« Fin de jour » septième nouvelle de Tricia Natho

Publiée ce 7 novembre, six mois après la mort de Tricia, septième de son recueil, une nouvelle crue et cruelle, de violence et de viol, de mer et de mort.

        D’abord, il y a les tours grises de la cité qui crèvent le ciel sous un déluge de poussière, aux fenêtres desquelles pendent des draps ballotés par le vent, les paraboles alignées aux balcons, les façades couvertes de graffitis, les portes des caves éventrées et dans la cour déserte, ceinturée par un mur de pierres en ruines, dans l’ombre des arbres rachitiques, des bancs vides, écorchés par les lames rageuses de canifs

        Et puis derrière les tours ramassées en une sinistre géographie de béton délabré, conçue par un architecte fou et qu’aucune âme ne semble habiter, il y a la décharge. C’est là que tu es enterrée, sous des monceaux de gravats qui roulent le long des pentes vallonnées, que le vent gémissant, encore, balaye, soulevant un épais nuage de poussière blanche qui glisse, à la lisière d’un horizon incandescent, comme un vaisseau-fantôme égaré dans la brume d’un paysage erratique, crépusculaire.

       C’est là que le type t’a ensevelie, sous des pelletées de boue séchée et de pierres, parmi les ordures que les bouches des bennes métalliques ont vomies, qui pourrissent à l’air libre, les appareils ménagers écroulés, à moitié calcinés, les carcasses rouillées de voitures avachies sur des essieux, aux portières arrachées et aux vitres éclatées, ton pauvre corps, écartelé et sanglant, gisant dans les décombres abandonnés. C’est là, dans ce décor de fin du monde, sous ces montagnes de déchets, que des feux de fortune n’ont pu consumer, que tu es enfouie. Là où personne ne te trouvera jamais, ni même ne te cherchera.

        Avant, tu étais jolie. Tu avais l’innocence de tes treize ans, presque quatorze. Les joues encore rebondies de l’enfance. Des jambes fuselées. Des seins aux formes naissantes, comme deux pommes reinette bien fermes, qui frémissaient sous tes robes légères et les cotons de couleur claire contrastaient avec l’ambre de ta peau tannée et l’ébène de tes boucles rebelles qui flottaient sur tes épaules. Tu aimais marcher pieds nus, à même l’asphalte brûlante, sous la lumière crue de l’été, tes sandales à la main qui jetaient deux silhouettes chinoises sur le bitume. Dans les ruelles biscornues où tu jouais à cloche-pied par-dessus les rigoles mélancoliques, les boutiquiers, assis devant leurs vitrines baroques, te saluaient d’un sourire, d’un geste, d’un clin d’œil affectueux. Tu les connaissais tous. De ta bouche au goût de framboise, dessinant une forme parfaitement arrondie au-dessus de la paume de ta main, tu faisais voler des baisers au goût de miel, soufflés comme des bulles de salive qui explosaient, sans bruit, dans l’air immobile.

      Quand tu t’éloignais du bourdonnement familier de ton quartier, que tu empruntais d’autres artères, tu y croisais des inconnus qui, parfois, te regardaient, te souriaient. Toi, l’innocente, tu leur offrais en retour ton regard, ton sourire. Tu ignorais que, parfois, au fond des prunelles brillantes, gisent les miettes d’un miroir éclaté, où se reflètent des lueurs obscènes. Tu ignorais la pulsion bestiale que des digues, rompues depuis longtemps, libèrent en cascades rubescentes. Tu ignorais que tu convoquais à ton insu des puissances obscures, démoniaques.

       En cette fin de journée, tu avais voulu te baigner. Tu avais appelé ta mère de ton portable. Tu l’avais prévenue que tu rentrerais plus tard, qu’après une baignade rapide à la crique, tu devais rejoindre des amies sur la place pour bavarder et se tenir un peu compagnie, tu l’avais prévenue que tu n’oublierais pas l’heure et que tu rentrerais avant la nuit, tu lui avais soufflé Je t’embrasse. Enfin, tu l’avais prévenue, pour qu’elle ne s’inquiète pas.

     La crique était déserte dans son nid de pins sauvages et de roches ocre. Tu aimais bien te baigner à l’abri des regards, dans le silence revenu. Tu avais aimé longer l’échancrure de la mer festonnée de dentelles blanches, enfouir tes pieds dans le sable mouillé, sentir sous leurs plantes le crissement de coquillages, caresser au loin, sous la lumière déjà empourprée, les crêtes brillantes des plis retenus dans des nappes sombres, qui palpitaient à la surface.

     Tu t’étais délestée de ta robe, froissée en boule au pied de la serviette étendue. Tu avais traversé les remous légers des vagues, tu avais éprouvé le frisson de l’eau enroulée en croissants de lune autour de tes mollets, puis de ta taille et de ta poitrine. Tu avais nagé longtemps, loin du rivage, en longues brassées élastiques et régulières, les muscles tendus de tes bras et tes cuisses fendant l’eau comme les rames d’un pêcheur. Tu n’avais pas eu peur que les craquements d’un orage imprévisible te surprennent et réveillent les entrailles de la mer dans des orgies d’éclairs et de pluies diluviennes. Tu savais que les bras silencieux de la mer s’ouvraient pour toi et seulement pour toi.

     Quand tu es sortie de l’eau, frissonnante et ruisselante, la mer s’est refermée derrière toi, la mer, sereine et lisse, s’est soudain immobilisée, comme si la paix du monde et ses colombes invisibles étaient venues s’y recueillir. Tu t’es allongée sur la serviette,les bras en croix, les yeux au ciel, illuminés. L’or et le pourpre emplissaient l’espace et sculptaient des ombres noires autour des pins et des rochers, des odeurs d’algues et de sel chatouillaient tes narines, de fines couches de sable blond te collaient à la peau. Mais tes paupières ne résistaient pas à l’attraction d’une somnolence que tu pensais fugitive. Tu étais détendue. Heureuse.

     La nuit t’avait surprise sur ce bout de plage abritée au creux de touffes épineuses et parfumées et de roches pentues, qu’on atteignait en dévalant un petit chemin de terre cabossé, ce bout de plage déserte au sable encore tiède de cette lumière lourde et écrasante de l’été.

     Tu t’étais assoupie en humant les odeurs ambiantes qui se mêlaient jusqu’à l’ivresse douce, apaisante d’une fin de journée. L’or et le pourpre avaient subrepticement viré à l’écarlate crépusculaire et une nappe sanglante stagnait à la surface de la mer.Tu ne t’en étais pas affolée, envahie par cette quiétude qui circulait dans tes veines jusqu’à la somnolence. Tu t’étais coulée en son sein, sans résistance, réceptive aux subtiles palpitations nocturnes. Les rumeurs douces des entrailles de la mer, les ailes vibrantes d’un insecte, le souffle de l’air dans les aiguilles des pins, plus loin, les cris d’un cormoran qui déchiraient le silence pénétraient dans ta pénombre. Il faisait nuit noire quand tu avais émergé de ton sommeil en clair-obscur et le ciel, densifié par des masses nuageuses, pesait sur la mer comme un corps immense, secoué au loin de convulsions orageuses, de zébrures de lumière.

     La voiture s’était arrêtée sur le bord de la route qui surplombait la crique, phares allumés. Tu avais perçu le claquement sec de la portière, le crissement du gravier sous les pas du type, le bruissement de l’air autour de sa silhouette massive et sombre qui se découpait sous les feux tremblants d’un réverbère. Tu ne distinguais pas son visage, mais tu devinais son regard, fixe et froid comme une pierre. Tu avais maladroitement ramené la serviette sur tes seins, dans un geste de pudeur désemparé et tenté d’apprivoiser l’angoisse qui rampait en toi, sournoisement.

     Tu n’avais plus osé te retourner, son ombre allongée par la lumière, menaçante, écrasant ton corps de tout son poids. Tu avais tenté de te convaincre que le type était sorti de sa voiture pour respirer l’air chargé d’humidité, après la canicule ou pour pisser sous le réverbère, c’est ainsi que les hommes s’expriment, ils ne disent pas uriner, ils disent pisser sous le réverbère, en écartant leurs jambes raides et en tenant leur sexe entre le pouce et l’index, qu’ils secouent ensuite d’un geste sec pour faire tomber les dernières gouttes. Mais le type n’était pas retourné à sa voiture. Tu n’avais pas entendu le claquement de la portière, le vrombissement du moteur.

     Après un silence d’une immobilité absolue qui t’avait semblé une éternité, comme si tous les bruits de la vie, de la terre s’étaient figés ensemble, tu avais entendu le type débouler du chemin de terre dans un froissement d’air, les broussailles écartées sur son passage, craquer et le sable foulé, crisser, grincer comme les rouages rouillés d’une mécanique minuscule. Tu avais retenu ton souffle, cessé de respirer, comme quand tu étais petite et que dans le noir de ta chambre, tu avais peur des sorcières, du loup, de l’ogre et que tu te cachais sous ta couverture en te recroquevillant, en coupant l’air dans tes poumons, tu avais pensé que si tu cessais de bouger, de respirer, il ne te ferait pas de mal.

     Quand il s’est agenouillé derrière toi, tu as senti sa respiration haletante, son souffle rauque dans ta nuque dénudée puis le bâillon de sa main épaisse a emprisonné ta bouche, tandis que l’autre arrachait la serviette pudiquement rabattue sur ta nudité, palpait tes seins et écartait tes cuisses. Tu voulais crier, hurler, mais tes cris s’étouffaient dans ta gorge, formaient des nœuds inextricables, tu savais que si tu pouvais crier, hurler, aucune âme qui vive ne t’entendrait, personne ne te viendrait en aide, ne te sauverait.

     Tu as songé à ta mère. Rongée d’inquiétude à la nuit tombée, elle avait dû t’appeler, en vain, sur ton portable, dix fois, vingt fois peut-être, dans ton demi- sommeil, mais tu n’avais pas entendu le vibreur. Tu l’imaginais téléphoner à tes amies qui lui disaient que non, elles ne t’avaient pas vue. Tu l’imaginais arpenter les rues, dans son peignoir, hagarde, la chevelure défaite, cogner à la porte des voisins, hurler ton prénom sur les places désertes, dont l’écho rebondissait de façade en façade pour se briser contre le roc imperturbable du silence. Au fond de toi, tu l’implorais de venir te chercher et de t’emporter sous son aile protectrice, loin, très loin du type. Tu implorais son pardon pour l’immense souci que tu lui faisais, le chagrin irréparable que tu allais lui faire, mais son visage et ses mains tendues vers toi s’embuaient, se diluaient pour se fondre en une flaque d’eau. Son souvenir, son dernier sourire, son dernier regard, son dernier baiser s’éloignaient de toi, inexorablement.

     Le type s’est couché sur toi, pesant de tout le poids de son corps sur ta frêle carcasse, caressant ton ventre, puis le renflement duveteux, écartant de ses doigts tes lèvres intimes pour y enfoncer son index. Tu as ressenti comme une déchirure intérieure, douloureuse, tandis qu’un liquide visqueux et chaud ruisselait le long de tes cuisses.

     Le type a baissé son pantalon. Son halètement, rapide, saccadé, dégageait des relents obscènes qui te donnaient la nausée. Un éclair a illuminé son visage, sculptant des sourcils broussailleux, les os saillants des pommettes, un nez aquilin dont les narines frémissantes sifflaient comme les naseaux d’un buffle en plein labeur, des lèvres charnues qui dessinaient un rictus grimaçant, au bord desquelles moussait de la salive s’étirant en longs filets transparents. Ses prunelles jetaient des étincelles qui te foudroyaient.

     Tu as senti comme un os long et très dur pénétrer en toi, dans ton ventre gémissant, te cisailler les parois, te labourer de l’intérieur avec une brutalité inouïe.Quand tout s’est déchiré, que tu as senti quelque chose de chaud bouillonner dans la béance, tu as suffoqué de douleur sous le bâillon qui étouffait ta voix. Il s’est immobilisé dans un dernier spasme. Presqu’un cri, un hurlement de loup. Puis il s’est écrasé sur toi comme une masse. Ta frayeur n’avait pas de nom. Tu t’es pissé dessus, l’urine brûlante mêlée au sang ruisselant sans retenue. Le type s’est relevé.

     Tu as entendu un bruit sec, comme un grincement de dents ou un courant d’air entre les pages d’un livre. Le type a joint les deux mains et de son poing serré, dressé, a jailli un éclat de lune. La lame étincelante d’un couteau pointée sur toi. Le type l’a plongée en toi, dans tes seins, ton ventre, ton sexe, tes cuisses, dans ta chair vivante, offerte, innocente, dix fois, vingt fois peut-être. Tu t’es abritée avec tes mains, tu t’es débattue, tu as agité tes bras et tes jambes dans tous les sens, tes ongles ont griffé son visage, le sable. Tu ne sentais plus la douleur épanchée en gros bouillons écarlates, indicible. Tes yeux dévoraient le noir. Ta bouche a hurlé enfin.

     Ton cœur avait cessé de battre et ton sang d’irriguer ton cerveau, quand la lame a tranché ta gorge.

     Le type a tiré ton pauvre corps disloqué jusqu’au chemin de terre, laissant derrière lui une longue traînée de sang. Il est allé chercher la bâche dans le coffre de sa voiture, une bâche trempée de boue, et il a enroulé ton cadavre à l’intérieur, bien serré, bien étanche, et tiré les liens coulissants à chaque extrémité. Il a hissé le sac sur son épaule. En remontant le chemin de terre jusqu’à la voiture, il l’a trouvé léger. Il l’a balancé dans le coffre qu’il a refermé à clef. Puis il est remonté dansl’habitacle et a donné un tour de clef pour démarrer le moteur, la pédale d’embrayage enfoncée.

     Bientôt l’orage éclatera, un orage flamboyant dans un concert de lumières blanches et de craquements de tonnerre assourdissants. Les pluies diluviennes se défouleront dans la tempête. Elles viendront gonfler la mer, l’arc-bouter comme le corps d’une femme, soulevé par des spasmes de jouissance. Les eaux furieuses, libérées par les cieux, balaieront tout, emporteront tout dans la tourmente, engloutiront les restes de tes affaires dans les entrailles de la mer déchaînée. Elles laveront tout, effaceront tout. Le sang, la pisse, le sperme. Sans laisser de traces. Elles enfouiront les lambeaux de peau, les débris d’ongles,les cheveux arrachés sous des monceaux de sable.

     La voiture roule à présent sur la route luisante battue par la pluie, dans le bruit des essuie-glaces et du moteur qui ronfle doucement. Sans retour.

                                              Jusqu’à la décharge.

 

 

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