Un Blitzkrieg nommé Fillon.

Blitzkrieg ! 

Il y a des mots chargés d’histoire et porteurs de souffrance. Ainsi le Blitzkrieg, cette technique de combat mise au point par l’état-major allemand au début de la seconde guerre mondiale, défini comme suit par l’encyclopédie Wikipédia : 

« Le Blitzkrieg (signifiant en allemand « guerre éclair ), est une stratégie offensive visant à emporter une victoire décisive par l'engagement localisé et limité dans le temps d'un puissant ensemble de forces mécanisées, terrestres et aériennes dans l'optique de frapper en profondeur la capacité militaire, économique ou politique de l'ennemi » :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Blitzkrieg

Chars allemands attaquant dans les Ardennes, France 1940. Chars allemands attaquant dans les Ardennes, France 1940.

 

Nonobstant ce tragique épisode de notre histoire récente, c’est cette métaphore du Blitzkrieg qui vient benoîtement aux lèvres de François Fillon, vainqueur à 44 % du premier tour de la droite (et du centre : sic) pour décrire et imager sa prise en mains du pouvoir d’Etat après son élection en mai 2017 à la présidence de la République française (si elle advenait... )

Oui, aussitôt qu’élu à la présidence de la République, François Fillon veut nous faire ( prendre ) un Blitzkrieg ( comme une purge ), comme il l’annonce d’une voix tranquille lors d’une conférence prononcée devant un parterre de chefs d’entreprise à la mine placide, réunis par la … en l’occurrence mal nommée… fondation Concorde, dans une vidéo surréaliste mise en ligne par Martine Orange, journaliste à Mediapart dans son article paru en Une dudit journal le 22 novembre 2011 ! :

 

© Mediapart

https://www.mediapart.fr/journal/france/211116/francois-fillon-celui-qui-veut-etre-lhomme-de-fer

Tandis que Martine Orange procède dans son article à la mise en lumière des doux premiers mois de la présidence Fillon, nous, nous voudrions simplement nous arrêter sur le mot Blitzkrieg, qui n’est pas un lapsus fillonien mais un propos assumé et qui, dans l’assistance, ne fait broncher personne alors qu’il devrait déclencher, dans une démocratie normale, c’est à dire pas oublieuse de l’Histoire, une vive émotion sinon un ( immense ) tollé.

Aussi les propos de François Fillon méritent d’être intégralement cités : 

 « Moi, c'que j’veux c’est qu’le 1er juillet (2017 : ndlr) les deux ou trois ministres chargés des réformes : l’Economie et les Finances, le Travail pour l’essentiel …  arrivent avec des textes prêts …, et dans une forme de Blitzkrieg, … fassent passer devant le Parlement en utilisant d’ailleurs tous les moyens que donne la Constitution de la Vème République : les ordonnances, les votes bloqués, et le 49,3, tout ce qui est nécessaire, fassent passer en l’espace de deux mois, sans interruption estivale, les six ou sept réformes fondamentales qui vont changer le climat de l’économie et le climat du travail dans not’pays. C’est évidemment pour moi l’abrogation des 35 heures et la suppression de la durée légale du travail et le renvoi à la négociation dans les entreprises sans contrainte, c’est le nouveau code du travail,… c’est la réforme de la fiscalité du capital, fondamentale pour relancer l’activité économique dans not’ pays…. ».

( Les … dans le script remplacent les « euh » qui émaillaient la première partie du  propos car ensuite, il est lancé sans frein ! )

L’avantage de la retranscription, c’est qu’on peut la relire pour s’assurer qu’on a bien entendu. Mais la vidéo ( à peine + d’une minute ! )  est conseillée pour vérifier que le Blitzkrieg n’émeut personne dans l’assistance.

Un Blitzkrieg nommé Fillon donc, parce que l’ancien premier ministre du quinquennat Sarkozy veut aller vite, vite comme la guerre éclair.

Un Blitzkrieg nommé Fillon donc, parce que François Fillon veut frapper son adversaire … vite et fort : dans une forme de Blitzkrieg. Mais l’adversaire, c’est qui ? Eh bien c’est nous : nous, le peuple français et sa représentation nationale.

La représentation nationale, d’abord, en neutralisant toute velléité de résistance de ceux qui demeureront d’une gauche qui, dans le Parlement renouvelé par les élections législatives, pourrait être tentée, dans un dernier baroud, de discuter le programme de guerre de classe. Comment la neutraliser ? Mais tout simplement en organisant un blitz procédural par l’utilisation de l’artillerie lourde prévue par la Constitution : 

- le gouvernement par ordonnances de l’article 38 de la Constitution, grâce auquel le gouvernement peut légiférer en lieu et place du Parlement ;

- le vote bloqué du 3ème alinéa de l’article 44 de la Constitution, qui prive les parlementaires de leur droit d’amendement en permettant au gouvernement de ne retenir que les seuls amendements qui lui plaisent et en faisant voter sur le texte dans sa globalité ;

- le 49.3, la star, qu’on nous permettra de réputer connu de tous sans qu’il soit donc besoin de l’expliquer plus avant,

toutes trois des mesures de blitz procédural qui permettent de « libérer l’économie » en un temps éclair.

Le peuple français ensuite, en circonvenant son mécontentement. Comme le relève Martine Orange, chaque ministre du futur gouvernement, du moins ceux aux avant-postes du Blitzkrieg ( Economie, Travail et quelques autres ) sera prié d’arriver au premier conseil des ministres avec sa réforme déjà écrite : qui pour supprimer la durée légale du travail, qui pour allonger l’âge de départ à la retraite, qui pour supprimer 500 000 fonctionnaires, qui pour unifier les régimes spéciaux de retraite, qui pour passer la TVA à 22 %, qui pour alléger la fiscalité du capital, qui pour supprimer l’ISF. Et à l’été 2017 il n’y aura pas de pause estivale pour le gouvernement, l’objectif déclaré étant de profiter des vacances des Français pour faire passer un maximum de textes brûlants. En effet, s’avise le malin Fillon, difficile, dans la moiteur de l’été, de résister et manifester en tongs et short de bains ( voire en burkini ;-)

Ainsi le candidat à la magistrature suprême, garant de l’Etat de droit, vaguement apparenté à la descendance politique du Général de Gaulle, qui se pense déjà élu, sans ambages ni vergogne identifie métaphoriquement son action des premiers mois au pouvoir, à la stratégie militaire fomentée par le IIIème Reich pour abattre ses pacifiques voisins. Quelle belle référence historique pour un président d’une République créée par le Général de Gaulle, lui qui en mai 1940 s’est courageusement battu dans le nord de la France à la tête de la 4ème Division Cuirassée dans l’enfer du Blitzkrieg et le fracas des Stukas, pour tenter d’arrêter le déferlement des Panzers !

Qu’on nous comprenne bien : ce n’est qu’une métaphore, et on ne saurait assimiler François Fillon au pire. Mais une métaphore signifie, et celle-là est odieusement éclairante. C’est bien comme une guerre que François Fillon projette son début de quinquennat. Une guerre éclair contre les classes populaires et les classes moyennes. 

On comprend maintenant la souffrance qu’a dû endurer le général Fillon à Matignon, s’agaçant de la mollesse et des temporisations de son chef Nicolas Sarkozy.

Qu’on se le dise, alors que le blast annoncé à grand souffle par Nicolas Sarkozy a fait long feu aux Primaires, nous voici maintenant menacés par le blitz du notable catholique de la Sarthe.

La vidéo irréelle mise en ligne par Martine Orange mérite d’être diffusée sur les réseaux sociaux pour être vue par tous les Français avant élections. Qu’on la re-route dans tous les coins et recoins du web, que les youtubeurs, youtubeuses, les bloggeurs, bloggeuses, les syndicats, les associations, les partis, s’en emparent et en démultiplient la diffusion, un peu comme ces chaînes qu'on faisait, enfant, recevant une lettre qu'il fallait recopier pour l'envoyer à cinq adresses, sous peine de malheur, et ce, exponentiellement...

François Fillon, qui nous annonce qu’il entend, à peine élu, suspendre la démocratie, déjà abîmée par l’état d’urgence, bien sûr justifiera l’injustifiable en arguant qu’il est oint de la légitimité que lui confère l’élection présidentielle. Et qu’il nous avait prévenus, oui, lui c’était dans son programme qu’il n’est ni l’ennemi de la Finance ni l’ami du peuple.

Et bien distribuons-le ce programme, écoutons François Fillon prêcher le Blitzkrieg devant ces chefs d’entreprise attentifs et conquis : nous ne pourrons pas dire, en mai 2017, que nous ne savions pas. Nous ne pourrons pas nous plaindre d’une trahison : on savait.

 p.-s.  bien évidemment, il serait ingrat de clore ce billet sans remercier François Hollande, Manuel Valls et Myriam El Khomri pour avoir ouvert la boîte de Pandore et accoutumé les Français au maniement de « l’arme constitutionnelle » ( ainsi parlait Manuel Valls ) du 49.3, le 49.3 de la loi Travail, digne précurseur du Blitzkrieg nommé Fillon.

  

       Steve GRANVILLE  et  Kaze Tachinu

 

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