«  RIVIÈRE, FONTaine, ruisseau ... »

Ce peut bien être un billet du beau printemps «  d’orfèvrerie » de Charles d'Orléans, pourtant il arrive en un hiver à son premier tiers, mais alors si clair et frais que les saisons en paraissent toutes chamboulées ... en attendant la résurgence !

charles-ier-dorleans-en-habit-de-chevalier-de-lordre-de-la-toison-dor charles-ier-dorleans-en-habit-de-chevalier-de-lordre-de-la-toison-dor

     Charles_Ier_d’Orléans     

 

 

Le temps a laissié son manteau
De vent, de froidure et de pluye,
Et s'est vestu de brouderie,
De soleil luyant, cler et beau.

Il n'y a beste, ne oyseau,
Qu'en son jargon ne chante ou crie :
Le temps a laissié son manteau !

Riviere, fontaine et ruisseau
Portent, en livree jolie,
Gouttes d'argent, d'orfaverie,
Chascun s'abille de nouveau :
Le temps a laissié son manteau !

 

Source de Fontaine-de Vaucluse Source de Fontaine-de Vaucluse



La fontaine

Je ne veux qu'une seule leçon, c'est la tienne,
fontaine, qui en toi-même retombes, -
celle des eaux risquées auxquelles incombe
ce céleste retour vers la vie terrienne.

Autant que ton multiple murmure
rien ne saurait me servir d'exemple ;
toi, ô colonne légère du temple
qui se détruit par sa propre nature.

Dans ta chute, combien se module
chaque jet d'eau qui termine sa danse.
Que je me sens l'élève, l'émule
de ton innombrable nuance !

Mais ce qui plus que ton chant vers toi me décide
c'est cet instant d'un silence en délire
lorsqu'à la nuit, à travers ton élan liquide
passe ton propre retour qu'un souffle retire.

 Rainer Maria Rilke
  Vergers

 

Lisle-sur-Sorgue Henri Cartier-Bresson Lisle-sur-Sorgue Henri Cartier-Bresson

 

Larme

Arthur Rimbaud

Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises,                                              

Larme (Vers nouveaux 1872)

Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises,
Que buvais-je, à genoux dans cette bruyère
Entourée de tendres bois de noisetiers,
Dans un brouillard d'après-midi tiède et vert ?

Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise,
- Ormeaux sans voix, gazon sans fleurs, ciel couvert ! -
Boire à ces gourdes jaunes, loin de ma case
Chérie? Quelque liqueur d'or qui fait suer.


Je faisais une louche enseigne d'auberge.
- Un orage vint chasser le ciel. Au soir
L'eau des bois se perdait sur les sables vierges,
Le vent de Dieu jetait des glaçons aux mares ;

Pleurant, je voyais de l'or - et ne pus boire. -

Alchimie du Verbe
 


Je buvais, accroupi dans quelque bruyère
Entourée de tendres bois de noisetiers,
Par un brouillard d’après-midi tiède et vert.

Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise,
Ormeaux sans voix, gazon sans fleurs, ciel couvert.
Que tirais-je à la gourde de colocase ?
Quelque liqueur d’or, fade et qui fait suer.

Tel, j’eusse été mauvaise enseigne d’auberge.
Puis l’orage changea le ciel, jusqu’au soir.
Ce furent des pays noirs, des lacs, des perches,
Des colonnades sous la nuit bleue, des gares.

L’eau des bois se perdait sur des sables vierges,
Le vent, du ciel, jetait des glaçons aux mares…
Or ! tel qu’un pêcheur d’or ou de coquillages,
Dire que je n’ai pas eu souci de boire !

Mai 1872

Arthur Rimbaud, Derniers vers

 

Le Bateau ivre    Arthur Rimbaud   

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués vifs aux poteaux de couleurs.



J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

 

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.


 

 

giphy-loup

       
               
LE LOUP ET L’AGNEAU      

Doré Doré



La raison du plus fort est toujours la meilleure :
            Nous l'allons montrer tout à l’heure.
            Un Agneau se désaltérait
            Dans le courant d'une onde pure.
Un Loup survient à jeun, qui cherchait aventure,
       Et que la faim en ces lieux attirait.
Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
            Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.
Sire, répond l'Agneau, que Votre Majesté
            Ne se mette pas en colère ;
            Mais plutôt qu'elle considère
            Que je me vas désaltérant
                         Dans le courant,
            Plus de vingt pas au-dessous d'Elle ;
Et que par conséquent, en aucune façon,
            Je ne puis troubler sa boisson.
Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,
Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?
       Reprit l'Agneau ; je tette encor ma mère
            Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
       Je n'en ai point. C'est donc quelqu'un des tiens:
            Car vous ne m'épargnez guère,
            Vous, vos Bergers et vos Chiens.
On me l'a dit : il faut que je me venge."
           Là-dessus, au fond des forêts
            Le loup l'emporte et puis le mange,
            Sans autre forme de procès.
                   

                Jean de La Fontaine

 

 

  Fable revue, par Zink Tchâ Eau * 


                  C’était compter sans nos longs fils,

                  Sans nos querelles virtuelles,

                  Sans nos beaux esprits en éveil.

                  Voilà ce qui se produisit :

              Le loup donc ouvre grand sa gueule,

           Prêt à broyer l'agneau qu’il avait englouti,

                          Sans le croquer, 

          A  faire un festin seul à seul, sa proie et lui.

Mais notre agneau s’était blotti dans le berceau d'une dent creuse,

De peur devenu si petit, petit, que la bête cruelle ( le loup dévorateur ) 

De sa langue acérée cherchait en vain à le lécher, s’en pourlécher,

            Car la dent d'émail protégeait, l’agneau de lait,

                     Comme un bunker.

              Et Maître Loup salive en vain,

               Il a grand faim, le prédateur !

               Alors, il devient fou de rage :

- Malheureux ! Je vais te manger !

Agneau sans foi ni loi, sans troupeau, sans berger,

Sans pâturage ! 

                 Mais personne ne l'entendait. 

Silence de mort au fond des forêts.  Perplexité de La Fontaine.

La bête tendre réfléchissait : «  Comment me sortir de ce piège ? » 

Alors le bel agneau murmure pour échapper à la torture d’être broyé sous les molaires du dévoreur.

- Encore un moment monsieur le bourreau ! ( il avait connu la Terreur. )

Et, là, mystère inexpliquable, le loup se laisse subvertir par la douceur, bonté divine ! 

Faisant mentir le fabuliste, Il rapetisse, devient louveteau, petit-loup, velu noiraud enfantelet.

L’agneau lui, soulagé, grandit, devient géant, sa laine sur son dos abonde, blanche et bouclée, 

               Sur ses hautes pattes il sort de la gueule de son bourreau,

                                   Comme un nouveau-né. 
                                  
Et  c'est ainsi que la fable s'est transformée.
Si le procès n'a pas eu lieu,
C'est que parties se sont accordées, 
Sur l'autel miséricordieux. Innocent

 

* Kaze Tachinu 

 

©cinémagraph Julien Douvier ©cinémagraph Julien Douvier

 

 

« L’amour s’en va comme cette eau courante

L’amour s’en va

Comme la vie est lente

Et comme l’Espérance est violente » 

( Guillaume Apollinaire, Le Pont Mirabeau  )

 

 

 

 

::

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.