix confuses s’éparpillent, les paupières clignent dans la lumière paresseuse, presque pailletée, d’une fournaise estivale précoce. Sophie est pressée, elle n’a pas le temps de s’arrêter, se poser sous un parasol, boire un verre, elle n’a pas l’envie ni la force, d’ailleurs il n’y a pas une table de libre, pas une chaise vide, son regard n’embrasse que des corps agglutinés dans une promiscuité étouffante et au-dessus des parasols, il longe les façades aux fenêtres entrebâillées qui tremblent et se fondent dans le ciel blanc. Depuis hier, la chaleur écrase tout.

La rame est bondée et derrière les vitres où les yeux s’égarent en oblique, le long tunnel obscur dévore toutes les lassitudes, broie les rêves en silence, aspire les pensées vagabondes comme un buvard, le long tunnel inexorable où défilent les affiches et les graffitis sur les murs des stations et des galeries, blanchis par la lumière opaque des néons. Sophie s’est assise à côté d’une vieille dame assoupie, la tête inclinée sur l’épaule, ses mains de parchemin veiné, agrippées à l’anse de son sac. Les roulements réguliers vrillent ses reins, son corps tangue au rythme des bourdonnements sourds des roues et des crissements de freins, arrachés au silence.

À cette heure, Philippe est déjà rentré de l’université. Il a dû récupérer Léa et Damien à la crèche. Dans l’ombre de ses paupières closes, Sophie les accueille avec tendresse, caresse leurs visages joufflus, mouille de sa salive leurs cheveux et leurs tempes. Des deux jumeaux de trois ans, Léa est la plus précoce, la plus impétueuse, elle roule des yeux avec cet étonnement simulé, la bouche en cœur, qui fait fondre son père. Damien, lui, est introverti. Il observe sa sœur du coin de l’œil et l’imite parfois, dans un mimétisme pathétique qui exaspère Philippe, il s’exclame alors :

Arrête de singer ta sœur, imbécile.

Sophie les aime tous les deux sans faire de 
différence. Elle a envie de les serrer contre sa poitrine et de les croquer d’une seule bouchée, comme les pousses tendres et craquantes issues d’une même tige, d’un même minuscule noyau génétique, insécable, pour les sentir encore en elle. Elle a envie de pleurer en silence, en repensant à leur peau douce de bébé, aux fins cheveux qui sentaient bon la fleur d’oranger et le chèvrefeuille, au minuscule poing fermé sous la joue ensommeillée. Elle a dans ses fibres cet amour maternel, infini, qui devine que la chair la plus lointaine, la plus profonde, la plus féminine, est inséparable.

La vieille, somnolente, s’est réveillée dans les secousses de la machine, sa tête a dodeliné. Sophie regarde son visage raviné, la transparence liquide de ses yeux bleus, vides de rêves, vides de paysages et de souvenirs, comme si des larmes anciennes, du fond des âges, les avaient lavés. Elle pense au temps qui glisse en sourdine, aux vertes saisons qui s’émoussent dans une mélancolie au goût de sel, aux années indolentes qui fuient comme des fantômes. À ces années qui se figent, l’une après l’autre, dans les petites rides en étoiles au coin de ses yeux. Cette lente dérive du temps qui s’érode et qu’aucun écueil, dressé avec arrogance, n’arrête ni ne suspend. Elle pense au vide intérieur qui se creuse, insidieusement.

Station Alésia. La foule se bouscule à l’ouverture des portes, les semelles martèlent le bitume jonché de papiers gras, les couloirs résonnent et des fissures aux murs, suinte l’humidité moisie. La puanteur pénètre le tissu, s’infiltre dans les pores, elle est omniprésente. Dehors, la chaleur surprend encore Sophie, comme une flaque d’eau poisseuse sous sa robe noire, engourdissant son corps dans une étreinte oppressante. Ses oreilles bourdonnent et la poussière immobile dans la lumière lui picote les yeux. Ses muscles se tendent, luttent contre la pesanteur. Elle se demande si sa vie ne ressemble pas à ce cloaque. Elle a envie de fuir. Courir n’importe où jusqu’à l’essoufflement. Loin des terrasses bruyantes et des ruelles poisseuses, des visages anonymes qui se fondent dans la foule compacte des automates. Loin de cette rumeur confuse qui enserre la ville. Et juste en plissant les paupières, elle imagine, sous ses pieds nus, la terre chaude d’un sentier sauvage qui s’ouvre en contrebas sur des bancs de sable infinis, où s’alanguissent les dernières vagues que l’océan sonore, au loin, refoule. Elle se cogne à une borne plantée dans le bitume, à l’entrée de l’allée privée où s’allongent les ombres des façades, pétrifiées par la canicule. Son orteil gauche saigne et elle se pince les lèvres de douleur. Elle efface des larmes d’un revers de main. Mais le désir la submerge encore de rebrousser chemin, de s’évader de l’inertie du monde, d’aller à sa lisière, au bord du vide, d’éprouver des espaces illimités, liquides, des densités mouvantes, une autre lumière, tiède, transparente. De ressentir le vertige aigu de l’inconnu.

Elle pousse la porte. Les sandales et sacoches de Damien et Léa traînent dans le hall. Elle butte sur les poupées, les tours de Lego éparpillées, les ours en peluche, les dînettes, les camions. Des piles de linge séché s’entassent sur le canapé, en attente de la corvée du repassage. La table de la cuisine est encore encombrée de bols sales, de verres de jus d’orange, de boîtes de céréales, les miettes du goûter crissent sous les semelles. Damien et Léa crient :

Maman est là, maman est là !

Ils se précipitent vers elle, happent ses bras et sesjambes, s’agrippent à sa robe. Ils se hissent sur la pointe des pieds pour imprimer des baisers mouillés sur ses joues. Les autres jours, elle les enlace, accroupie sur le carrelage, en équilibre instable. La tête lui tourne dans l’ivresse de leur excitation et le plafond vacille. Mais aujourd’hui, elle n’a pas d’élan. Elle est lasse, découragée, amputée de ses bras. Philippe s’approche d’elle, il l’embrasse dans le cou, comme à son habitude, il lui demande si la journée s’est bien passéesans attendre la réponse. Elle n’a qu’une seule hâte : se glisser sous la douche, se laver des scories de la journée, n’entendre que le chuintement de l’eau sur sa peau.

Tard dans l’obscurité silencieuse, elle écoute, sous les draps moites et chiffonnés, la respiration de Philippe. La chaleur de son corps éveille en elle des émois insoupçonnés depuis longtemps. Elle rêve, encore éveillée. Se mouler contre lui, sentir ses paumes chaudes sur ses seins, lui ouvrir ses cuisses en offrande, laisser glisser ses doigts en elle. Elle rêve encore d’appuyer sa fente sur son sexe, s’emplir de sa raideur et se mouvoir contre son ventre, en éprouver une jouissance, violente. Puis s’endormir dans ses bras, contre son torse.

Elle se réveille aux aurores. Elle attend encore un peu, elle hésite. Philippe ronfle, engourdi dans un sommeil lourd. Elle se glisse hors des draps, dans la pénombre, puis referme la porte en silence, derrière elle. La tentation d’entrer dans la chambre des jumeaux l’anime, cette pulsion confinée dans sa chair de les regarder blottis sous leurs couettes, comme deux oisillons paisibles, lèvres entrouvertes, de mêler ses cheveux à leurs souffles, renifler leurs odeurs chaudes. Elle s’arrête pour tendre l’oreille à leur porte, épier leur respiration, leurs mouvements, guetter leur réveil, mais aucun son ne transpire de la chambre où le noir règne encore. Elle s’éloigne, soulagée, avec un pincement au cœur.

Elle se douche sans s’attarder, enfile une robe de coton rouge, toute simple, dissimule ses cernes sous du maquillage. Elle bourre le sac de voyage : affaires de toilette, petite laine pour le soir, robe légère à bretelles et mules. Elle sirote un café chaud, en fumant une première cigarette. De la fenêtre ouverte, des cris d’oiseaux froissent le silence. La rue est encore déserte. Elle lève les yeux vers le ciel mauve des lueurs tièdes de l’aube, sous la trame d’une brume matinale. Puis elle prend le sac et les clefs. Elle laisse son portable sur la console.

Dans la voiture, elle appuie, un bref instant, son front sur le volant. Elle tourne la clef de contact et jette un œil en oblique dans le rétroviseur. Elle n’a ni excuse ni remords. Elle a juste envie d’oublier l’agence et ses dossiers, le métro, sa puanteur, ses affiches, ses couloirs glauques et ses lumières blafardes, les odeurs malsaines, gluantes, qui gisent dans les entrailles de la ville et l’âpreté de l’air qui lui brûle la gorge, fuir les murs qui étouffent et les corps qui retiennent et s’accrochent, et puis rouler. Rouler sans s’arrêter, jusqu’à la mer.

Dans une heure, Philippe se lèvera, il remarquera son absence, il s’en inquiétera, peu importe, et les jumeaux... elle imagine déjà leurs piaillements affolés : Maman n’est pas là, maman n’est pas là, elle est partie, maman. Mais leur rumeur inquiète n’est déjà plus qu’un souvenir brumeux   ̶̶ Dieu, que cette sensation de liberté et de légèreté, dénuée de culpabilité, est étrange   ̶̶ et sous ses yeux qui fixent une ligne d’horizon incertaine, le ciel déverse une lumière crue, les routes s’évasent comme une éternité, la mer au bout gonfle sous les masses d’air et se creuse en ravins noirs. La mer au bout, dans l’échancrure des baies où la roche s’aiguise, loin, très loin des lisières enfumées où suintent les heures creuses, léthargiques.

Elle a échoué là, dans la petite ville côtière de son enfance. Des blocs de souvenirs se bousculent. Des murmures, des odeurs, des sensations tactiles : les volets bleus, brinquebalants, de la maison de vacances, hissée au flanc de colline, gémissent encore au vent qui les claque et sur la plage étalée comme une peau blanche, la petite fille plonge ses mains dans le sable mouillé, espérant déterrer quelque trésor caché, coquillage précieux ou fossile marin, puis se dérobant au regard de sa mère inquiète, elle brave le déferlement glacé des vagues, se grise de leurs fragrances épicées. La petite fille aime la liberté.

Aux terrasses ombragées où les habitués s’attroupent, la bière coule déjà à flots. L’air y est tiède, chargé des relents gras des cuisines. Sophie s’est arrêtée Au café des mousses, dont l’enseigne défraîchie aux lettres qui s’effritent évoque une époque désuète. À une petite table ronde en plein soleil, elle se désaltère d’une chope de cidre frais. Une âpreté acide glisse dans sa gorge, éveille la torpeur de son corps. Elle ferme les yeux et entre les cils, sous la peau des paupières, se fraie un rai de lumière ténu. Mais il lui semble n’entendre que la plainte de la mer qui sourd comme un appel irrésistible, afflue dans sa mémoire, avec la langueur douloureuse, aigüe, de l’enfance perdue, la nostalgie du ressac sous les feux du soir ; des odeurs denses de terres grasses, de sel et de pin ; des pluies glaciales qui cinglaient les joues, emportaient les chapeaux dans les dunes. Le souvenir des larmes silencieuses qui ruisselaient, dans la voiture du retour.

Elle ne se soucie pas des cailloux qui lui blessent les pieds. Elle dévale le chemin de rocailles, pentu et escarpé, qui sillonne la côte, pour retrouver la crique de son enfance, le cœur au bord des lèvres. La plage, enchâssée entre des murs de craie abrupts, s’offre à son souvenir humide, comme un écho, un peu lointain et douloureux, du sable gris et des rouleaux d’écume qui s’écrasaient à ses pieds, sur des monticules en forme de tours effondrées. Les particules de roche et de coques brisées, mêlées aux poussières du sentier, que le souffle de l’air soulève, crissent entre ses lèvres.  

Les sandales pendues à la main, la robe retroussée à mi-cuisses, elle marche le long du sable gorgé d’eau, s’y enfonce, teste la fraîcheur de l’eau et sans élan, y pénètre lentement. Les ondes glacées gonflent sa robe, étreignent ses cuisses et son torse, s’immiscent dans les pores. Il lui semble qu’elle flotte entre ciel et mer, dans ce bleu illimité, d’une extraordinaire légèreté. Puis étendue à même le sable qui brûle, elle cligne des yeux et se cambre, les seins dressés sous le tissu trempé, offerte à la lumière voluptueuse qui l’éclabousse.

L’homme a surgi de l’eau et la lumière irradiante s’est diffractée sur lui, sur son visage, dans ses cheveux, sur ses épaules, la lumière du ciel devenu blanc qu’elle ne pouvait quitter, qui la pulvérisait, comme le souffle puissant et silencieux d’une déflagration. Une chose insensée s’est produite en elle, comme si l’air et l’espace se rétrécissaient, une sorte de séisme intérieur déclenché par la seule présence de l’homme, non pas à cause de sa taille, ni de sa peau hâlée, ni de sa corpulence, car c’était un homme assez ordinaire, bel homme mais assez ordinaire, non pas à cause de sa beauté ordinaire, mais d’un détail, un défaut, une fêlure à peine visible, un presque rien de faiblesse et de déséquilibre dans sa façon de lutter contre les vagues qui l’entraînaient, sa façon de marcher, maladroite et peu assurée, et de s’enfoncer dans le sable mou presque sans résistance et même avec lassitude et puis dans ses efforts pathétiques pour surmonter, malgré tout, la difficulté et s’agripper au néant, qui le projetaient tout entier dans une solitude absolue et le rendaient vulnérable, émouvant. Jusqu’à ce qu’elle remarque la cicatrice creusant un sillon le long de sa cuisse droite, où s’abrégeait une histoire muette, une tragédie peut-être.

Il s’est allongé sur le dos. Quelque chose de dense a circulé entre eux, comme un murmure, une respiration, entre les cloisons du silence. Il n’était qu’à quelques mètres d’elle, une distance qu’elle aurait aimé abolir. Elle aurait aimé inhaler son odeur, toucher sa peau. Sentir battre, sous ses doigts et ses lèvres, la veine jugulaire de son cou. Lover son visage dans le creux de son ventre, entre les saillies de ses hanches. Caresser sa cicatrice. Quand elle a quitté la plage en fin de journée, il semblait s’être assoupi, blotti dans la lumière encore vive comme l’enfant dans le corps d’une mère.

Sa chambre d’hôtel est calme. Une grande baie vitrée surplombe la mer. Après la douche, Sophie s’essore les cheveux avec les doigts, puis elle s’allonge nue sur le ventre, un voile fuligineux sous les paupières. De la baie grande ouverte, la mer s’enroule et se hérisse d’écume dentelée. Elle a englouti la terre.

Le hall de l’hôtel est bondé de vacanciers tardifs, encombré de bagages. Sophie prend une boisson fraîche au distributeur. Elle n’a pas faim. Elle regarde des corps se mouvoir dans la lenteur d’une atmosphère ouatée, filandreuse. Elle entend des voix qui bourdonnent, comme derrière un rideau épais. Elle pense à lui. Quelque chose qui ressemble à une douleur au ventre la tenaille, la plie en deux. Tard dans la soirée, elle se retourne dans les draps, se mord les lèvres et se griffe, sombre dans un sommeil en pointillés. Les yeux de l’homme la pénètrent, deux minuscules flambeaux dans le noir, ses bras l’enserrent, et le désir obscur l’entaille, si profondément, qu’un cri sourd de son ventre.

Elle s’est réveillée en milieu de matinée, encore embrumée de rêves moites et confus. Après avoir bu un café sur un bord de table, elle a pris ses clefs, elle a quitté l’hôtel et roulé jusqu’à la plage. Sans plus attendre, elle déboule sur le chemin pierreux longé d’herbes sèches et de tiges épineuses, mue par une seule obsession   ̶ le revoir, lui ̶  qui la rend fébrile. Elle ose à peine regarder la plage écrasée de soleil. Elle y distingue une tâche plus sombre, comme un corps immobile. Elle a peur de nourrir un faux espoir, que les embruns aient tout effacé, tout enfoui dans le sable, elle a peur de le perdre, de l’avoir déjà perdu, imaginé peut- être. De fondre en larmes.

Elle l’a reconnu dans la rémanence d’une image obstinée qui l’imprègne comme une étreinte. Il est allongé sur le ventre, la tête reposée dans le creux de ses bras. Il semble dormir comme la veille et l’envie la surprend encore de caresser ses cheveux, ses omoplates, sa cuisse, d’embrasser sa nuque, de lui parler. Elle ôte sa robe en un seul geste, marche le long du sable mouillé, sautille dans les petites vagues, puis glisse à la surface de l’eau, en longues brassées, souples et énergiques. De là où elle est, il n’est plus qu’un point minuscule qu’elle ne lâche pas.

Elle a nagé, nagé si loin, à s’en couper le souffle. Elle voulait éprouver sous son corps la profondeur du vide, rejoindre l’autre bout de la mer, là-bas, toucher l’horizon. Elle était ivre des cris des mouettes, ivre de la mer et de ses fragrances, ivre du ciel et de la lumière aveuglante qui se fracassaient dans son ventre noir. Elle a senti l’eau s’engouffrer dans ses narines et dansnsa bouche, ses poumons se remplir, puis le poids d’un corps qui la propulsait à la surface, des masses d’air, mêlées d’eau expulsée, secouer sa poitrine.

Il l’a aidée à s’étendre sur le sable et s’est accroupi :

̶ Vous vouliez faire quoi, là, au juste ? ̶  Je ne sais pas... Je voulais nager...

̶ Vous ne seriez pas un peu fofolle ? Elle a ri.

Il parlait peu, juste quelques mots sur la mer, le silence, son besoin de solitude. Parfois, il caressait ses cheveux, pour décoller quelques grains de sable qui s’étaient incrustés et elle ressentait une onde de chaleur sur ses joues. Sa voix était grave et elle n’y décelait aucun accent. Elle ne savait pas quelles étaient ses origines, de quelle ville il s’était exilé et pour combien de temps, s’il avait une compagne, des enfants, quels étaient son métier, ses loisirs, sa vie, toutes ces questions anodines qui meublent les conversations ne l’effleuraient pas. Elle ignorait jusqu’à son prénom.Elle était suspendue à ses yeux, dont le gris virait au bleu quand la lumière s’y reflétait. Ses mots tissaient des fils ténus, invisibles, qu’elle ne se lassait pas de démêler, comme autant d’énigmes qui le rendaient fragile, impénétrable. Elle s’est demandé quelle blessure secrète pouvait l’habiter, quand sa voix se taisait, que son visage se fermait, que son regard s’assombrissait. C’est dans ces parenthèses qu’elle aurait aimé l’envelopper de tendresse, l’embrasser, pleurer avec lui.

Ils se sont allongés côte à côte, silencieux et immobiles. Elle l’a désiré. Elle aurait aimé s’étendre sur son corps, mordre ses lèvres, lécher son cou, baiser ses paupières. Elle a écouté longtemps, les yeux mi-clos, l’explosion des vagues qui la berçaient. Puis saisissant sa main, il l’a entraînée dans leurs sillons. Ils se sont éclaboussés comme deux gamins rieurs, des gerbes de gouttelettes plein les yeux. Ils ont nagé un peu, en lisière. De retour sur la plage, ils étaient essoufflés. Ils ont marché le long du banc de sable, les pieds dans l’eau, leurs mains fébriles se sont frôlées, leurs doigts se sont noués. Ils ont fumé des cigarettes qui dessinaient de jolis cercles incandescents dans la lumière déclinante et les volutes se sont mélangées formant, devant leurs yeux, des nuages légers et onduleux qui s’évaporaient. Ils se sont enivrés des effluves épicés qu’exhalaient les reflux de la mer.

Plus tard dans la soirée, sous un soleil bas et lourd, étalé en nappe de sang, la mer s’est embrasée, puis est devenue noire, comme la suie du ciel, l’épaisseur des ténèbres qui voilaient le disque laiteux, phosphorescent, de la lune. Ils ont couru vers la dune et se sont abrités sous un pin. Il a pris son visage entre ses mains, l’a regardée, l’a embrassée, longuement, et ses lèvres étaient douces et salées. Elle a senti son corps vaciller dans la tempête, puis se rompre, un bloc de pierres s’effondrer en elle. Il lui a fait l’amour, lentement, en posant son index sur ses lèvres pour qu’elle se taise. Leur sang acéré déferlait dans leurs veines et quand il la regardait, elle pouvait voir les pupilles de ses yeux se dilater, elle décryptait, sur son visage, les spasmes d’une douleur inconnue d’elle. Ils ont joui ensemble et leurs larmes se sont fondues, une pluie luisante sur leurs joues, leurs cous, leurs épaules, mêlée de salive. Il l’a enroulée dans une couverture, pour qu’elle ne prenne pas froid. Elle s’est endormie.

Quand elle s’est enfuie au petit matin, il dormait encore, les bras en cercle autour de sa tête. Elle ne voulait pas qu’il ouvre les yeux, qu’il tende le bras, qu’il la retienne. Avant de le quitter, elle effleure ses boucles et caresse sa nuque. Elle souhaite lui écrire, pour qu’il se souvienne d’elle, puis se ravise.

Sur le retour, une pluie fine cognait le pare-brise de la voiture. Elle a réglé la note de l’hôtel, puis a repris la route. Elle ne s’est pas arrêtée. Sur le trajet, le paysage était gris, humide et frileux. Elle ne savait pas si c’était la pluie qui glissait sur ses joues.

Dans le hall de l’entrée, elle trébuche sur les tours de Lego, les poupées, les camions en plastique, les chaussures, elle enjambe un amas de linge. Elle est déjà anéantie par le désordre inextricable qui y règne. Même les peintures lui paraissent sales. De la cuisine, elle entend les jumeaux se chipoter. Au son des clefs posées sur la console, ils se précipitent vers elle, les mains tendues et crasseuses, la bouche pleine de tartines, en hurlant à l’unisson :

Maman est revenue, elle est revenue, tu étais où, maman ?

Elle n’a pas le courage de leur répondre, de les presser contre sa poitrine, de les embrasser. Philippe a surgi du fond du couloir. Il la fixe d’un air hagard et balance les bras, désabusé. Il a des cernes sous lesyeux, les cheveux hirsutes. Il ne s’est pas rasé. Il crie :

Bon Dieu, tu étais où ? Je t’ai cherchée partout, je me suis fait un sang d’encre. J’ai téléphoné à ta mère, à tes amies. L’agence a appelé. Tu n’as même pas laissé un mot. Non, mais tu es folle de partir comme ça, complètement timbrée !

Sophie a lâché le sac. Elle murmure, défaite,

Je voulais voir la mer.

 

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