«Escapade nuptiale», sixième nouvelle de Tricia Natho

Cette sixième nouvelle serait,− pour les dentelles, la nacre, les plis...− ,ce qui dans un roman ROSE « Harlequin » des années 50 (ou 60) ne sera pas formulé ... ni la déception qui s'ensuit ! Le point fort et surprenant dans ce texte est le retour du père imaginaire (en chair et en pierre) qui vient supplanter l'époux. La 5ème nouvelle NOIRE « Prisons » est en trois parties sur le blog de Tricia.

La mousse de sa robe blanche fait une tache de lumière sur la pelouse sombre. Sous le voile déchiré, son chignon s’est dénoué, libérant une cascade de miel ambré, piquetée de fleurs en épingles, sur ses épaules nues. Au centre de la robe, sous les écumes de dentelles froissées, entre le tissu de satin intime et les plis veloutés de la chair humide, là où palpite encore la confession d’un plaisir coupable, insolemment dérobé au vœu virginal de fidélité, brille, immuable, comme une perle de nacre.

Isabelle avait cherché Aurélien toute la soirée, dans les dédales de la fête, les cascades de voix et de rires, les danses effrénées que les sons de l’orchestre enchaînaient et les frissonnements des robes de cérémonie amidonnées, tandis que les vieux, avachis dans des canapés de fortune, sommeillaient déjà, ronflant, la bouche béante et l’œil à demi clos.

Après le baiser furtif échangé à l’église, scellant le sermon d’alliance indéfectible parmi les effluves flottantes d’encens et de cire fondue, ils s’étaient retrouvés sur la place plombée de soleil où, posant dans une posture conventionnelle de couple heureux pour l’éternité, bras-dessus bras-dessous, les yeux rivés sur le même horizon radieux, un sourire de circonstance aux lèvres, inaltérable, comme gelé par le givre d’un hiver ancien, ils s’étaient livrés au crépitement des petites boîtes noires pour les photos qui immortaliseraient ce jour sacré, bien au-delà des bonheurs, des drames et des déchirures à venir qui en grèveraient le souvenir d’amertume, de nostalgie d’un instant perdu, de larmes de rage. Puis à la fin d’un repas orgiaque avec sa farandole d’entrées, ses plateaux de fruits de mer frais et ses cuisses de canard confit sur un lit de petits légumes, couronné d’une somptueuse pièce montée, surplombant, de tout son orgueil dégoulinant de caramel, les guirlandes de roses tressées, ils avaient entonné, d’une seule voix, leur chanson d’amour préférée, indémodable, reprise en chœur par les convives, dans les tintements cristallins des coupes débordantes de champagne :
Laisse-moi t’aimer 
Toute une nuit  
Laisse-moiaaa
Toute une nuit
Faire avec toi
Le plus long
Le plus beau
voyaaage... !

Tout cela avant d’inaugurer la première danse, très attendue, sur la piste de bal, joue contre joue, les mains nouées dans un même élan charnel, glissant et pivotant, en équilibre harmonieux, sur la corde lascive d’un autre vieux slow des années soixante-dix, soudain dépoussiéré de ses scories ringardes. En fin de journée, la foule des convives claquant des mains en cadence et s’ébrouant, ivres et transpirants, sur la piste de danse, dans les décibels de l’orchestre, les avaient séparés.

Quand il posa enfin son regard aigu sur elle, elle en fut dévastée. Derrière elle, sur la piste de danse, qui, peu à peu, s’éloignait pour s’estomper dans les cendres du jour, si bien que les sons de l’orchestre ne lui parvenaient plus qu’à travers une enveloppe cotonneuse qui en étouffait les variations, les convives en file indienne, les mains en appui sur les épaules d’un partenaire aléatoire, esquissaient une danse des canards boiteuse, sautillaient et s’embrochaient dans les pieds de chaises renversées, en roulant les uns sur les autres dans de gigantesques bousculades. Elle en sourit avant de s’abandonner simplement à la présence mystérieuse de l’inconnu, qu’une distraction aussi dérisoire avait, un instant, dérobée à sa vue.

L’homme, la cinquantaine, était assis sur une chaise de paille, dans l’ombre d’un parasol encore déployé qui jetait une tache noire, circulaire, sous les lumières de la fête. Il avait le cheveu épais, en boucles grisonnantes qui caressaient ses tempes, sa nuque et son front, barré de deux rides, entre des sourcils fournis, légèrement froncés, aux inflexions parfaites. Ses paupières abritaient un regard irrésistible, dont le bleu de l’iris contrastait avec le bronze huilé du visage, aux mâchoires anguleuses.

De sa silhouette adossée, se dégageait une élégance virile, discrètement parfumée, évoquant à Isabelle cette assurance faussement flegmatique qu’arborait son père dans ses costumes de coupe et tissu raffinés, taillés sur mesure, aux plis disciplinés ; cette suffisance discrète, naturelle, congénitale et cette désinvolture insidieuse dans un nœud de cravate négligemment relâché sous un col de chemise déboutonné, dans des pupilles rivées sur une ligne obscure d’horizon qui se dérobe, dans une indifférence à peine voilée qui glisse, glaciale, sur un théâtre d’ombres... toutes ces postures que les hommes affectionnent en présence d’une femme. Sa respiration profonde gonflait son torse qu’elle devinait ferme sous la chemise blanche, à peine ouverte, ébranlant ses épaules rondes et musclées. Elle en fut émue. Ses lèvres étaient charnues. Elle éprouva soudain l’envie de les goûter.

À cette seconde suspendue au miracle d’un silence soudain revenu, elle sut que c’était lui. Elle n’entendit plus que le battement du sang dans leurs tempes à l’unisson, les vibrations d’un désir diffus qui affluaient sans retenue.

Un peu plus tard dans la soirée, elle saisit sa main et l’entraîna discrètement dans la chambre nuptiale à l’étage. Il ne lui opposa aucune résistance. C’est dans l’obscurité touffue de la pièce saturée des fragrances des gerbes fleuries, que sa mère, au matin, avait piquées dans la mousse d’une vasque comme pour un enterrement, sur le lit blanc aux draps de satin tirés, que leurs mains, avides de caresses, se chercheraient, se devineraient, que leurs bouches mélangeraient leurs salives, que leurs langues s’enrouleraient et que leurs chairs humides s’emmêleraient, se pénètreraient.

Sous les flots de dentelles retroussées, les doigts de l’homme, écartant habilement le tissu intime, avaient trouvé la faille obscure et mouillée, palpitante entre les broussailles, déjà gonflée de suc. Du bord des lèvres entrouvertes, dans un soupir d’enchantement extatique, ponctué d’un cri bref, elle lui fit l’offrande de son bonheur, exhibant aux ténèbres effractées, dans la détente du plaisir, la blancheur impudique de sa gorge renversée, offerte à sa bouche.

Les boutons de nacre du bustier cédèrent, un à un, aux griffes expertes de l’homme et quand la robe dégrafée s’effondra, en cascades, à ses pieds, elle se sentit nue comme jamais, honteuse de cette nudité offerte, insolente, fervente, honteuse des flux électriques qui sillonnaient son corps sous les caresses de l’homme, de la pointe érectile de ses seins jusqu’à ses orteils et s’emparaient de ses reins pour y diffuser une brûlure d’une intensité inouïe, inconnue d’elle, concentrée, dans le creux de son ventre, en une boule de feu douloureuse, irradiante, extraordinairement indomptable.

Elle aimait la cambrure de ses reins que ses mains remodelaient sans cesse, la morsure de sa queue lourde sur son pubis, la courbe athlétique de ses épaules qui écrasaient ses seins et son ventre, et ses mains et sa langue et son souffle dans ses cheveux, quand il glissait ses lèvres salivantes le long de son cou jusqu’aux lobes de ses oreilles. Elle s’était dégagée de l’emprise voluptueuse, juste pour contempler les lignes de son corps à présent étendu, sans force, sur le ventre, les bras repliés sous son torse, qui se découpaient dans la pénombre à peine éclairée, de la fenêtre, par un faisceau de lumière blafarde et que ses caresses avaient devinées.

Ses doigts, dans un élan d’audace effarante, s’étaient hasardés le long de l’épine dorsale, dressée sous sa peau, au-dessus d’elle, jusqu’à la fissure émouvante entre les fesses fermes. Il en avait joui. Puis dans leurs peaux luisantes de salive, abandonnées au plaisir, dans leurs chairs et leurs muscles emboités en une figure unique, sculpturale, comme taillée dans le marbre, ils avaient éprouvé la même attraction de l’insondable, le même vertige de deux corps ballotés dans une barque qui tangue dans la tempête sur des rouleaux d’eau. Et leurs sucs au goût de sel et leurs liquides intimes et leurs sueurs chaudes et ruisselantes se mêleraient dans une même jouissance, inexorablement.

À l’instant où l’homme la pénétra, elle eut la certitude qu’Aurélien ne possèderait jamais son corps.

 

 

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